Le long du fleuve

Récit d'une tieffeline dans Baldur's Gate 3.

Titre de la page, Le long du fleuve, écrit en cursif. Il est accompagné d'une image en noir et blanc tirée du jeu Baldur's Gate 3 symbolisant une spécialisation de bardes, et représentant une plume trempée dans un encrier.

Pour la petite histoire, en jouant à Baldur's Gate 3, j'ai voulu réécrire certains dialogues et certaines scènes en les imaginant plus conformes au caractère et aux réactions de ma tieffeline, Mel. Je me suis retrouvée avec plein de petits bouts de texte éparpillés, donc histoire d'y mettre un peu d'ordre j'ai recommencé l'entièreté de la campagne. Cette fois, Mel a un journal dans lequel elle raconte elle-même ses aventures. Chaque billet montrera des images du cahier dans lequel elle écrit, puis le texte en brut pour une lecture plus facile, et se conclura par une capture d'écran de l'endroit où elle se trouve au moment d'écrire.

J'ai fait ça pour moi, je ne suis pas du tout écrivaine, donc je ne garantis aucune qualité d'écriture. Je ne cherche pas non plus de conseils d'écriture ou de corrections, mais si vous avez des questions, si quelque chose vous ennuie dans les représentations, ou si vous souhaitez simplement échanger sur le jeu, n'hésitez pas à me contacter sur Mastodon !

Avertissement de contenu

Baldur's Gate 3 est un jeu vidéo se déroulant dans un monde d'heroic fantasy basé sur des campagnes de Donjons et Dragons. Le jeu lui-même est déconseillé aux moins de 17 ans pour ses représentations graphiques réalistes de violence, de mort, de sexualité, et pour certains sujets abordés qui peuvent être difficiles ou traumatiques.

Il n'y aura ici aucune image montrant des violences ou des actes sexuels, mais le texte pourra y faire des références, voire des descriptions détaillées. Il pourra y avoir du sang visible dans certaines images.

Je n'avertirai pas à chaque billet, je vous demande donc de ne pas partager les billets individuellement pour permettre à tout le monde de voir cet avertissement.

Voici une liste de sujets qui seront potentiellement abordés au cours de l'histoire : – violence, – mort, – sang, – contrôle mental, – sexualité, – angoisse, – traumatismes, – et bien sûr, spoilers de l'histoire de Baldur's Gate 3.

Portrait de Mel. C'est une tieffeline, une race humanoïde dont les ancêtres ont été transformés par des diables et dont la descendance en arbore les stigmates. Elle est une jeune femme à la peau mate, aux cheveux rouges méchés de vert et de pourpre, et aux lèvres légèrement violettes. Le fond de ses yeux est noir, ses iris sont oranges et légèrement luminescents. Elle a deux courtes cornes pointues sur le sommet de sa tête.

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Première de trois images représentant un livre aux pages jaunies, sur lesquelles une lumière chaude projette des ombres allongées. Les pages sont couverte du texte qui suit, écrit en cursif. Deuxième image montrant les pages suivantes. Troisième image.

Bonjour, petit journal. Je suis désolée, tu étais probablement destiné à répertorier l'inventaire de ce camp où je t'ai trouvé, mais tu vas devoir témoigner de l'horreur que je vis. Si quelqu'un trouve ce cahier, je vous en supplie, faites-le parvenir à Rhol, à la Porte de Baldur.

Je m'appelle Mel. Hier encore, j'étais dans mon petit sanctuaire près de la Porte, à préparer ma chambre. Je venais de boire un thé aux cuisines, avec mes amis. J'ai entendu les cloches de la citadelle, puis les cris dehors quand le sol a tremblé. Je suis sortie en hâte pour voir du balcon ce qui se passait. On avait l'habitude des paniques causées par les sortilèges impressionnants de la tour de Ramazith... Mais pas cette fois. La voie du Dracosire était plongée dans l'ombre d'un gigantesque monstre qui planait au-dessus de la ville en déployant ses tentacules. L'un de ses appendices a balayé la rue, touchant un vieil homme qui fuyait. Il s'est désintégré sous mes yeux. L'instant d'après, j'étais touchée à mon tour.

J'ai repris conscience dans une grande pièce aux parois sombres, éclairée seulement par un bassin luminescent en son centre. Le sol vibrait, et se mettait parfois à trembler fortement. Ma tête me faisait atrocement souffrir, j'avais des éraflures sur tout le corps et des traces de brûlure sur mon bras gauche. Je me suis levée, manquant de perdre l'équilibre à cause d'une nouvelle secousse. Il y avait des caissons tout autour de la salle, et une ouverture à l'autre bout. Le caisson derrière moi était ouvert, une partie avait fondu. Ceux qui jouxtaient l'entrée étaient dans un plus sale état. Il y avait... Des corps. Calcinés. J'ai retenu ma nausée. Je devais sortir d'ici. Une nouvelle secousse, plus puissante, m'a fait trébucher. Je me suis retrouvée nez à nez avec un monstre, doté de tentacules à la place de sa mâchoire, et dont le cerveau sortait du crâne. J'ai hurlé en me relevant. La créature semblait morte ou inconsciente, j'ai fui avant de m'en assurer. Un vent ardent tourbillonnait dans la pièce suivante dont la paroi était éventrée. Le bâtiment se déplaçait... J'étais dans un vaisseau. J'ai contemplé l'extérieur avec torpeur. Un fleuve rouge s'écoulait dans une vallée désolée de roche et de poussière. Le ciel était couvert d'un épais nuage de cendres brunes. C'était... L'Avernus ? Comment ? C'était forcément un cauchemar. Pourquoi étions-nous en Enfer ? Des nuées d'oiseaux volaient au loin. Non, ce n'était pas des oiseaux. J'ai continué ma course effrénée sans but, mes larmes se mêlaient à ma sueur qui irritait mes joues écorchées. À bout de souffle, je me suis arrêtée. Je n'arrivais plus à réfléchir, tout était si confus. Je devais obéir. Non, je devais fuir. Je me suis figée quand j'ai senti le contact glacé d'une lame sur mon cou. “Abomination ! Votre heure est venue.” “Attendez ! Pitié, je ne comprends pas...” Cette femme émaciée à la peau verte s'apprétait à me trancher le cou, mais lorsque mon regard a croisé le sien, j'ai senti avec effroi quelque chose bouger dans mon crâne, qui semblait soudain pris dans un étau. Des scènes se mêlaient dans mon esprit. Des dragons rouges dont j'admirais le vol, des combats acharnés à l'épée, une passion dévouée pour la gloire ; puis mon propre visage, rougi, trempé, terrorisé. J'ai rouvert les yeux, sonnée. À en croire sa réaction, elle a eu la même expérience. “Tsk'va ! Vous avez échappé à l'asservissement. Louée soit Vlaakith ! Ensemble, nous avons une chance de survivre. Suivez-moi, nous devons nous rendre à la passerelle.” Elle a fait volte-face quand de petites créatures ont pénétré le vaisseau par une brèche, et ont plongé sur nous. Des diablotins. Je me suis jetée à terre, la guerrière a dégainé son épée et les a éventrés en vol. Elle me toisait avec mépris alors que je sanglotais, prostrée. “Chk. Lâche ! Vous m'êtes parfaitement inutile. Mais soit, ne vous avisez pas de me gêner et vous vivrez peut-être.” Je tentais tant bien que mal de tenir son rythme de course, quand nous sommes passées devant un autre caisson. Dedans, une femme tambourinait la paroi transparente, nous implorant de l'aider. Je me suis arrêtée, jetant un dernier coup d'œil à la guerrière qui s'éloignait sans le moindre égard à notre détresse. À côté du caisson, une console bourdonnait. Trois commandes étaient flanquées de symboles étranges. Dans un frisson de dégoût, j'ai de nouveau senti quelque chose s'agiter dans ma tête. Le texte m'a alors paru familier. “Annihiler”, “Libérer”, “Évoluer”. J'ai activé la deuxième commande, le caisson s'est déverrouillée dans un grincement et la prisonnière est tombée sur ses genoux. Je l'ai aidée à se relever pendant qu'elle reprenait sa respiration. “Je pensais que ce maudit caisson allait devenir mon cercueil. Merci.” “Venez, nous devons rattraper la guerrière !” “Vous aimez voyager en dangereuse compagnie... Les giths ne sont pas du genre à s'encombrer bien longtemps d'alliés qui ne sont pas des leurs. Suivons ses traces, mais vous seriez bien avisée de garder vos distances avec elle. Au fait, je m'appelle Ombrecœur.” “Je m'appelle Mel. Enchan...” “Les civilités attendront que nous soyons sorties de ce vaisseau. Allons-y.” Elle a ramassé une masse d'arme et un bouclier disposés près de sa cellule, et nous avons pénétré dans un sas au bout duquel le tumulte d'un combat nous parvenait. Sur la passerelle, des diables ailés livraient bataille contre un être tentaculaire semblable à celui qui gisait au sol. La gith combattait à ses côtés. Nous étions au beau milieu d'une guerre dont j'ignorais tout. Ma confusion s'est évaporée quand j'ai croisé le regard de cette engeance de poulpe. Une pensée s'est gravée dans mon esprit : je devais connecter le transpondeur au bout de la passerelle. J'ai couru en ligne droite pendant qu'Ombrecœur repoussait les diablotins qui se ruaient sur moi. J'ai attrapé deux nerfs tentaculaires que j'ai reliés, je savais exactement quoi faire. J'ai activé le transpondeur à l'instant où la façade du vaisseau a volé en éclats. Un débris a heurté ma tempe, et j'ai perdu connaissance.

“Tu m'entends ?” Ombrecœur secouait mon épaule. Tous mes muscles me lançaient, même ouvrir mes paupières était douloureux. Nous étions près de la carcasse fumante du vaisseau, sur la rive d'un fleuve. Je prie pour que ce soit le Chiontar. Malgré mon état, j'étais miraculeusement vivante. La gith a probablement succombé. Ombrecœur ne savait pas non plus comment nous avons pu survivre au naufrage. Il y avait un campement de pêche à coté, probablement déserté en urgence quand le vaisseau s'effondrait, nous y avons trouvé du poisson, du bois de chauffe, ainsi que toi, cher journal. “Mel, te souviens-tu de ce qui s'est passé dans le vaisseau ?” “Oui... Je crois. Le caisson dans lequel j'étais enfermée, la fuite, le chaos, la chaleur. Nous étions en Enfer.” “Effectivement. Mais avant cela, lorsque tu étais enfermée dans ce caisson, as-tu eu la visite d'un flagelleur mental ?” “Ces créatures... ?” J'avais déjà lu ce nom dans plusieurs histoires. Les flagelleurs mentaux sont doués d'une intelligence collective, et ont le pouvoir d'imposer leur volonté. Des bribes de souvenirs me revenaient. Mon caisson s'ouvrait, et un flagelleur m'obligeait à rester immobile. Il déposait une larve hideuse sur mon œil, qui s'est glissée derrière mon orbite. C'était elle que je sentais bouger dans mon crâne. Je me tenais le ventre pour ravaler ma nausée. “Alors, toi aussi. Nous devrions faire route ensemble dès demain. Ne t'inquiète pas, nous trouverons probablement quelqu'un qui saura nous en débarrasser. Tiens, prends cette paillasse, je vais allumer un feu. Essayons de nous reposer.”

Je suis terrorisée. Rhol, mes amis, si par chance vous trouvez ce livre, sachez que je vous aime. J'espère que vous allez bien.

