Penser le numérique dans les limites planétaires : une métaphore visuelle (et un retour sur la question de la cartographie numérique)

La théorie du donut

Le concept de donut de Kate Raworth est une image puissante à laquelle confronter ses propres visions du futur.

Le donut illustre la notion de soutenabilité par deux cercles concentriques qui délimitent une zone intermédiaire. Le cercle intérieur représente un plancher minimal qui garantit une vie décente pour toute la population mondiale. Le cercle extérieur représente les limites planétaires : si elles restent en deçà de ce cercle les activités humaines sont soutenables. La zone intermédiaire du donut doit être partagée entre les diverses activités humaines, et les arbitrages sont éminemment politiques. Même s'il est légitime de s'interroger sur la pertinence de la mesure du dépassement des limites, ou sur le choix des limites elles-mêmes, il n'en reste pas moins que l'image est frappante : il faut penser toute activité humaine entre un plancher et un plafond, et donc considérer ce et ceux qui sont à côté de nous, ainsi que ce qui est déjà là et dont nous sommes responsables sans avoir aucun moyen de l'éjecter en dehors de la figure (les communs négatifs de A. Monnin).

S’interroger sur le lien entre impacts environnementaux du numérique et soutenabilité consiste donc à se demander quelle portion de la zone intermédiaire du donut peut être consacrée au numérique, et comment arbitrer le partage de cette zone avec d'autres activités. L'hypothèse qu'il faille réduire la place occupée par le numérique ne peut pas être exclue a priori.

L'image du donut permet ainsi de reconsidérer les discours usuels qui parlent de numérique et d'environnement :

Changer de point de vue

Pour penser réellement le numérique dans les limites planétaires, il s'agit de changer de point de vue. Au lieu de s'imaginer quelque part dans le donut, posé sur le plancher et, soit ignorant de sa propre trajectoire inexorable vers le dépassement du plafond (comme le green-IT), soit pensant pouvoir s'étendre “en largeur” grâce à la contraction d'une autre activité (comme le green-by-IT), il faut s'imaginer collé dos au plafond, regardant vers le bas les activités aux impacts croissants qui se rapprochent de nous comme des cumulus en formation, les stocks des générations successives de numérique toujours plus vertes que les précédentes qui s'accumulent au sol et réduisent d'autant plus l'espace disponible comme dans une pièce fermée qui se remplirait d'eau. Il faut s'imaginer écarter les bras et tenter de contenir cette croissance en cherchant quoi contracter ou arrêter, tout en prenant garde à ne pas pousser certaines activités ou populations sous le plancher, et en s'assurant qu'on tire au-dessus du plancher celles qui sont encore en-dessous.

C'est un retournement complet de la perspective qu'on devrait appliquer à toute innovation dans le secteur du numérique ou dans d'autres secteurs technologiques.

Application à la cartographie numérique

Il y a peu je disais sur mastodon :

Je vois passer des tas de messages enthousiastes sur Panoramax, le nouveau commun numérique alternative de StreetView. Et quel que soit mon fond résiduel de technophilie enthousiaste devant toute cette énergie bien coordonnée qui permet d'atteindre le niveau de qualité que google a atteint avec des moyens énormes, j'ai quand même de + en + de réticences devant cette frénésie de cartographier/photographier tout au ¼ de poil. En dehors de l'espace de stockage nécessaire, où cela va-t-il s'arrêter ? Quelle est cette obsession de la précision et de la connaissance des moindres détails d'un lieu, à distance ? Quelle est la limite entre ça et la dinguerie du concept de jumeau numérique total de la terre (avec les gens dessus) défendue par les techno-solutionnistes ++ ?

Un peu plus tard, je demandais :

Mais qui se sert de StreetView ? Et pour quoi faire ? (Vraie question)

J'ai eu de nombreuses et très intéressantes réponses. Mais aucune (sauf une) ne revient vraiment sur ma question initiale : où est la limite ? Je ne doute pas un instant que StreetView, ou mieux encore ses alternatives libres et collaboratives, ait de nombreuses applications. On est en plein dans le green-by-IT pour la plupart, et il y a effectivement des arguments de type green-IT sur les avantages de l'approche collaborative et ouverte (mais sans garantie d'échapper aux effets rebond, peut-être même avec plus de risques). Mais quand on travaille à une cartographie lidar précise à 50cm selon ce document (voir page 18), quand on collabore aux informations d'OpenStreetMap en mode micro-mapping, quelle vision du futur a-t-on ?

Penser les limites de la cartographie numérique, ce serait décider à l'avance qu'une précision de 50cm est déjà largement suffisante. Que même s'il apparaît une technologie révolutionnaire qui permettrait d'établir des cartes au cm près, on ne s'en servira pas. Qu'il n'est peut-être pas absolument indispensable au bien-être de l'humanité de répertorier toutes les boîtes à livres de France et de Navarre, quelqu'intérêt que cela puisse avoir pour les lecteurs boulimiques —– dont je suis d'ailleurs. (J'attends le moment où l'on pourra également inclure leur contenu, grâce à une armée de citoyens allant scanner les codes barres des livres présents. Cela vous paraît moqueur ? je prends les paris... ). Et enfin que l'espoir des archivistes de conserver pour toujours les informations sur le territoire est vain et totalement incompatible avec quelque notion de limite que ce soit dans le stockage d'informations.

Autres aspects liés à la cartographie numérique

Je laisse de côté pour ce billet le rêve implicite d'atteindre la carte du monde à l'échelle 1x1, je renvoie comme toujours à l'indépassable texte à la fois poétique et percutant de Borges : Del Rigor en la Ciencia. Ce rêve de maîtrise totale du territoire, à distance, risque fort de dériver vers un rêve de perception en temps-réel. Il y a pourtant déjà bien assez comme ça de caméras installées dans l'espace public.

Je laisse de côté également les usages de surveillance et de contrôle qui ont toujours été associés au développement des cartes, et la nature politique de ce qu'on inclut ou exclut dans une carte. On m'a signalé l'ouvrage Cartographie radicale. Explorations. de Nephtys Zwer et Philippe Rekacewicz à la Découverte, 2021. C'est dans ma pile à lire.

Je ne commente pas plus les effets pervers de la mise à disposition de cartes précises et mises à jour régulièrement aux individus, (trop) largement. Waze en est un très bon exemple.

Et enfin je m'interroge sur cette frénésie de prévision parfaite qui pousse à repérer les sites et les itinéraires à l'avance dans leurs moindres détails, pour n'avoir aucune surprise sur les lieux ensuite. L'argument de sécurité des itinéraires, en particulier à vélo, est sérieux, mais que dit-il sur notre vision d'un monde où c'est l'individu qui doit se prémunir contre une puissance publique qui laisse l'aménagement du territoire partir à vau-l'eau ? L'argument de gain de temps sur place est évident, mais que dit-il de notre soumission à la grande accélération due au numérique ? L'argument d'accessibilité est plus convaincant, mais que dit-il de notre acceptation résignée de l'individualisme ambiant, qui fait juger totalement utopique des aménagements et une information appropriés sur place ? Enfin, plus trivialement, l'information de localisation des toilettes est certainement utile, mais l'idée que dans une ville inconnue on trouvera des toilettes quand nécessaire grâce à une signalisation appropriée sur place (voire en demandant aux gens) est-elle devenue si utopique que l'on veuille s'assurer de n'en pas manquer à l'avance, grâce à la cartographie numérique ?

@flomaraninchi@pouet.chapril.org