Chasser le breakthrough, d'accord, mais en police 10.5 ou plus

Franklin Printing Press and Chair

Buell & Seaver, photographer Franklin Printing Press and Chair., 1867. – https://www.getty.edu/art/collection/object/106XH1

Sur le niveau d'absurdité stratosphérique des dossiers à remplir pour obtenir des financements qui sont indispensables pour simplement faire le travail pour lequel on a été recruté.e dans l'enseignement supérieur. #resistESR

On lit dans un récent appel à projet de l'ANR (sous-titre : “au service de la science”) les paragraphes suivants (tout petits extraits des 35 pages de dépôt, contenant des consignes de remplissage des formulaires) :

Outline of Research Project
In Form 2-1, Provide an overall description of the research proposal in two or less A4-size sheets (no exceptions). Use 10.5 point or larger font size (If these instructions are not followed, the research proposal might not be accepted). Unlike Form 3-1 (project description), it is not allowed to cite numbers of papers that are shown in the list of achievements (Form 2-2, Form 6, and Form 7).

ou encore des “conseils” pour la présentation d'une liste de publications :

List of principal research papers(within 10 papers)(...) select a maximum of 10 principal research papers by the research project applicant (the Research Director) and list them here (Use the same description and format as from XX Form 6, Item 1)
- Make entries retrospectively from the present to the past years of publication.
- Sequentially number each item with a number at the beginning of each title.

Zut alors, moi qui mettais mes publications en vrac et avec des numéros au milieu des titres ! si j'avais su... Et si l'on veut jouer à la définition stricte des textes acceptables, alors la deuxième ligne (Numéroter séquentiellement chaque article ...) me fait un peu penser à “quelle différence y a-t-il entre un pigeon ?”, ou “mettre un tiret entre chaque nom”).

Et enfin des précisions sur les dates pour lesquelles on demande des prévisions de résultats :

2.Target of proposed research project
(1) Target to be achieved in the middle of the research period (within 60 words)
Describe briefly (within 60 words) the research target in the middle of the proposed research period (for 5.5 years of entire research period, at the time of 3 years later from the start of the project).

Vous imaginez le gestionnaire des programmes de recherche qui s'est levé un jour avec enthousiasme pour aller pondre ces règles détaillées dans lesquelles on estime nécessaire de préciser où se trouve le milieu d'un projet de 5 ans et demi ? Et je vous laisse apprécier le glissement entre le titre Target of proposed research project (ça va encore, en général on sait un peu ce qu'on veut essayer de faire), et immédiatement dessous Target to be achieved in the middle of the research period. Comme d'habitude : si on le savait on l'aurait déjà fait. Et si on ne le sait pas, c'est parce qu'il s'agit de recherche. En s'en tenant aux stricts aléas sur le fond scientifique de la question, personne n'a jamais su dire où il en serait, à 3 mois près, l'année suivante. Alors si en plus on prend en compte les aléas dus à la gestion du projet, ce formulaire nous demande juste d'inventer purement et simplement un planning de résultats.

Enfin il faut bien se rappeler que cela s'adresse à des gens qui ont fait de longues études, et à qui on va distribuer de l'argent pour censément les inciter à faire preuve d'imagination et à faire avancer la science. Quoi que l'on pense de cet objectif, des critères qui devraient présider au choix des sujets de recherche financés ou non, n'y aurait-il pas comme une petite incohérence à préciser au quart de poil les règles de remplissage de dossier, alors qu'on attend de l'imagination, de la liberté de pensée, la capacité à sortir de la routine ? Tout ça pour pouvoir innover et faire des breakthroughs à tour de bras, breakthroughs qui décoreront ensuite très joliment la vitrine de l'université dans sa course aux classements internationaux ? Je n'ose imaginer (ce serait vraiment trop horrible) que c'est parce qu'en fait il ne faut surtout pas sortir de la routine et faire preuve de liberté de pensée.

Tout cela peut paraître naïf et anecdotique, les effets du néomanagement sur la recherche en particulier ayant déjà été très bien étudiés. Cela peut également paraître dérisoire au vu des problèmes globaux, ou de l'état de la France en 2023. Certes.

Mais il semblerait que nos institutions proches ne mesurent toujours pas le mal que ce management débile de la recherche fait aux jeunes chercheurs. Et même aux plus vieux qui maintenant partent en courant avant d'ouvrir le moindre fichier excel. Il ne s'agit plus seulement de “faire avec”, en inventant rapidement de quoi remplir les formulaires de manière vaguement cohérente. Nous sommes nombreux parmi les “vieux” de l'ESR à l'avoir fait, dans notre rôle de parapluie pour les plus jeunes. Je me souviens d'en avoir même plaisanté, en échangeant avec des collègues les astuces de fabrication rapide (voire automatique, puisqu'on est informaticiens) de plannings de résultats cohérents. Mais il y a des limites à la distanciation qu'on peut prendre face à de telles injonctions. L'absurdité atteint de tels sommets qu'il s'agit maintenant de dire simplement stop!

Il est urgent de ralentir à l'université pour plusieurs raisons. Faire la grève des appels à projet me paraît un bon moyen de ralentir tout en préservant sa santé mentale. Il semble de plus en plus évident que le peu qu'on peut encore faire avec les moyens qui restent est 100 fois plus intéressant, motivant et inventif, que ce que l'on aurait fait une fois s'être contorsionné pour entrer dans le carcan des appels à projet avec leur planning de résultats et leurs évaluations par indicateurs.

@flomaraninchi@pouet.chapril.org