Capture montrant Mel et Ombrecœur, allongées auprès d'un feu de camp, à proximité d'un plan d'eau, sous une immense lune légèrement voilée par la brume nocturne. Ombrecœur dort sur le dos, mains sous la tete, et Mel est allongée sur le ventre, occupée à écrire.

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Première image du journal de Mel en écriture cursive. Le journal est posé sur ses genoux, les pages sont éclairées par une lumière froide et diffuse. Deuxième image du journal. Troisième image. La page de droite est vierge, elle passe son bras devant pour tenir le journal.

Il m'a fallu plusieurs secondes au réveil pour prendre conscience que je n'étais pas dans mon lit. Aussi affreux furent-ils, même mes cauchemars n'ont pas égalé la réalité. À en juger par sa tête, Ombrecœur n'a pas passé une meilleure nuit. Elle m'a demandé si j'avais peur. La question m'a surprise, car j'imagine que la terreur se lisait encore sur mon visage à des kilomètres, mais je pense qu'elle voulait surtout se sentir moins seule. Sa droiture, son assurance et son autorité peinaient à masquer son émotion.

Après un brin de toilette au fleuve et quelques misérables restes de poisson en guise de repas, je l'ai aidée à lacer son plastron, puis nous avons repris notre route. Nous avons rencontré un semblable pour la première fois depuis une éternité : un dandy au teint blafard nous faisait de grands gestes, il avait besoin d'aide. “Ici ! J'ai trouvé une de ces créatures qui étaient à bord du vaisseau. Vous pouvez la tuer, n'est-ce pas ?” Ombrecœur a pris sa masse et s'est approchée prudemment du fourré que nous indiquait cette personne, je me tenais à distance. Ce scélérat m'a alors plaquée contre le sol en me mettant une dague sous la gorge. Avec tout ce qui m'est tombé dessus, en sus de la nuit abominable, j'étais sur le point de craquer. “Lâchez-la tout de suite !” “Gardez vos distances et tout se passera bien. Dites-moi jeune fille, vous étiez à bord de ce vaisseau n'est-ce pas ?” J'ai opiné nerveusement. “Vous et vos amis faces de poulpes, qu'est-ce que vous m'avez fait ? Ngh...” Comme avec la gith, mon esprit était soudain projeté dans des souvenirs qui n'étaient pas les miens. Une ruelle sombre bondée, puis la lumière, la peur... Dans la confusion, il a relâché son étreinte, j'en ai profité pour me dégager. Ombre m'a tirée par l'épaule pour que je me mette derrière elle, pendant que l'homme se relevait en hâte. “C'était quoi ? Qu'est-ce qui se passe ?” “J'ai eu la même chose hier, comme un lien entre nos esprits. Je suppose que ce sont ces... vers...” Ma gorge s'est resserrée avant que je termine ma phrase. “Les vers, bien sûr. Alors vous n'êtes pas avec eux. Quand je pense que j'étais prêt à décorer le sol avec vos intestins ! Toutes mes excuses pour cette regrettable méprise. Je me nomme Astarion. J'étais à la Porte de Baldur quand ces bestioles m'ont enlevé.” “Mel... J'y étais aussi.” “Hum, manifestement nous n'évoluons pas dans les mêmes cercles. Et vous ma chère ?” “Ombrecœur. Vous n'avez pas besoin d'en savoir plus.” “Charmant. Eh bien, j'étais sur le point de rentrer seul, mais je suppose que nous pourrions trouver un intérêt commun à faire route ensemble ?” Ombre m'a regardée. Elle ne voulait pas m'imposer la présence de mon agresseur, mais elle savait comme moi qu'il était favorable de voyager en groupe. J'ai accepté malgré moi.

Nous avons dû traverser une partie du vaisseau échoué pour rejoindre la route longeant le fleuve. À l'intérieur, nous avons aperçu un flagelleur mental agonisant. “Restez sur vos gardes. Même mourant, il est probablement dangereux.” “Il ne semble même plus capable de se lever” ai-je murmuré en m'approchant. Il a ouvert les yeux quand je suis arrivée à côté de lui. Il m'observait. Son regard était d'abord aussi froid que celui de ses congénères dans le vaisseau, mais j'y décelais autre chose. Une forme d'humanité, de vulnérabilité. Je ne voulais pas le laisser mourir, je n'étais pas comme ça. Il fallait l'aider. Peut-être qu'il retrouverait ses forces s'il avait de quoi se nourrir. Peut-être que je lui suffirais. Ombre m'a alors tirée par le col et projetée en arrière, pendant qu'Astarion achevait la créature d'une dague entre les yeux. J'ai rampé à reculons. J'étais sur le point de le laisser me dévorer ! “Je t'ai dit de te méfier ! Ces monstres n'ont pas besoin d'armes, ils se servent de nous.” Je respirais si fort que j'avais des vertiges. Je n'avais pas seulement perdu le contrôle de mon corps, j'étais prête à me sacrifier sans la moindre hésitation !

Après avoir franchi l'épave, nous avons aperçu un étrange phénomène sur la paroi de la falaise, une rune de magie manifestement instable. Ombrecœur est allée l'observer quand un bras en est sorti ! “Un coup de main ? Quelqu'un ?” Ombre a soupiré, puis a attrapé la main pour la tirer de toutes ses forces. J'ai ressenti un picotement au bout de mes doigts. Il y avait une oscillation dans l'air, une note stridente qui se dégageait de cette rune et me vrillait les oreilles. J'ai sifflé en harmonie pour l'adoucir, quand Ombre a pu extraire le magicien de son calvaire. “Euh... Bonjour, je suis Gayle d'Eauprofonde. Toutes mes excuses, je suis généralement plus doué pour ça.” Astarion l'a toisé de haut en bas. “Pour vous présenter, vous voulez dire ?” “Pour la magie. Mais dites-moi, vous étiez aussi à bord du nautiloïde, si je ne me méprends pas ?” “C'est ce truc-là ?” ai-je dit en pointant le vaisseau. “Celui-là même ! J'imagine alors que vous avez vous aussi été victime d'une insersion pour le moins désagréable dans la région oculaire.” “Je... Ne l'aurais pas mieux dit.” “Alors inutile de tourner autour du pot. La créature dont nous parlons, le parasite, avez-vous bien conscience qu'après une période de gestation extrêmement douloureuse, il nous transformera en flagelleurs mentaux ? Hum, j'en déduis à vos airs que vous l'ignoriez.” J'ai plaqué mes doigts sur ma bouche. J'avais la nausée. Devenir un de ces monstres ? Tout mon corps me démangeait. “Ce processus est nommé la sélémorphose, et je n'aurais pas de mal à vous convaincre qu'il serait préférable de nous en passer.” Astarion s'est mis à rire, on l'aurait cru possédé. “Évidemment que cette chose va me transformer en monstre, à quoi m'attendais-je ?” “Pour faire court, nous allons avoir besoin de soins, et le plus tôt sera le mieux. Cependant, une chose m'intrigue. Si vous n'êtes pas familiarisés avec ce processus, laissez-moi vous l'expliquer. Le premier jour, nous avons une forte fièvre et des pertes de mémoire.” Il a continué de détailler chaque étape de la transformation, mais j'ai préféré les oublier. C'est faux, je n'ai rien oublié, mais je ne veux pas les écrire. Lorsqu'il a fini, je suis allée derrière un buisson pour rendre le poisson de ce matin. Ombrecœur était aussi pâle que moi, mais n'a pas perdu sa contenance. Elle fronçait les sourcils. “Hum. Vous avez dit que le premier jour il y avait une forte fièvre, mais je me sens en forme.” “Précisément. Nous avons été infectés il y a bien plus de vingt-quatre heures, or nous n'avons pas de perte de mémoire, et la température de notre sang n'a pas grimpé. Tout expert vous le dirait : c'est anormal.” “Vous voulez dire qu'il y a une chance pour qu'on échappe au processus ?” “Peut-être. Mon côté pragmatique y voit le calme avant la tempête. Permettez-moi de vous accompagner à la recherche de soins, afin que nous n'ayons pas à vérifier nos théories respectives.”

Malgré son attrait pour les détails sordides et non nécessaires, avoir Gayle à nos côtés nous sera bien utile : c'est un archimage ! Il connait tant de choses. Il nous a confirmé que c'était bien le Chiontar qui parcourait la région ! Nous avons établi un campement un peu plus loin sur la route, tout près du fleuve. La Porte de Baldur ne doit pas être si loin, je retrouve enfin un peu d'espoir.

Capture montrant Mel perchée en haut d'un rocher, assise en tailleur, éclairée par la lune hors champ. En bas de l'image, entre les rochers, Astarion et Gayle sont en pleine discussion.

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Première page du jour, avec le texte qui suit écrit en cursif. Le cahier est posé sur de vieilles planches en bois horizontales, éclairé par une lumière chaude et proche. Deuxième page. Troisième et dernière page.

Des cris m'ont réveillée en sursaut. Astarion, déjà debout, se récurait nonchalamment les ongles avec sa dague, qu'il a pointée dans la direction des cris quand il a vu mon air inquiet. “Ça vaudrait le coup d'aller voir, non ?” Il a haussé les épaules, je l'ai laissé à ses occupations pour aller vérifier d'où provenaient les voix. Ombrecœur m'a rejointe, elle était encore en tunique mais a pris sa masse et son bouclier.

Nous avons longé la falaise pour apercevoir un groupe d'aventuriers, cerné par une horde de gobelins ! Il y en avait plus d'une dizaine. Deux d'entre eux, juchés sur une colline, nous ont repérées dès notre arrivée et nous ont mitraillées de flèches. Paniquée, je me suis prostrée, et Ombrecœur a brandi son bouclier face à nous pour dévier les projectiles. “À couvert !” J'ai obéi et plongé derrière les rochers pendant qu'elle chargeait. J'étais paralysée, je ne me suis jamais battue, et encore moins dans une mêlée mortelle. J'entendais le choc des armes et les cris d'efforts. Puis je l'ai entendue gémir de douleur, alors je suis sortie de ma cachette sans réfléchir. J'ai aussitôt senti une douleur abominable : une flèche traversait mon abdomen. Je me suis écroulée par terre, prise de panique, en fixant le sang sur mes mains. “Mel ! Défends-toi !” Un gobelin brandissant une hache se ruait sur moi. Que pouvais-je faire ? Je n'avais pas d'arme, je ne savais de toute façon pas me battre. Immobile, j'ai fixé ce gobelin qui souriait face à une proie si facile. C'était la fin. Mais dans un son de déflagration étouffée, le gobelin a subitement été réduit en cendres. Gayle m'a attrapée sous les bras pour me tirer à couvert, j'ai gémi d'anticipation mais il a fait attention à ne pas bouger la flèche, puis il a rejoint la bataille en récitant ses sortilèges. J'étais si effrayée et inutile. Je voulais compresser ma plaie mais elle me faisait trop mal et mes mains tremblaient trop fort, j'allais me vider de mon sang.

