On n'apprend pas à faire la cuisine en promptant son sandwich chez Subway

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Walker Evans (American, 1903 – 1975), photographer — Roadside Sandwich Shop. Ponchatoula, Louisiana, 1936

Hier j'ai lu le IA génératives : le contre et le pour. Ça vaut vraiment le coup de lire cet article de Julien Falgas avant ou après pour y repérer les clichés : Comment le discours médiatique sur l’IA empêche d’envisager d’autres possibles.

Dans l'article du Blog Binaire on trouve bien sûr le désormais traditionnel argument d'inévitabilité, ici sous la forme : “Ne nous faisons pas trop d’illusions : le train est lancé et, du fait de la compétition internationale, il ne semble pas qu’on puisse l’arrêter. Mais on pourrait au moins le ralentir et en focaliser les usages sur les usages positifs.”.

Mais c'est un autre argument qui mérite qu'on y revienne : l'usage positif au service d'une prétendue démocratisation de l'expression écrite. On la trouve ici sous la forme :

“il faut rappeler que de nombreuses personnes n’arrivent pas à exprimer leurs idées, leurs sentiments, leur colère … parce qu’elles ne maîtrisent pas suffisamment la langue. Les IA génératives leur redonnent la parole. L’utilisation de ces outils pour quelqu’un d’instruit est de l’économie d’effort, voire de la paresse. Pour ceux qui n’ont pas eu la grande chance de longues études, c’est une libération.”

Que dire ? Le rappel est utile, et je suis bien d'accord. Mais qu'on puisse affirmer “Les IA génératives leur redonnent la parole”, ça me sidère.

Si l'usage de ChatGPT avait effectivement des effets de nivellement par le haut de l'usage de la langue, j'en serais vraiment ravie (en oubliant momentanément les impacts socio-environnementaux et les patrons des BigTech politiquement infréquentables).

Mais c'est une fausse promesse.

Je ne crois pas cinq minutes à cette fameuse démocratisation de la créativité, qui permettrait à des personnes peu à l'aise avec l'écriture d'en maîtriser complètement les effets grâce aux IAg. Imbriquer sa pensée et l'écriture, c'est compliqué. Maîtriser suffisamment l'écriture pour que ce soit un outil au service de la pensée et pas un obstacle en soi, c'est compliqué.

Mais on n'apprend pas à faire la cuisine en promptant son sandwich chez Subway.

Le faire croire est détestable. Quand je vois quelqu'un qui ne sait pas écrire suffisamment bien pour transmettre ce qu'il pense, précisément, profondément, j'ai envie d'essayer de le lui apprendre, pas de lui donner ChatGPT, ce qui selon moi est un excellent moyen d'assurer qu'il ne saura plus jamais comment exprimer fidèlement ce qu'il pense.

Autres arguments

A la suite du thread sur mastodon que j'ai repris ci-dessus, il y a eu plusieurs remarques qui apportent des arguments complémentaires, et des hasards de pouet-line qui résonnent très fort avec certains aspects des remarques ci-dessus.

Illettrisme

Grâce à Vincent-Xavier j'ai lu La dignité retrouvée des mots : plongée dans la France de l'illettrisme juste après avoir commenté l'article du Blog Binaire. Le paragraphe suivant m'a paru particulièrement bienvenu pour revenir sur terre face aux promesses technosolutionnistes :

“Dans une société de plus en plus numérisée, dématérialisée, automatisée, l’illettrisme devient une prison. Sans guichet. Sans humain. Souvent sans traduction possible”

L'idée que ChatGPT puisse apporter une solution à cet état de fait serait risible si ce n'était pas si triste.

Dépendance à l'outil

Corse_pia fait remarquer que l'usage de ChatGPT pour “rendre la parole” à quelqu'un qui ne maîtrise pas l'écrit supposerait que cette personne ait les moyens matériels et financiers d'accéder à ChatGPT, qui “serait toujours là quand il y en a besoin” et toujours “gratuit”. Bref, une erreur sur ce qu'est l'éducation et une discrimination sur toute la ligne.

Effectivement, même si ça marchait très bien pour “rendre la parole”, on installerait une telle dépendance, y compris financière, que ça vaudrait le coup de se demander s'il n'y a pas une autre solution (remettre des moyens dans l'éducation nationale, par exemple).

#resistIAGen

@flomaraninchi@pouet.chapril.org