Première page sur deux. Le cahier est éclairé par la lumière du jour, posé sur les genoux de Mel qui est assise sur un rocher. Elle soutient la couverture droite avec son poignet. Deuxième page. Le bras de Mel est passé devant la page, et tient le livre par le haut.

Je voudrais partager le soulagement des survivants, mais c'est au-dessus de mes forces. Ces horreurs ne me quitteront plus.

Astarion et Gayle nous ont rejoints avec Halsin peu avant l'aurore. Ils ont compté la drow qui dirigeait l'attaque, deux gobelours lourdement armés, deux araignées des profondeurs, un énorme ogre, et une vingtaine de gobelins, moins les deux qui gardaient la geôle du druide. Nous avions une douzaine de tieffelins capables de se battre à nos côtés. Aux premiers rayons de soleil, les assaillants s'amassaient à distance de nos flèches. “Hey soldat. Écoute, si tu me dis que ça ira, je te crois. Mais si c'est trop, ne t'inquiète surtout pas de nous laisser nous en charger. Je veux juste savoir si tu te sens prête.” J'ai hoché la tête. “J'ai besoin de t'entendre le dire ma belle.” “Je suis prête.” Karlach n'avait aucun mal à deviner mon agitation. Elle savait ce qui m'attendait. Elle l'a vécu. Elle m'a observée quelques secondes en fronçant les sourcils, puis a incliné sa tête et a rejoint son poste. Zevlor a réuni les volontaires sur le rempart. “Je sais que la peur habite chacun d'entre vous. Mais je sais aussi que vous vous êtes battus toute votre vie. Notre chemin a toujours été semé d'embûches et nous avons toujours eu des choix difficiles à faire. Rien n'est différent aujourd'hui. Ces créatures en veulent à nos vies, à nos enfants, à notre avenir. Nous devons résister !” J'avais toujours cru que les discours d'encouragement avant une bataille étaient suivis par les cris de soldats galvanisés, mais les mots de Zevlor ont résonné dans un silence écrasant. Je n'aurais pas pu émettre un son, mes cordes vocales étaient comprimées dans ma gorge. Le temps a repris brusquement son cours lorsque, pour seule réponse, la drow a rugi : “Abattez-moi cette porte !”

Les gobelins se sont rués vers le portail en hurlant. Des araignées ont bondi sur le rempart sans effort, brisant dès les premiers instants nos rangées d'archers qui ont dû dégainer leurs épées. Au même moment, un ogre se positionnait en contrebas, trainant par une chaîne un chariot rempli de tonneaux. Il en a projeté un sur l'extrémité Est du chemin de ronde, où se tenait la sœur du tieffelin décédé lors de la bataille précédente. Elle a évité le tonneau qui a volé en éclats, mais il y avait un gobelin à l'intérieur, qui s'est jeté sur elle. J'ai couru de toutes mes forces pour l'aider, mais quand je suis arrivée à leur niveau, j'ai été aspergée de sang. J'ai amplifié ma voix pour repousser le gobelin qui a chuté du haut du rempart, et je me suis tournée vers la tieffeline qui gisait au sol. Son visage... Je ne pouvais rien pour elle. Elle s'appelait Arka. “Mel !” Une araignée courait vers moi. J'ai murmuré dans toutes les directions autour d'elle, ça l'a suffisamment perturbée pour permettre à Ombrecœur de lui fracasser la tête d'un coup de masse. Un tieffelin à terre serrait son bras sectionné. J'ai attrapé mon violon pour puiser dans la Trame et arrêter l'hémorragie. J'ai été plaquée au sol par un autre réfugié alors qu'un tonneau fusait au-dessus de nos têtes. Quand il s'est relevé, une flèche s'est logée dans sa gorge. J'ai tenté de le soigner, mais ses yeux ont cessé de me fixer et se sont révulsés. J'ai vu Gayle envoyer une boule de feu en contrebas, et j'ai senti la chaleur de l'explosion quand son sort a touché les tonneaux d'explosifs enfouis. J'ai trébuché, quelqu'un m'a relevée. J'ai entendu le sifflement d'une flèche. Des éclairs rouges ont claqué devant moi. Gayle était maintenant à terre, son front ensanglanté. J'ai frotté mes yeux pour en essuyer la sueur, mais j'ai étalé du sang. “Ombre, derrière !” Karlach m'a frôlée à toute vitesse en criant. Des détonations faisaient trembler le sol. Une terrible douleur a jailli de ma cuisse. Un gobelin tenait un cimeterre dégoulinant de sang. J'ai chuté sur lui et je l'ai frappé à la tête avec une pierre. Encore. Encore. Je crois que je criais. Encore, encore. Il ne bougeait plus. Encore. Mes yeux me brûlaient, j'ai fermé mes paupières quelques secondes. “Bordel, Mel !” J'ai senti une vive chaleur à l'épaule quand on m'a poussée pour me mettre sur le dos. J'ai rouvert les yeux, Karlach a soupiré de soulagement puis a lancé une javeline. J'entendais des gémissements, un violent craquement, des bruits mouillés. Le soleil m'éblouissait. J'avais des acouphènes, les lèvres sèches, un goût métallique dans la bouche.

Une fumée noire se mêlait aux nuages qui défilaient lentement dans le ciel. Des larmes chatouillaient mes oreilles. J'entendais mon souffle résonner dans mon thorax.

“Elle est là !” Karlach était avec Wyll qui m'a serrée contre lui. “Ça va aller. Ombre ? Ombre !” J'ai pleuré.

“Tymora nous sourit, ils sont morts. Nous l'avons fait. Que les dieux en soient témoins, vous l'avez fait.” Zevlor tenait à peine debout, mais il masquait son état. Il voulait rendre espoir aux tieffelins. Il souhaite les mener à notre camp ce soir, pour une célébration avant leur départ pour la Porte de Baldur. Les morts attendront leurs hommages, les restants doivent vivre à nouveau.

Mel est assise sur des rochers, habillée d'une élégante armure légère en cuir marron brodé et en tissu turquoise, adossée à un tronc d'arbre couvert de lierre. Elle a la mine basse, les yeux fermés, et les traits tirés. Elle est couverte de crasse, ses bottes sont tachées de sang. Au loin, en contrebas, Wyll maintient le bras d'un tieffelin assis à côté d'une autre tieffeline qui le soigne. Karlach est debout, bras croisés, et regarde vers Mel d'un air inquiet. On aperçoit Gayle, prostré par terre, il semble abattu de fatigue.

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