Le tumulte s'est calmé, puis s'est conclu par un bruit mouillé. J'entendais des voix sans pouvoir les discerner. Des pas s'approchaient. J'ai bloqué ma respiration. C'était Ombrecœur et Gayle, quel soulagement. Ombre s'est agenouillée devant moi. “J'ai une flèche...” ai-je gémi. Elle me souriait. “Je vois ça. Je vais la retirer puis te soigner, d'accord ?” “Non non attends !” Les paumes de ses mains se sont illuminées alors qu'elle en posait une contre ma plaie et l'autre sur la flèche. J'étais paniquée. “Regarde-moi. Mel, regarde-moi !” J'ai plongé mes yeux dans les siens, et j'ai aussitôt eu l'impression qu'on me vidait de mes entrailles, mais la douleur a disparu en un instant. “Ne fais jamais ça sans soins immédiats.” “Ça ne risque pas” ai-je répondu d'une voix si faible que je doute qu'elle m'ait comprise. Gayle m'a aidée à me relever lentement. Mes côtes étaient encore douloureuses, mais c'était supportable. J'ai alors vu la plaie sur l'épaule d'Ombre. Elle a utilisé toute sa magie pour moi ! Je me suis confondue en excuses. “Ce n'est rien, ne t'inquiète pas. Les potions du camp suffiront. Et puis, le premier coup est toujours le plus impressionnant. Félicitations, tu es une véritable aventurière maintenant !” J'étais sonnée par sa remarque, à moins que ça ne soit par la perte de sang. Moi, une aventurière ? Je n'avais même pas envisagé qu'on puisse avoir à se battre, mes seules aventures se sont déroulées sous les draps ! Gayle se tenait le menton. “Tu n'as pas eu de chance, ce gobelin te traquait. Tu as probablement l'impression qu'on frôle la mort mille fois quand on se bat, mais la position la plus avantageuse est à proximité des boucliers de tes camarades. Crois-en un magicien.” Ombre a rétorqué en grimaçant : “Boucliers, et armures. Retournons au camp, je dois récupérer la mienne.”

Je n'ai pas vu le sourire narquois d'Astarion. À vrai dire, il semblait même éprouver des remords, son visage était encore plus pâle que d'habitude en voyant le sang sur ma tunique. Il a aidé Ombrecœur à trouver une potion dans le coffre du camp. Gayle et Ombre ont proposé de retourner au portail devant lequel la bataille s'est déroulée... Je n'ai pas osé prendre part à la conversation, je n'étais pas arrivée assez loin pour voir ce portail. Sur place, j'ai blémi en constatant le carnage. Parmi les gobelins qui gisaient à terre, j'ai aussi reconnu deux des aventuriers qu'ils ont attaqués. Les gardes ont reconnu Ombre et Gayle et ont ouvert l'accès à leur refuge. C'étaient des tieffelins d'Elturel ! Zevlor, un paladin âgé qui dirigeait la défense du portail, est venu nous remercier. Je suis passée entre mes camarades pour lui parler. “Elturel a vraiment quitté les Enfers ? Est-ce que Cérulie et Uvel sont avec vous ?” “Je ne les connais malheureusement pas. D'autres groupes exilés d'Elturel ont pris des routes différentes, peut-être se sont-ils rendus à Berdusk ?” “Non... Elle aurait voulu revenir à la Porte.” “Je suis désolé. J'aimerais pouvoir vous rassurer, mais tant de gens ont péri en Avernus.”

“Qui étaient ces gens ?” m'a demandé Ombre. “Mes parents. Ils sont originaires d'Elturel, et ils y sont retournés quand je suis devenue... Indépendante.” “Oh, mes condoléances. Prends le temps qu'il te faut.” “Ça ira. J'ai fait le deuil quand j'ai appris qu'Elturel avait disparu. J'ai juste espéré un instant... Tu as encore tes parents ?” Elle m'a répondu sur un ton étrangement insouciant. “Non ! Je suis orpheline. De toute façon, j'ai oublié presque toute mon enfance.”

Les réfugiés tieffelins s'étaient installés autour d'un bosquet druidique, l'endroit m'apparaissait comme un havre de paix. Une paix troublée par les pleurs d'une femme ayant perdu son frère, qui a connu au portail un destin plus tragique que le mien sous les flèches des gobelins. J'ai voulu aller la soutenir et lui présenter mes condoléances, mais Ombre m'a tirée par le bras sans rien dire, je crois qu'elle ne voulait pas s'éterniser. L'indifférence de mes camarades face à la mort m'angoisse, j'espère ne jamais connaître cette désinvolture. Ou peut-être était-ce parce que le défunt était un tieffelin. Cette perspective ne m'enchante pas plus.

Les réfugiés nous remerciaient d'avoir combattu pour eux, mon embarras grandissait à chaque poignée de main. L'un d'eux nous a proposé de choisir une récompense dans ses bagages. Il y avait un violon ! Je voulais tant en rejouer, mais le mien était resté à la Porte. Le tieffelin a décelé les étoiles dans mes yeux, et a mis l'instrument entre mes mains. Je voulais refuser, mais il m'a assuré qu'il ne savait pas en jouer, et que j'en ferais meilleur usage. J'étais aux anges, j'ai joué un petit passepied que je connaissais bien, mais je l'ai écourté pour ne pas titiller l'impatience de ma camarade. Nous avons aussi fait la connaissance d'un humain qui était venu prêter main-forte au combat, Wyll. Lui aussi était à bord du vaisseau. Charmant, impossible de le nier, et la cicatrice autour de son œil factice n'amenuisait en rien l'intensité de son regard. Il se fait appeler l'Épée des Confins, un nom que j'ai déjà entendu. Je ne m'attendais vraiment pas à rencontrer des célébrités par ici ! Wyll souhaitait nous rejoindre en quête d'un remède, il avait d'ailleurs une piste toute proche, une certaine Nettie dans l'enclave des druides. Il nous a expliqué la situation : les tieffelins se sont réfugiés ici à cause des attaques de gobelins, mais les druides s'apprêtaient à lancer un rituel qui isolerait l'enclave, laissant les tieffelins à la merci des assauts ennemis. “De plus, une autre menace pèse sur les habitants de cette contrée. Advocatus Diaboli. Une diablesse sanguinaire nommée Karlach sème la mort, je dois absolument l'arrêter. Mais comme disait mon père, un bon repos fait la moitié du travail, et l'heure n'est plus à la traque.”

Nous avons invité Wyll au camp, et il m'a proposé des séances d'entraînement à la rapière. J'étais réticente, mais Ombrecœur a accepté pour moi en m'encourageant. Ça ne peut pas me faire de mal, a-t-elle dit. On commence la première session dans quelques minutes, “dès que j'ai fini d'écrire”. Je peine à garder les yeux ouverts. Je dois bien avoir d'autres choses à raconter... Non allez, tant pis, j'y vais. Ça ne peut pas me faire de mal. Et puis j'aurai le temps de jouer un peu de violon ensuite.

Capture montrant Mel, debout face à un bureau en bois éclairé par une torche. Ses mains sont posées sur le bureau, elle se tient droite et regarde au loin. À sa gauche, Gayle, à côté d'un télescope, fait des étirements latéraux. De l'autre côté, Wyll est accroupi près d'un brasero devant sa tente, et est en train d'utiliser un grand instrument de calcul ressemblant à un boulier.

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Première page sur cinq de la nouvelle journée retraçant le texte qui suit. Le cahier est visiblement posé sur ses genoux, on voit sur les côtés qu'elle est assise sur sa paillasse de couchage, près du feu. Deuxième page. Troisième page. Quatrième page. Dernière page.

La tension montait dangereusement entre les druides et les tieffelins d'Elturel. J'aurais voulu trouver une solution pour convaincre les druides de ne pas effectuer leur rite, mais c'était peine perdue : leur cheffe, Kagha, considère les enfants tieffelins comme des parasites. J'aurais giflé cette infâme vipère. Elle menaçait de donner en pâture à son serpent une pauvre gamine qui a tenté d'interrompre le rituel pour protéger ses parents. Wyll l'a convaincue de relâcher la jeune fille. Rath, un autre druide, l'a remercié d'être intervenu. Rath nous a expliqué que l'ancien chef du bosquet, Halsin, a été capturé par les gobelins, et que Kagha en a profité pour s'accaparer la place. Il nous a indiqué que Nettie se trouvait dans la pièce d'à côté.

“Un instant.” Nettie a levé un doigt en direction d'Ombrecœur qui s'approchait, puis a murmuré des incantations pour soigner un oiseau blessé. “Voilà. Puis-je vous aider ?” “Nous cherchons une personne qui aurait des compétences curatives particulières.” “Pour enlever les larves dans nos têtes”, ai-je ajouté. Ombre m'a jeté un regard assassin pendant que Gayle me tapait du pied en s'éclaircissant la gorge. J'ai décidé d'arrêter de parler, peut-être définitivement. “Des larves dans vos... ? Vous voulez dire des larves de flagelleur mental ?” “Vous pouvez y faire quelque chose, oui ou non ?” “Je... Je vais voir ce que je peux faire. Suivez-moi, je peux peut-être vous aider, mais nous devons faire vite. Par ici.” Je trépignais d'impatience pendant qu'elle nous conduisait dans une autre pièce. Enfin ! Je serais bientôt libérée de cette larve dans la tête et de cette boule dans l'estomac qui m'empoisonnent depuis quatre jours ! Elle a attrapé une branche épineuse. “Je vais faire de mon mieux. Je ne suis pas maître Halsin, mais on va quand même pouvoir tenter quelque chose. Vous, venez avec moi.” Elle m'a pointée du doigt, je me suis empressée de la suivre mais Ombrecœur m'a arrêtée d'une main. “Non, vous pouvez faire ça ici. Je voudrais observer.” “Très bien...” Nettie a soupiré, puis a posé la branche pour plutôt prendre une fiole remplie d'un liquide vert. “Écoutez, je vais être franche, il n'y a rien que je puisse faire, d'accord ? Vous êtes dangereux. Si vous vous transformez, vous nous tuerez tous, druides et tieffelins. Ceci est du venin de vouivre. Promettez-moi de le boire si vous ressentez les premiers symptômes.” Mon sourire s'est effacé. “Mais... Et la branche ? Vous avez dit...” “Elle n'a jamais eu l'intention de nous aider. Mel, cette branche allait te tuer. Ne comptez pas sur nous pour boire votre poison. Nous trouverons une solution, avec ou sans vous.” “Si vous ne voulez pas prendre cette fiole, alors ayez au moins la décence de partir le plus loin possible. Vous êtes condamnés, et j'en suis navrée, mais nous n'avons pas à l'être aussi.” “Vous avez mentionné Halsin, c'est votre archidruide n'est-ce pas ?” a demandé Wyll. “Ancien archidruide. Kagha l'a remplacé depuis que les gobelins lui ont mis la main dessus.” “Et vous pensez qu'il serait capable de nous aider ?” “C'est... Probable. Mais à votre place, je ne compterais pas là-dessus, à moins d'affronter une horde de gobelins pour le libérer.”

J'étais dévastée. Je commençais à comprendre le cynisme de mes camarades. J'étais manifestement la seule à ne pas avoir deviné les vraies intentions de cette druide. Nous avons quand même gagné une information précieuse : nous devions nous assurer qu'Halsin était encore vivant, chez les gobelins. Le ton est monté entre Ombre qui voulait infiltrer les gobelins, et Wyll qui voulait retrouver Advocatus Diaboli. J'ai proposé qu'on fasse deux groupes, nous n'allions de toute façon pas visiter le camp des gobelins à cinq. Ombrecœur s'y connait en infiltration (elle sait tout faire !), elle est partie chez les gobelins, et Astarion a accepté de l'accompagner.

Gayle, Wyll et moi quittions le bosquet pour rejoindre une forêt au Nord-Ouest. L'endroit était très agréable, nous remontions un ruisseau qui longeait le chemin, j'en oubliais presque ce que nous nous apprétions à combattre. Gayle me faisait un cours magistral sur les différences entre la magie primordiale des druides, la magie divine qu'utilise Ombrecœur, et la magie arcanique dont il est érudit. Selon lui, j'ai le potentiel pour apprendre à pratiquer la magie arcanique : il a perçu des oscillations dans la Trame autour de moi hier soir, pendant que je jouais du violon. Il m'a dit que beaucoup de bardes avaient développé la capacité de canaliser les arcanes, non pas en déclamant des sorts comme le font les mages, mais en jouant de leur instrument.

Je n'ai pas pu m'imaginer en barde bien longtemps, Wyll a fait un geste de la main pour nous arrêter : Karlach était en vue. Dur retour à la réalité. Il a dégainé sa rapière, j'ai fait de même en me remémorant comment je devais la tenir. La diablesse avait un genou à terre, elle était entourée de flammes de l'enfer, une tieffeline au cœur incandescent et dont la corne droite était brisée. Ignorant notre présence, elle s'est redressée dans un rugissement bestial. La végétation sous ses pieds était réduite en cendres. J'étais cachée derrière Gayle qui m'a délicatement repositionnée devant lui pour éviter que je le blesse avec ma lame. La diablesse a aperçu Wyll s'approchant avec détermination. “Advocatus Diaboli. La puanteur de l'Avernus.” “Ça alors, la célèbre Épée des Confins. Moi qui pensais vous avoir semé.” “Sors ton arme, monstre.” “Ha ! Toujours aussi réglo. Touchez-moi, et vous le regretterez.” Autour d'elle, l'air se déformait sous l'effet de la chaleur. Mais alors qu'elle empoignait son immense hache, mon esprit était assailli d'images et de sensasions terrifiantes. J'étais soudain entourée de démons que je tranchais par rangées, aussi ardente que le foyer d'une forge gnome. Les scènes se déroulaient à toute vitesse, me projetant dans une autre bataille, cette fois cernée par des cambions serviteurs de Zariel. Mon sang n'était que pure adrénaline, mes yeux balayaient les alentours à la recherche d'une issue. Puis le nautiloïde, la confusion, l'échappatoire. “Qu'est-ce que c'était ? La Porte de Baldur ? Pourquoi...” Karlach ne comprenait pas ce qu'elle venait de voir, mais moi si. J'étais trempée de sueur, mon corps réagissait à la sensasion de fournaise que mon esprit venait de vivre. Wyll s'est mis en garde. “La preuve que vous êtes le toutou de Zariel.” J'ai fait un pas hésitant. “Wyll, attendez ! Je viens de voir...” “J'ai vu aussi. Ne vous laissez pas berner par ces diableries.” “Non, vous ne comprenez pas. Ce sont les larves ! C'est à cause d'elles que nous avons eu ces visions. C'étaient ses souvenirs.” “Impossible ! Elle sert l'archidiablesse ! Elle se battait avec ces engeances infernales, pas contre elles !” “Vous avez vu la même chose que moi, n'est-ce pas ? Elle est une victime de cette guerre.” Karlach a explosé de joie : “Merci ! Oh, merci. Je pourrais vous serrer dans mes bras, mais vous y laisseriez votre peau. Je n'ai jamais voulu servir Zariel. J'ai été forcée de me battre pour elle.” “Vous voudriez que je fasse confiance à cette diablesse ? Elle... Merde ! Vous n'êtes vraiment pas une diablesse, n'est-ce pas ? J'ai été dupé.” “Je ne suis pas une diablesse, Épée des Confins. Mais si vous tenez à vous en faire, je peux vous aider. Zariel a dépêché ses sbires pour me retrouver et me ramener en Avernus. Ces guignols se font passer pour des paladins de Tyr, mais ne vous laissez pas berner. Ils ont fui après la raclée que je leur ai mise, mais ils me poursuivront sans relâche tant qu'on ne les arrêtera pas.” Wyll avait la mine basse, plongé dans ses pensées. J'ai promis à Karlach que nous traquerions ses poursuivants dès demain.

Alors qu'on traversait le ruisseau pour regagner le camp, Karlach a remarqué que je grognais en me tenant l'abdomen quand je poussais trop fort sur mes jambes. Je lui ai raconté la mésaventure, en insistant sur ma parfaite inutilité. Gayle, qui laissait trainer son oreille, a rétorqué : “Permets-moi d'en disconvenir : rares sont les personnes non initiées capables de lancer des sorts sans composante verbale. Parmi elles, la plupart sont des ensorceleurs ayant une prédisposition naturelle pour la chose, et bien que ce fût suffisamment subtil pour échapper à la plupart de mes confrères et consœurs, je t'ai vue plus d'une fois interagir avec la Trame. Spécifiquement, sans toi, je n'aurais pas pu m'extirper de la rune dans laquelle j'étais piégé lors de notre première rencontre.” Karlach a ri. “Ha ! Tu vois soldat, personne n'est inutile, et certainement pas toi. Je sais pas si c'était de la magie, mais tu m'as sauvée aussi en calmant la légendaire Épée des Confins qui voulait me tailler le gras. En plus de dix ans, tu es la toute première personne à voir chez moi autre chose qu'une arme. C'est pas rien. Vraiment pas rien.” Ses derniers mots trahissaient une peine enfouie. Dix ans... ?

En nous enfonçant dans la forêt pour retrouver le sentier, nous avons entendu des jappements. J'ai fait deux pas hésitants dans leur direction, mais j'ai été doublée par Karlach qui s'y dirigeait avec détermination. Wyll a protesté qu'on devait rester sur nos gardes, mais nous étions déjà loin. Dans un croisement, un grand chien blanc tournait autour du corps inanimé de son maître. Vue la quantité de sang qui colorait la terre, nous n'avions pas besoin de nous approcher pour deviner que celui-ci ne se relèverait pas. Karlach s'est penchée en appelant le chien qui a émis un grognement hésitant. Je me suis accroupie en tendant la main et en sifflant un air relaxant, sans plus de succès. J'ai déploré qu'on ne puisse pas se faire comprendre, quand les jappements du chien ont commencé à se distordre. Les garçons arrivaient après nous, j'ai vu Gayle stopper Wyll et lui murmurer quelque chose. Le chien m'a dit : “Partez d'ici.” Il a parlé ! Un peu hébétée par la situation, je lui ai assuré que nous n'étions pas des ennemies. “Étrange, il y a la mort dans votre odeur, mais pas dans vos mots. Vous devriez quand même partir, mon ami est blessé et a besoin de repos.” “Je suis vraiment désolée, je crois que ton ami ne se réveillera pas.” “Bien sûr que si, il se réveille toujours. Ensuite, on rentrera à la maison.” “Comment t'appelles-tu ?” “Mon ami m'appelle Gratouille.” “Veux-tu notre odeur ? Nous avons un camp un peu plus loin, tu pourras nous y retrouver si tu as besoin d'aide.” “Si c'est nécessaire, je vous retrouverai. Merci.”

Mes camarades me regardaient avec des yeux comme des soucoupes. “Vous avez vu ? Il s'est mis à me parler !” Karlach a secoué la tête : “Non ma belle, tu t'es mise à japper. C'était mignon !” Gayle m'a tout expliqué : l'oscillation dans la Trame quand j'ai sifflé, le sortilège de communication avec les animaux... J'ai lancé un sort ! Gayle a souhaité qu'on en reparle au campement, évoquant une initiation. Entre les cours de magie et les cours de rapière, je ne vais plus avoir le temps de dormir. Karlach a dit qu'elle me formerait bien à la hache de guerre, mais ça risquerait de trainer par terre.

Il faisait presque nuit quand nous avons retrouvé le campement. Wyll n'a pas décroché un mot du trajet, et semblait plus résigné que surpris quand un cercle de feu s'est dessiné au milieu du camp. Une diablesse est apparue ! Karlach l'a reconnue : “Mizora... C'est le bras droit de Zariel. Pitié, n'importe qui sauf elle.” “Aujourd'hui, je ne suis que la protectrice de Wyll. C'est moi qui lui confère ses pouvoirs occultes. Mais mon toutou a été très vilain, n'est-ce pas ?” Elle a feint de tirer sur une corde, Wyll a été projeté en avant, la gorge serrée. “Nous avions un accord, Wyll. Et Karlach respire encore.” “Va chier Mizora !” “Allons Karlach, ce n'est pas ainsi qu'on s'adresse à ses supérieures. Au fait, ma chère, tu as le bonjour de Zariel.” Wyll suffocait. “Tu m'as dit que je n'aurais à tuer que des diables. C'est une tieffeline !” “Comme il est mignon quand il se débat. Clause G, sous-paragraphe deux : les cibles se limiteront aux entités infernales ou démoniaques, ainsi qu'aux sans-cœur et aux sans-âme. Crois-moi, Karlach remplit les critères.” Karlach a baissé les yeux, la mâchoire serrée. “Ne t'en fais pas, Karlach, ton élimination n'est plus à l'ordre du jour. En revanche, les petits chiens désobéissants doivent être punis.” Elle a terminé sa phrase en faisant un geste de la main en direction de Wyll, qui était soudain enveloppé dans les flammes de l'Avernus, puis frappé des éclairs du Dis. Il subissait les tourments de chacun des neufs Enfers. Je me suis mise à hurler : “Arrêtez !” Karlach était immobile, résignée. Elle serrait ses poings si fort que ses ongles griffus lui perçaient la peau. Lorsque les flammes se sont éteintes, Wyll, genou à terre, était transformé. “Qu'est-ce que vous m'avez fait ?” Le fond de son œil valide était aussi noir que les miens, mais son iris brillait d'un rouge ardent. De longues cornes noires incurvées avaient poussé sur son front, et son corps était marqué de motifs osseux semblables à nous autres tieffelins. Il était devenu un diable. “Il va falloir t'y habituer mon chéri, il y a des conséquences de ton infidélité que je n'ai pas le pouvoir d'annuler. Rassure-toi, notre pacte tient toujours. Karlach, ma brave, garde un œil sur lui, veux-tu ?” Mizora a disparu dans un crépitement. Silencieux, Wyll s'est isolé près du fleuve. J'ai voulu le suivre, mais Karlach m'a dit non d'un signe de tête. “Je n'en reviens pas. On ne se connait pas, il m'a traquée pendant des jours en croyant que j'étais une diablesse, et il a suffi que je lui donne ma version pour qu'il me croie sur parole. Et maintenant il perd son humanité pour me sauver ? Personne ne s'était sacrifié à ce point pour moi. Je le prenais pour un mercenaire comme les autres, je me suis vraiment gourrée.”

Plus tard, Wyll est revenu et m'a proposé de reprendre l'entrainement. “Tu es sûr ?” “Absolument. Rien de tel pour me changer les idées.” “Si tu veux discuter, sache que je suis là.” “Non, merci. Je ne veux plus y penser... Rhâ, qu'elle soit maudite ! J'ai fait ce qu'il y avait de mieux, et voilà comment elle me le fait payer. Je sens le poids des cornes sur ma tête, ces formes disgrâcieuses sur mon corps...” Sa dernière remarque m'a heurtée, mais Wyll a poursuivi sans remarquer ma peine : “Elle m'avait assuré que je chasserais des diables et des démons, des traitres et des hypocrites, des monstres sans cœur... Pas des victimes de Zariel. Pas des tieffelins innocents. Je n'ai pas le droit d'évoquer mon pacte sans l'accord de Mizora, mais sachez que je n'ai jamais regretté de l'avoir passé. C'était nécessaire, et il ne m'a jamais servi que pour défendre la Côte des Épées.” Je l'ai silencieusement écouté me partager son amertume. Je lui ai assuré qu'il n'avait pas besoin de s'excuser, puis nous avons commencé l'entrainement.

Ombrecœur et Astarion ne sont toujours pas là. Les autres me disent de ne pas m'inquiéter, mais c'est plus fort que moi.

Capture montrant Mel assise sur sa paillasse, jambes légèrement repliées, qui tourne le dos au feu de camp allumé. Les trois autres paillasses sont inoccupées. On voit en fond Karlach semblant prier ou remercier Wyll, qui a les bras repliés et paumes vers le sol, comme s'il voulait la rassurer.

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Première page du cahier ouvert sur cette nouvelle journée comportant cinq pages. Il est posé sur une couverture, éclairé par une lumière chaude diffuse, avec l'ombre projetée d'une main fermée. Deuxième page sur cinq. Troisième page. Quatrième page. Dernière page.

Ce matin, ce ne sont pas des cris mais des jappements qui m'ont réveillée : Gratouille est arrivé au camp ! Je lui ai dit que j'étais désolée pour son ami. Le sort de communication ne fonctionnait plus, mais je pense qu'il m'a comprise. Karlach aussi était ravie de le revoir, elle ne pouvait pas le toucher donc elle m'a demandé de le caresser à sa place. Ma curiosité a pris le pas sur ma discrétion, j'ai fini par demander à Karlach pourquoi elle était aussi chaude. Elle a marqué un silence en haussant les sourcils, je lui ai répondu par un clin d'œil, et on a éclaté de rire. “Plus sérieusement, quand j'ai été envoyée aux Enfers, Zariel a remplacé mon cœur par un engin infernal. Il me rend plus forte et plus endurante, ce qui est bien pratique quand je dois me battre, mais il a la fâcheuse tendance à surchauffer quand je perds le contrôle de mes émotions.” “Alors c'est pour ça que le pacte de Wyll... ?” “Ouaip. La sans-cœur, c'est moi, littéralement. Mais mon engin a commencé à s'emballer depuis que j'ai quitté l'Avernus, ma température monte sans arrêt. Il faut absolument que je trouve quelqu'un qui puisse calmer cet engin.” Gayle a levé le nez de son livre. “Les tieffelins du bosquet viennent d'Elturel, c'est probablement auprès d'eux que tu auras le plus de chances de trouver ce que tu cherches.” “Mais oui ! Gayle, tu es un génie ! On peut aller au bosquet ?” Wyll revenait de la rive en s'essuyant le visage. “Je voulais justement y retourner, on commence à manquer de vivres.”

Nous avons confié le camp à Gratouille. Je n'étais pas mécontente d'occuper cette matinée à faire des emplettes, plutôt qu'à me faire transpercer de flèches. Les tieffelins étaient surpris par l'apparence de Wyll, ils étaient désolés pour lui. Ils nous ont indiqué Dammon, leur forgeron, comme le plus à même de savoir retaper un engin infernal. Dammon s'est montré très compétent sur la question. Je n'ai rien compris au lexique compliqué qu'il employait, j'étais... Un peu trop absorbée par le sourire timide et pétillant qui illuminait sa mâchoire musclée. Bref. J'ai retenu le principal, il a besoin de fer infernal si on veut une chance de réparer le cœur de Karlach. Il nous a indiqué qu'il y en avait dans un village démoli, pas très loin, mais occupé par les gobelins. Il va falloir la jouer fine. Karlach était pressée d'y aller, mais voulait d'abord qu'on s'occupe des laquais de Zariel à ses trousses. Je pensais cette histoire réglée car Mizora nous a dit hier qu'il n'y avait plus d'ordre de tuer Karlach, mais la mission de ces sbires était différente, ils cherchaient à la ramener en Avernus.

J'ai eu besoin de profiter de l'accalmie après l'intensité des derniers jours, j'ai donc dit à mes camarades que j'allais faire le tour du bosquet pendant qu'ils remplissaient nos stocks de nourriture. En gravissant une petite colline, j'ai entendu de la musique. Une tieffeline me tournait le dos, et fredonnait en jouant du luth. Elle était en train de composer, je me suis approchée timidement. D'une voix tremblante, elle peinait à trouver les mots pour terminer un vers. J'ai fredonné une rime en reprenant sa mélodie. Ravie, elle a poursuivi, et j'ai continué à lui prêter la rime. “C'est ça !” Elle s'est levée et a repris depuis le début avec beaucoup plus d'assurance, en jouant de merveilleux arpèges au luth. J'ai attrapé mon violon pour l'accompagner dans sa gamme. Quel bonheur, ça m'avait tant manqué ! Alfira n'avait plus composé depuis que son amie et mentore a été tuée sous ses yeux par des gnolls. J'ai partagé sa peine, et la fierté que sa professeure aurait eue à l'entendre. Nous avons papoté quelques temps de théorie musicale (j'ai avoué ne pas y connaître grand-chose, j'ai appris sur le tas). Quand on s'est quittées, elle m'a serrée dans ses bras. J'ai réalisé que ça faisait cinq jours que je n'avais eu aucun contact charnel, puis je me suis sentie coupable de me lamenter ainsi alors que Karlach n'en a pas eu depuis plus de dix ans. Dix ans ! Ça doit être abominable. Il faut absolument qu'on trouve une solution pour son cœur.

En redescendant, j'ai été apostrophée par un homme habillé noblement, aussi cultivé qu'irrévérencieux. “Quel est cet endroit ? Le chemin de la rédemption, ou bien celui de la damnation ? Difficile à dire, car votre périple ne fait que commencer. Connaissez-vous celle-ci ? La souris, rusée comme un renard, se joua du chat sans retard. Alors la griffe s'abattit, et le récit fut fini.” Oui, je connaissais cette parodie de fable du Cormyr qu'on se racontait comme une blague. Mais de sa part, elle sonnait comme une menace. Je me suis présentée en balbutiant. “Charmé. Je me nomme Raphaël, pour vous servir. Nous devrions discuter, vous et moi, mais pas ici. Ce petit coin bucolique, si pittoresque soit-il, est un peu trop loin de tout à mon goût.” D'un claquement de doigts, nous étions soudain dans un salon immense et luxueux. Un feu de cheminée crépitait, et la table était couverte de mets raffinés. J'étais embarrassée au plus haut point, je n'avais aucun contrôle sur la situation. “Voilà. Le milieu de quelque part.” “Ramenez-moi au bosquet immédiatement !” Ma voix était si chevrotante que ma bravade ressemblait plutôt à une supplique. “Vous privant ainsi de mon hospitalité ? Ceci est la Demeure de l'Espoir, où les épuisés viennent se reposer, et les affamés se nourrir. Je vous en prie, servez-vous. Profitez de votre repas ! Après tout, ce pourrait bien être le dernier.” Dans une fumée noire qu'il a dissipée en volutes d'un battement d'aile, il m'a révélé sa véritable apparence. C'était un diable. J'étais seule face à un diable. Pourquoi me suis-je éloignée de mes camarades ? Quelle imbécile ! J'ai dégainé ma rapière, la pointe faisait des mouvements d'autant plus chaotiques que j'échouais à calmer les tremblements incontrôlables de mon bras. “Allons, je viens vous aider, pas vous nuire. Ici, on ne tire pas un diable par la queue quand c'est lui qui régale. Suis-je un ami ? Potentiellement. Un adversaire ? Éventuellement. Mais un sauveur ? Ceci, en revanche, est une certitude. Considérez votre situation : un seul crâne, deux habitants, et pas l'ombre d'une solution. Je pourrais régler votre problème en un rien de temps.” “Mon pr... La larve ? Vous pouvez m'en débarrasser ?” “Oh, comme j'aime cette ingénue nécessité de déshabiller l'énoncé, d'en délacer le froc pour mieux le constater. Saisissez-vous maintenant pourquoi ma résidence se nomme ainsi ? Avez-vous, comme moi, décelé ce délicat regain d'espoir dans votre voix ?” “Non. Vous allez vouloir quelque chose en échange. Je... J'ai des amis. Nous trouverons une solution.” “Une solution, pensez-vous. Qu'est-ce que la folie, sinon un déni de la réalité ? Dites-moi, tous ces symptômes qu'on vous a rapportés, la peau qui s'ouvre, les entrailles qui se liquéfient... Ils ne se sont pas encore manifestés, n'est pas ?” J'ai secoué la tête. “Vous changerez d'opinion, je le sais, avant que le reste de vous ne change. Essayez donc de vous soigner. Renseignez-vous, demandez, suppliez, exigez, menacez. Explorez la moindre possibilité, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus aucune. Et quand l'espoir vous manquera comme l'air au fond du lac figé du Narfell, je vous tendrai à nouveau la main, et vous la prendrez sans hésiter. L'espoir... Ha ha ha ! Quel charmeur !” Je me sentais faillir. Je voulais croire qu'il se trompait, mais il lisait en moi comme dans un livre ouvert. Il ne m'a pas laissée répondre, en un clin d'œil j'étais de retour au bosquet.

Je me suis appuyée sur mes genoux quelque temps, soufflant par la bouche pour tenter de calmer mes tremblements et ma nausée, puis j'ai couru à la rencontre de mes camarades. “Woah soldat, qu'est-ce qui t'arrive ?” Je leur ai tout raconté. “Merde, on a attiré l'attention d'un cambion. Tu as bien fait de refuser son offre ma belle, je suis fière de toi. Laisse-lui la moindre chance, et il te possèdera toute entière. Raphaël, c'est ça ? Si je le vois, je lui tords le cou.” Wyll m'a serrée dans ses bras. “Le diable à la langue d'argent. C'est un conte de fées que mon père me racontait. Vous savez, le genre d'histoire avec un héros, un méchant, et une morale. Un jour, un fermier passa un pacte avec un diable. En échange de son fruit favori, le fermier accepta une bourse de pièces qui ne tarissait jamais. Le fruit favori du fermier, naturellement, n'était pas une pomme, ni une pèche, mais sa fille bien-aimée. Car le diable est patient, il attendra que vous soyez prête à tout donner. Et c'est ce qu'il vous prendra. Tout.” Gayle se tenait le menton, le regard perdu dans le vide. “C'est plutôt flatteur, non ? Invitée à dîner avec le diable... Derrière ses fanfaronnades, il commet l'erreur de montrer son empressement. Il attend quelque chose de toi, c'est certain. Quelque chose qu'il convoite, dont il a diablement besoin, si vous me pardonnez l'expression. Nous pourrions exploiter cette information.” “T'as pas intérêt ! Tu veux te servir de Mel pour appâter un cambion ?” “Ce n'est pas ce que j'ai dit ! Je suggérais simplement qu'on puisse le flouer à son propre jeu.” “Écoute-moi bien le magicien, parce que c'est pas tes foutus bouquins qui te le diront : quand on joue avec le diable, il a déjà gagné.” Alors que Karlach et Gayle se disputaient, je me recroquevillais. Pour moi, c'était évident : si c'est moi que ce diable a abordée, ce n'était pas par nécessité, mais parce que j'étais le point faible du groupe. Je me suis excusée en sanglotant. Leur colère a disparu pour me réconforter. Si je reste avec eux, Raphaël ne pourra rien me faire.

Ombrecœur et Astarion nous attendaient au camp ! Nous leur avons présenté Karlach, et j'ai appelé Gratouille. Il était couché plus loin et a accouru en nous voyant. Ombre a eu un mouvement de recul. C'était la première fois que je la voyais craintive ! Je lui ai dit qu'elle ne craignait rien, mais elle préférait garder ses distances. Astarion et elle nous ont fait le compte-rendu de leur enquête. Les gobelins sont dirigés par trois chefs : un hobgobelin, une gobeline et une drow. Ce n'est pas une tribu, mais un culte dévoué à une nouvelle divinité qu'ils appellent l'Absolue. Il y a dans leur prison un ours, potentiellement le druide Halsin sous sa forme animale, ainsi qu'un des aventuriers du groupe qui se faisait attaquer devant le portail. Ce dernier inquiète Ombre, car elle le suspecte de céder à la torture et de révéler l'emplacement du bosquet. Astarion et elle ont découvert un moyen pour qu'on rentre dans le camp en se faisant passer pour des alliés : apparemment, nos larves auraient le pouvoir de leur faire croire qu'on fait partie du culte. Je ne tiens vraiment pas à faire appel aux pouvoirs de cette larve, je veux juste m'en débarrasser.

Pour l'heure, la priorité était d'en finir avec les sbires de Zariel. Ombre a protesté qu'on ne devait pas s'éparpiller, mais elle savait qu'on n'allait pas régler notre problème de larve aujourd'hui alors que le soleil avait passé le zénith, d'autant qu'Astarion et elle n'avaient pas dormi depuis plus de trente heures. J'ai dit à Ombre que j'étais contente de la voir saine et sauve, puis nous les avons laissés se reposer au camp pour reprendre la route en direction de l'endroit où Karlach a vu ses poursuivants se terrer.

C'était un poste de garde désaffecté qu'on ne pouvait pas approcher sans se faire repérer, nous avons franchi la porte au grand jour. Le chef du groupe se tenait derrière un bureau face à l'entrée. “Pitié, assez ! Laissez-nous tranquilles, et nous ne vous embêterons pas.” Karlach a mis ses poings sur ses hanches. “Arrête tes bobards Anders, je sais ce que tu es.” “Ne la laissez pas nous faire du mal, s'il vous plaît. Tout ce que nous voulons, c'est rentrer chez nous. Je reconnais qu'on vous a attaquée, mais nous étions en mission pour notre dieu, Tyr. On croyait que vous étiez une diablesse. Mais Tyr est un dieu clément qui ne donne pas la mort inutilement. Laissez-nous, et vous ne nous verrez plus jamais.” “Ha ! Je sais pas vous, mais je les trouverais presque convaincants.” “C'est ça Karlach. Tu n'as pas changé. Je comprends pourquoi Sa Seigneurerie cherche à récupérer une brute meurtrière telle que toi.” Wyll a levé un sourcil. “Cette comédie n'aura pas duré bien longtemps.” “J'en ai marre de jouer à ce petit jeu. Karlach, on va te ramener chez toi en morceaux s'il le faut. Et quant à vous, vous devriez mieux choisir vos alliés... Mais vous n'allez pas le regretter bien longtemps.” Karlach ne riait plus. Des flammes commençaient à l'envelopper, le plancher noircissait sous ses pieds. “L'Avernus n'a jamais été chez moi. C'était ma prison ! Mais je suis libre maintenant. ET JE N'Y RETOURNERAI JAMAIS !” Elle a abattu sa hache sur le bureau qui a volé en éclats. Comme un seul frottement métallique, toutes les armes ont été dégainées à l'unisson, sauf la mienne : j'ai mis quelques secondes de plus à réagir, intimidée par la rage de Karlach. J'ai oublié toutes mes leçons. Une combattante m'a coincée contre un mur, j'ai crié en lui donnant des coups de rapière comme si je tenais un bâton. Elle avait trois traits rouges sur le visage, et me vouait dorénavant une haine farouche. J'ai à nouveau crié en tendant les mains alors qu'elle brandissait son marteau, Wyll en a profité pour me faire une démonstration de l'usage adéquat d'une rapière, et mon assaillante est tombée.

Le combat n'a pas été long, mais à peine était-il terminé que Karlach a vu rouge. “Qu'ils aillent se faire foutre. Zariel, et tous les autres. J'y retournerai jamais ! Et si elle continue de m'envoyer ses larbins, ils finiront comme ceux-là. Un petit tas de cendre insignifiant. On les lui enverra dans une urne pour lui rappeler qu'elle ne pourra plus jamais m'approcher ! HA !” Karlach a fait tournoyer sa hache en réduisant le mobilier en copeaux, puis s'en est prise aux poutres porteuses qui se sont embrasées à son contact. On a décampé pour la laisser se défouler. Ses hurlements étaient ponctués de bris de céramique et d'éclatement de bois, et de la fumée s'échappait des fenêtres. Elle a fini par sortir en marchant, alors que toute la baraque grinçait, craquait, crépitait. “Désolée. Ça fait du bien de se lâcher. Par contre mon engin n'a pas l'air de vouloir se calmer, les flammes sont encore vives. Honnêtement, de quoi j'ai l'air ?” Le toit du bâtiment s'est effondré alors qu'elle écartait les bras pour nous montrer son allure, habillée de flammes dansantes. J'ai poussé un cri en voyant qu'elle était salement coupée au flanc. Elle n'avait même pas senti ! “Rentrons vite au camp pour te donner une potion !” Gayle a levé une main pour m'arrêter. “Je n'ai personnellement aucune compétence en magie curative, mais j'ai l'intuition que tu peux y faire quelque chose. Un simple sifflement t'a permis de puiser dans la Trame. Sers-toi de ton violon, et je parie que le résultat t'étonnera.” Hésitante, j'ai empoigné mon violon, fermé les yeux, et j'ai tenu une note essayant de discerner les oscillations dans la Trame. Je l'ai sentie frémir, onduler, puis m'envelopper. J'ai eu l'impression de pouvoir jouer en harmonie avec elle. J'ai joué un arpège fortissimo en me concentrant sur la blessure de Karlach. Dans une onde scintillante, sa coupure s'est refermée en un instant. Karlach a crié de joie : “Tu l'as fait ! Tu m'as soignée ! T'es une guérisseuse !” J'étais aux anges, et soudain exténuée. Wyll m'a rattrapée en voyant mes jambes défaillir. Je n'arrivais pas à réprimer mon sourire idiot.

Mélodie la barde.

Il fait maintenant nuit noire, on vient d'arriver au campement. Astarion est reparti on ne sait où, Ombrecœur a l'air de s'être réconciliée avec Gratouille et dort à poings fermés à côté de lui, et Wyll m'attend pour reprendre les bases à la lueur du feu : avec une rapière, on taille ou on pique, mais on ne fouette pas.

Capture montrant les paillasses de couchage réparties autour du feu de camp allumé. Ombrecœur dort sur la paillasse la plus proche, le chien Gratouille est couché juste au-dessus de sa tête et regarde au loin, comme s'il montait la garde. Mel est assise sur la paillasse la plus éloignée, ses jambes en W. Elle est penchée pour écrire. Dans le fond, Wyll pratique des gestes de combat devant un mannequin de paille.

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Journal de Mel, première de deux pages. Elle écrit sur ses genoux, tenant le journal avec sa main droite. Sur les pages est projetée l'ombre de son épaule, de sa nuque, et de sa queue de tieffeline. Deuxième page.

Je n'étais pas en forme ce matin, fatiguée, migraineuse. J'ai pensé à un coup de froid durant la nuit, mais à voir les regards inquiets des autres, un frisson m'a parcouru l'échine : et si c'était la sélémorphose ? Je ne veux pas me transformer ! C'était quoi déjà, les étapes suivantes ? J'aurais dû les écrire. La peau qui noircit ? J'ai bronzé ces derniers jours... En même temps on passe nos journées au soleil. J'avais mal à la gorge, et si c'était des tentacules qui poussaient ?

Nous avons chargé toutes les affaires dans un chariot pour déplacer le camp vers le Nord-Ouest, dans la forêt près de laquelle nous avions rencontré Karlach. Nous y étions mieux dissimulés. Ombrecœur, Astarion et Gayle ont décidé d'aller au sanctuaire des gobelins en se faisant passer pour des fervents de l'Absolue, et tenter de libérer le druide. J'aurais voulu les accompagner, mais je n'aurais probablement même pas été capable d'arriver jusqu'au sanctuaire. Astarion a ricané : “Et encore moins dans ton état ma chérie.” Je le déteste ! S'il ne nous avait pas dit que c'était un magistrat de la haute ville, j'aurais pu deviner son rang social. Alors qu'on déplaçait le camp, Wyll a discuté avec un voyageur qui fuyait un village attaqué au Nord. Il souhaitait s'y rendre pour aider la population. Karlach était partagée, elle voulait veiller sur moi le temps que mon état s'améliore. Je lui ai dit que Gratouille me protégerait pour qu'elle accompagne Wyll. Elle se sent redevable depuis le sacrifice qu'il a fait pour l'épargner.

J'ai profité de la matinée pour me reposer. Après quelques heures, ma fièvre s'est calmée, j'ai mis un peu d'ordre dans le campement puis je me suis exercée à la magie. J'ai réussi à déplacer le son de ma voix, comme si elle venait d'ailleurs ! En me baladant autour du camp, j'ai entendu une discussion. Je me suis prudemment approchée. C'était des gobelins ! Nous n'étions pas loin du village dévasté qu'ils occupaient. Le fer infernal dont Karlach avait besoin était quelque part dans ce village. Il fallait que je le trouve ! J'ai observé le comportement des gobelins, la plupart étaient suffisamment alcoolisés pour que je puisse échapper à leur vigilance sans trop de souci, mais il y avait aussi quelques patrouilles. J'ai pris un peu de hauteur pour repérer la cheminée d'une forge, et aussitôt que la patrouille a disparu derrière l'angle d'une maison, j'ai sauté de la palissade pour courir sans bruit jusqu'à la porte en bois.

L'intérieur du bâtiment était très sombre et je n'avais pas de torche, mais j'avais des idées : tenant ma rapière d'une main, j'ai sifflé sur l'air de Neuf étoiles autour d'une lune d'argent. Ma lame émettait une pâle lumière blanche ! J'ai fièrement poursuivi mon exploration. Un escalier s'enfonçait dans le sol, vers la forge d'après l'odeur de cendres qui s'en dégageait. Je suis descendue sans bruit. Il y avait dans le mur opposé un trou béant, donnant sur un tunnel d'où provenaient des sons lugubres, et près du pallier plusieurs coffres que j'ai précautionneusement fouillés, contenant divers outils, armes rouillées et pièces métalliques. L'un d'eux avait un verrou. J'ai posé ma rapière à côté pour m'éclairer, puis j'ai glissé un crochet dans l'ouverture. Le mécanisme était simple, le coffre s'est déverrouillé avec un petit cliquetis satisfaisant. À l'intérieur, un morceau de tissu enveloppait une masse très lourde pour sa taille. C'était un minerai sombre, duquel émanait une énergie diabolique. J'ai poussé un petit cri de joie qui a résonné plus que je ne le voulais. Les bruits menaçants de la caverne ont commencé à s'intensifier, j'ai attrapé ma rapière et j'ai décampé en tenant le fer infernal enveloppé sous mon bras.

Une patrouille était arrêtée devant la porte du bâtiment dans lequel je n'avais pas envie de m'éterniser. J'ai concentré ma voix en me focalisant sur le coin de la rue, et j'ai tonné : “Hé les moches !” Ça a fonctionné ! Les gobelins se sont rués à l'opposé en brandissant leurs gourdins. Je me suis glissée jusqu'à la palissade que j'ai escaladée après avoir lancé le minerai. Victoire ! Je retournais fièrement vers le camp quand j'ai entendu un fourré me héler : “Toi, là. La tieffeline.” Je me suis pétrifiée. Un gobelin qui titubait en remontant son pantalon est venu m'inspecter en agitant sa hachette. “T'es pas avec nous toi, hein ? Tu vas me suivre gentiment.” Il a serré mon bras pour me tirer vers le portail du village, mais ses braies ont glissé sur ses chevilles et il s'est étalé par terre. J'en ai profité pour dégainer ma rapière et reproduire le coup d'estoc que m'a enseigné Wyll, droit dans sa poitrine ! Un frisson m'a parcouru l'échine. Je suis restée immobile, en le regardant suffoquer quelques secondes. Puis il s'est arrêté, complètement. J'ai plaqué une main contre ma bouche en regardant autour de moi. Je tremblais si fort. J'ai couru jusqu'au camp avec l'impression que mon cœur allait éclater. À bout de souffle, je me suis prostrée sous une tente, Gratouille s'est couché en face pour essayer de me reconforter. J'ai tué quelqu'un. J'ai posé mon front sur mes genoux et je n'ai plus bougé, revoyant en boucle les derniers instants du gobelin.

Aux dernières lueurs du jour, Karlach est arrivée seule. Elle a allumé le feu, puis elle m'a aperçue et a accouru, inquiète. “Hé soldat ! Qu'est-ce qui t'arrive ? C'est la fièvre ?” J'ai secoué la tête et lui ai expliqué mon méfait. Elle s'est assise à côté de moi. “Merde. J'ai dû tuer tant de fois pendant cette stupide guerre que j'en ai oublié ce que ça fait la première. Mais je comprends, je suis désolée.” Elle est restée silencieuse pendant un temps, puis a repris : “Mais qu'est-ce qui t'a pris d'aller toute seule dans ce village infesté de gobelins ?” “Je suis allée chercher ça...” “Qu'est-ce que... Mais c'est du fer infernal ! Oh ma belle, je pourrais te prendre dans mes bras ! T'as risqué ta vie pour ça, t'es sérieuse ? Ma sœur, les autres te sous-estiment, mais moi je savais depuis le début que t'étais capable de faire des merveilles. Bon sang, demain on retourne voir Dammon !” J'ai retrouvé le sourire. Je lui ai demandé : “Comment ça se fait que tu reviens seule ?” “C'était terrible là-bas. Tout a cramé. C'est les disciples de l'Absolue qui ont attaqué le village, ils ont enlevé un archiduc qui y faisait une halte en revenant d'Elturel. Wyll est resté pour aider, il avait l'air d'y connaitre du monde, moi je voulais pas te laisser passer la nuit seule au camp. Je lui ai promis d'y retourner mais on ira voir Dammon avant, c'est pas négociable. Tu pourras venir avec moi cette fois, ça craint rien !” Elle a éclaté de rire en me voyant faire la moue : “Je dis pas ça parce que tu peux pas te défendre. Clairement, tu peux, soldat. Je dis ça parce que je veux pas qu'il t'arrive de mal.”

Elle a mis quelques saucisses sur les braises et a débouché une bouteille de vin. J'avais l'estomac dans les talons, je n'ai pas pensé à manger de la journée. Je suis tellement plus sereine grâce à elle !

Capture prise à distance et en zoom, depuis l'extérieur du camp. Deux torches marquent l'entrée entre des rochers. Mel est assise sur un muret en ruine, les jambes repliées vers son torse, et observe Karlach un peu plus loin, accroupie, qui joue à faire courir Gratouille. Au fond de l'image, le sommet d'une falaise est assombri par la densité de la végétation.

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Première page du jour, sur trois. Le cahier est posé sur une roche couverte de mousse, éclairé par une lumière froide et lointaine. L'ombre de l'épaule et des cheveux de Mel se projettent dessus. Deuxième page. Dernière page.

Il ne faisait pas encore jour quand je me suis réveillée, j'ai cru entendre un craquement. Je n'étais pas la seule : Karlach était déjà debout, hache en main, et se déplaçait furtivement vers moi sans quitter des yeux la forêt. J'ai empoigné ma rapière sans un bruit et je l'ai rejointe. Une branche a bougé, puis une autre plus proche. Soudain Karlach a foncé en rugissant, mais son cri fut couvert par un autre, de surprise. “Bordel c'est toi Ombre !” “Vous attendiez quelqu'un d'autre ?” “Disons qu'il y a probablement des gobelins qui nous cherchent.” J'ai regardé mes chaussures. Je n'avais même pas envisagé cette possibilité. Karlach a poursuivi : “Et puis on n'est que deux, alors on est un peu plus sur nos gardes.” “Merde, où est Wyll ?” “À ton avis ? En train de secourir un village !” “On va avoir besoin de lui. Il faut absolument qu'on retourne au bosquet. Les cultistes ont découvert son emplacement et s'apprêtent à l'attaquer en nombre, une de leurs chefs dirige l'opération.” Gratouille s'est assis à côté d'Ombre, qui a poursuivi en lui frottant le cou : “On a trouvé le druide, mais il veut évidemment défendre son enclave, et il ne nous sera pas très utile s'il meurt. Les autres sont restés là-bas pour ne pas trop éveiller les soupçons, ils profiteront du chaos du mouvement des troupes la nuit prochaine pour libérer le druide et s'éclipser. Hey Mel, comment tu te sens ?” Je lui ai souri. J'étais heureuse de la voir, on n'a fait que se croiser ces derniers temps. Mais mon sourire s'est peu à peu effacé alors que j'appréhendais ce qu'elle venait d'annoncer. Nous allions devoir nous battre aux côtés d'une poignée de réfugiés, contre des dizaines de gobelins.

On a convenu qu'Ombrecœur et moi retournions prévenir les tieffelins, pendant que Karlach repartait vers le nord pour chercher Wyll. Nous avons laissé toutes les affaires au camp, n'emmenant avec nous que Gratouille pour le mettre à l'abri derrière le portail. Pauvre Karlach, son plan pour la matinée tombait à l'eau. J'ai tout de même attrapé un sac pour y mettre le fer infernal. Ombre a ri quand je lui ai expliqué ce que c'était. “Qu'est-ce que j'ai dit de drôle ?” “Rien... Je crois que sans toi, la moitié de notre étrange groupe aurait péri, moi incluse, et les restants seraient partis chacun de leur côté.” J'étais écarlate. “Je suis sérieuse. Je n'ai pas oublié ce que tu as fait pour moi. Tu m'as sortie de ce caisson, à bord d'un vaisseau assailli par des dragons et sur le point de s'écraser ! Tu aurais pu mourir, mais tu n'as pas hésité.” “Je n'allais quand même pas te laisser nous regarder partir, alors que tu appelais à l'aide. J'en serais morte de honte.” “Précisément. C'est pour cette raison que je te fais confiance. Honnêtement, je ne pense pas que j'aurais fait la même chose pour toi, pas si ça mettait ma mission en péril. Pourtant, aujourd'hui, je crois que si. À force de te voir faire tous ces sacrifices idiots juste pour rendre le sourire à des inconnus, ça a déteint sur moi : ce n'est pas uniquement pour mon intérêt que je veux sauver ces réfugiés. Je voudrais te parler de quelque chose.” Elle a alors fouillé dans sa sacoche, puis en a sorti un petit objet métallique, composé de facettes triangulaires et de pointes à ses sommets. “Il est inutile de te le cacher plus longtemps. Cet objet nous est venu en aide, à Astarion, Gayle et moi. Quand nous sommes arrivés au sanctuaire, une présence nous a comme écrasés, nous intimant de lui obéir. Nous perdions tout contrôle, corps et esprit, c'était proprement terrifiant. Mais alors que tout semblait terminé, cet artéfact a surgi de ma sacoche, et a repoussé la présence. Je pense qu'il est la raison pour laquelle nous gardons le contrôle sur nos larves. D'autres individus au sanctuaire ont reçu une larve sans s'être transformés, mais tous sont au service de cette Absolue.” “C'est... Rassurant, j'imagine ? Où as-tu trouvé ça ?” “Je faisais partie d'un groupe chargé de le récupérer afin de le remettre à notre déesse. Shar, la maîtresse de la nuit. J'ai pour mission d'escorter l'artéfact jusqu'au cloître de ma déesse, à la Porte de Baldur.” “Quoi ? Tu sers Shar ?” “S'il te plaît, n'en fais pas tout un plat.” “Je... Non, je ne te juge pas. Je suis juste surprise, mais je te fais confiance moi aussi. J'ai connu bon nombre de gens qui se réclamaient de divinités bénévolentes et se comportaient en parfaits salauds, donc l'inverse ne m'étonne pas.” “Shar n'est pas maléfique ! Elle nous libère de nos fardeaux, de nos espoirs inutiles et autres promesses de jours meilleurs, pour nous faire voir la pure vérité dans l'obscurité et les secrets murmurés.” “Excuse-moi, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. J'en sais très peu sur le culte de Shar, j'ai probablement des a priori.” “Ça nous donnera une occasion d'en discuter. La plupart des gens sont aveuglés par les dogmes calomnieux des sélunites. Et toi, vers quelle divinité te tournes-tu pour trouver le réconfort ?” “Oh, je n'ai pas vraiment...” “Allez. Je t'ai parlé de Shar. À moins de vénérer Bhaal, tu ne risques pas grand-chose à me le dire.” “Sunie, entre autres.” “Entre autres ?” J'ai marqué un silence en évitant son regard, elle a penché la tête sur le côté en souriant. “À mon tour d'être surprise ! Pas pour Sunie bien sûr. Ça, je l'aurais parié. Ce sont des tieffelins là-bas ?”

En effet, deux de mes adelphes surveillaient une cage retenant une femme. La gith du vaisseau ! Elle s'en était donc sortie aussi, mais elle était en mauvaise posture. Ombrecœur m'a dit de l'ignorer, je lui ai lancé un regard insistant, elle a froncé les sourcils. “Comme tu veux, je t'aurais prévenue. On ne peux pas se fier aux githyanki.” “Tu as dit qu'on allait avoir besoin d'autant de monde que possible, on ne peut pas se priver d'une alliée potentielle aussi efficace.” “Hm. Espérons qu'elle soit plus potentiellement alliée qu'ennemie, mais j'en doute.” J'ai expliqué aux scouts qu'il était urgent de retourner au bosquet, et que j'allais prendre en charge leur prisonnière, ils n'ont pas eu à se faire prier. J'ai attendu qu'ils soient hors de vue pour la libérer. “Ces vermines primitives ont profité d'un moment d'inattention.” Ombre a levé un sourcil. Ça partait mal. “Je m'attendais à un merci. Ces vermines primitives sont mes semblables.” “Je m'en suis doutée. Soyez satisfaite de vous être faite une alliée de la crèche K'liir. Suivez-moi, il y a une crèche dans les environs, nous pourrons nous y faire purifier.” “Pour tout vous dire, nous avons une autre piste pour nous faire soigner, mais cela nécessite de protéger des alliés tieffelins qui vont se faire attaquer.” “Chk. Le Zaith'isk est votre seul espoir, inutile de perdre votre temps avec ces tifilins. Je ferai route avec ou sans vous, c'est votre unique chance de ne pas vous changer en ghaik.” Elle s'éloignait quand j'ai ajouté : “Au fait, je m'appelle Mel !” “Lae'zel”, a-t-elle répondu par-dessus son épaule avant de quitter mon champ de vision. Ombrecœur avait toujours son sourcil levé, avec en prime un sourire qui criait “je te l'avais dit”. J'ai fait la moue en passant devant elle pour reprendre la route. Au moins, ce n'était pas une ennemie.

Nous sommes directement allées voir Zevlor à notre arrivée pour ne pas créer de panique, du moins pas tout de suite. Il a encaissé la nouvelle, et n'a pas tardé à se ressaisir pour commencer les préparatifs. Nous avons aidé à enfouir des tonneaux d'explosifs devant le portail, à préparer des seaux de flèches le long du chemin de ronde et à assigner les postes aux volontaires. Alfira était paniquée parce qu'elle ne s'était jamais battue, je lui ai conseillé d'aller plutôt se mettre à l'abri, sans lui dévoiler que je n'avais guère plus d'expérience. Je suis aussi allée voir Dammon pour lui donner le fer infernal qu'il a commencé à travailler, il faisait les finitions quand Karlach et Wyll sont arrivés. Karlach bouillait d'impatience, littéralement ! Elle a aussitôt installé l'équipement sur son engin. Ça l'a stabilisée, mais elle était encore brûlante. Dammon a envisagé un système de refroidissement, mais ça lui prendra du temps pour élaborer les plans. Karlach l'a amplement remercié malgré sa déception de ne toujours pas pouvoir toucher des gens. J'empathisais, imaginant le supplice que ce devait être, mais ma formulation a légèrement dérapé : “J'aurais aimé pouvoir te toucher !” “Moi aussi j'aurais aimé ça.” J'ai grimacé pour réprimer un sourire niais. J'ai perdu tous mes moyens, c'était affreux !

Après ce bref mais cher moment de répit, nous avons installé nos paillasses sur le chemin de ronde pour ne pas nous faire surprendre. La tension montait à mesure que la nuit tombait. La dernière nuit. Zevlor a dit qu'il fallait bien se reposer, mais je doute que beaucoup de monde puisse s'endormir. Pour moi, ça va être compliqué.

Capture de nuit montrant le chemin de ronde au-dessus duquel Mel occupe une place de vigie dotée d'une longue-vue. Elle est assise sur la roche, les jambes en W. Sur le chemin au-dessus du portail dont une partie est masquée par des roches au premier plan, on voit Ombrecœur et Karlach allongées. Un peu plus à gauche, on aperçoit Wyll dans l'ombre, debout, observant la route plongée dans l'obscurité qui mène au portail.

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Première page sur deux. Le cahier est éclairé par la lumière du jour, posé sur les genoux de Mel qui est assise sur un rocher. Elle soutient la couverture droite avec son poignet. Deuxième page. Le bras de Mel est passé devant la page, et tient le livre par le haut.

Je voudrais partager le soulagement des survivants, mais c'est au-dessus de mes forces. Ces horreurs ne me quitteront plus.

Astarion et Gayle nous ont rejoints avec Halsin peu avant l'aurore. Ils ont compté la drow qui dirigeait l'attaque, deux gobelours lourdement armés, deux araignées des profondeurs, un énorme ogre, et une vingtaine de gobelins, moins les deux qui gardaient la geôle du druide. Nous avions une douzaine de tieffelins capables de se battre à nos côtés. Aux premiers rayons de soleil, les assaillants s'amassaient à distance de nos flèches. “Hey soldat. Écoute, si tu me dis que ça ira, je te crois. Mais si c'est trop, ne t'inquiète surtout pas de nous laisser nous en charger. Je veux juste savoir si tu te sens prête.” J'ai hoché la tête. “J'ai besoin de t'entendre le dire ma belle.” “Je suis prête.” Karlach n'avait aucun mal à deviner mon agitation. Elle savait ce qui m'attendait. Elle l'a vécu. Elle m'a observée quelques secondes en fronçant les sourcils, puis a incliné sa tête et a rejoint son poste. Zevlor a réuni les volontaires sur le rempart. “Je sais que la peur habite chacun d'entre vous. Mais je sais aussi que vous vous êtes battus toute votre vie. Notre chemin a toujours été semé d'embûches et nous avons toujours eu des choix difficiles à faire. Rien n'est différent aujourd'hui. Ces créatures en veulent à nos vies, à nos enfants, à notre avenir. Nous devons résister !” J'avais toujours cru que les discours d'encouragement avant une bataille étaient suivis par les cris de soldats galvanisés, mais les mots de Zevlor ont résonné dans un silence écrasant. Je n'aurais pas pu émettre un son, mes cordes vocales étaient comprimées dans ma gorge. Le temps a repris brusquement son cours lorsque, pour seule réponse, la drow a rugi : “Abattez-moi cette porte !”

Les gobelins se sont rués vers le portail en hurlant. Des araignées ont bondi sur le rempart sans effort, brisant dès les premiers instants nos rangées d'archers qui ont dû dégainer leurs épées. Au même moment, un ogre se positionnait en contrebas, trainant par une chaîne un chariot rempli de tonneaux. Il en a projeté un sur l'extrémité Est du chemin de ronde, où se tenait la sœur du tieffelin décédé lors de la bataille précédente. Elle a évité le tonneau qui a volé en éclats, mais il y avait un gobelin à l'intérieur, qui s'est jeté sur elle. J'ai couru de toutes mes forces pour l'aider, mais quand je suis arrivée à leur niveau, j'ai été aspergée de sang. J'ai amplifié ma voix pour repousser le gobelin qui a chuté du haut du rempart, et je me suis tournée vers la tieffeline qui gisait au sol. Son visage... Je ne pouvais rien pour elle. Elle s'appelait Arka. “Mel !” Une araignée courait vers moi. J'ai murmuré dans toutes les directions autour d'elle, ça l'a suffisamment perturbée pour permettre à Ombrecœur de lui fracasser la tête d'un coup de masse. Un tieffelin à terre serrait son bras sectionné. J'ai attrapé mon violon pour puiser dans la Trame et arrêter l'hémorragie. J'ai été plaquée au sol par un autre réfugié alors qu'un tonneau fusait au-dessus de nos têtes. Quand il s'est relevé, une flèche s'est logée dans sa gorge. J'ai tenté de le soigner, mais ses yeux ont cessé de me fixer et se sont révulsés. J'ai vu Gayle envoyer une boule de feu en contrebas, et j'ai senti la chaleur de l'explosion quand son sort a touché les tonneaux d'explosifs enfouis. J'ai trébuché, quelqu'un m'a relevée. J'ai entendu le sifflement d'une flèche. Des éclairs rouges ont claqué devant moi. Gayle était maintenant à terre, son front ensanglanté. J'ai frotté mes yeux pour en essuyer la sueur, mais j'ai étalé du sang. “Ombre, derrière !” Karlach m'a frôlée à toute vitesse en criant. Des détonations faisaient trembler le sol. Une terrible douleur a jailli de ma cuisse. Un gobelin tenait un cimeterre dégoulinant de sang. J'ai chuté sur lui et je l'ai frappé à la tête avec une pierre. Encore. Encore. Je crois que je criais. Encore, encore. Il ne bougeait plus. Encore. Mes yeux me brûlaient, j'ai fermé mes paupières quelques secondes. “Bordel, Mel !” J'ai senti une vive chaleur à l'épaule quand on m'a poussée pour me mettre sur le dos. J'ai rouvert les yeux, Karlach a soupiré de soulagement puis a lancé une javeline. J'entendais des gémissements, un violent craquement, des bruits mouillés. Le soleil m'éblouissait. J'avais des acouphènes, les lèvres sèches, un goût métallique dans la bouche.

Une fumée noire se mêlait aux nuages qui défilaient lentement dans le ciel. Des larmes chatouillaient mes oreilles. J'entendais mon souffle résonner dans mon thorax.

“Elle est là !” Karlach était avec Wyll qui m'a serrée contre lui. “Ça va aller. Ombre ? Ombre !” J'ai pleuré.

“Tymora nous sourit, ils sont morts. Nous l'avons fait. Que les dieux en soient témoins, vous l'avez fait.” Zevlor tenait à peine debout, mais il masquait son état. Il voulait rendre espoir aux tieffelins. Il souhaite les mener à notre camp ce soir, pour une célébration avant leur départ pour la Porte de Baldur. Les morts attendront leurs hommages, les restants doivent vivre à nouveau.

Mel est assise sur des rochers, habillée d'une élégante armure légère en cuir marron brodé et en tissu turquoise, adossée à un tronc d'arbre couvert de lierre. Elle a la mine basse, les yeux fermés, et les traits tirés. Elle est couverte de crasse, ses bottes sont tachées de sang. Au loin, en contrebas, Wyll maintient le bras d'un tieffelin assis à côté d'une autre tieffeline qui le soigne. Karlach est debout, bras croisés, et regarde vers Mel d'un air inquiet. On aperçoit Gayle, prostré par terre, il semble abattu de fatigue.

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Unique page de ce chapitre. Le cahier est posé sur la paillasse de couchage de Mel, éclairé par une lumière chaude. On voit l'ombre de Mel projetée à droite, et à gauche, celle d'une bouteille de vin. Une tâche violacée dilue une partie du texte sur la page.

Astarion boudait parce que son vin n'était pas bon. J'ai dit : “Ça change de ton luxe monsieur l'aristo”, ça lui a coulé le bec. Et toc. J'ai fini sa bouteille mais c'est vrai qu'il n'était pas bon.

Le vin d'Ombrecœur était bien meilleur, elle l'a piqué je ne sais plus où. Elle m'a proposé qu'on aille boire une autre bouteille plus loin mais je voulais profiter de la fête. Mais en l'écrivant je me rends compte qu'elle voulait peut-être faire autre chose. Ça aurait pu être sympa. Mais non de toute façon j'ai une grande nouvelle, attention révélation !

Roulement de tambour...

Bon déjà je n'ai pas précisé mais j'ai trouvé d'autres bouteilles dans une caisse, il n'était pas mauvais du tout. J'ai fait goûter à Astarion mais il a recraché en disant que c'était le même. Il n'y connait rien ! J'ai pris la caisse pour distribuer les bouteilles, j'en ai donné une à Rolan le magicien qui faisait des tours de magie et une à Alfira et Lakrissa. J'ai voulu en donner une à Danis et Bex mais il a dit qu'ils en avaient déjà, elle a glissé de son siège en riant. Gayle a refusé et il m'a dit des trucs que je n'ai pas compris mais c'était joli. À un moment il m'a comparée à son chat, j'ai dit “meow” pour lui montrer que j'avais compris, et il a répondu : “On ferait mieux d'en reparler plus tard, profite de cette soirée.”

Puis j'ai vu Wyll tout seul sur la rive, je suis allée lui donner le fond de la bouteille qu'il me restait mais il n'en voulait pas. J'ai demandé pourquoi il boudait comme Astarion, il a répondu “L'Épée des confins ne boude pas”, c'était classe. Et après il m'a expliqué. Je le savais ! C'est le Duc Gardetruc ! C'est un aristo ! C'est pour ça qu'il n'aimait pas le vin je pense. Mais il était triste parce que son père a été enlevé par l'Absolue. Je lui ai fait un câlin pour le consoler et je suis partie, ensuite il m'a aidée à me relever et je suis repartie.

Ensuite je suis allée voir Karlach, elle a dit : “Hey toi !” J'ai dit : “Hey j'ai envie de te toucher.” Elle a dit : “Bon sang moi aussi !”

Fin du roulement de tambour : on est ensemble !

Scène de célébration sous les étoiles au camp. Plusieurs tieffelins ont rejoint le groupe et discutent entre eux, un verre à la main. Gratouille se balade autour du feu. Un réfugié tout à gauche tient une bouteille et semble se concentrer pour ne pas tituber. Mel est couchée en travers sur sa paillasse, appuyée sur son coude, une bouteille de vin à côté d'elle.

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