Première page du jour, sur trois. Le cahier est posé sur une roche couverte de mousse, éclairé par une lumière froide et lointaine. L'ombre de l'épaule et des cheveux de Mel se projettent dessus. Deuxième page. Dernière page.

Il ne faisait pas encore jour quand je me suis réveillée, j'ai cru entendre un craquement. Je n'étais pas la seule : Karlach était déjà debout, hache en main, et se déplaçait furtivement vers moi sans quitter des yeux la forêt. J'ai empoigné ma rapière sans un bruit et je l'ai rejointe. Une branche a bougé, puis une autre plus proche. Soudain Karlach a foncé en rugissant, mais son cri fut couvert par un autre, de surprise. “Bordel c'est toi Ombre !” “Vous attendiez quelqu'un d'autre ?” “Disons qu'il y a probablement des gobelins qui nous cherchent.” J'ai regardé mes chaussures. Je n'avais même pas envisagé cette possibilité. Karlach a poursuivi : “Et puis on n'est que deux, alors on est un peu plus sur nos gardes.” “Merde, où est Wyll ?” “À ton avis ? En train de secourir un village !” “On va avoir besoin de lui. Il faut absolument qu'on retourne au bosquet. Les cultistes ont découvert son emplacement et s'apprêtent à l'attaquer en nombre, une de leurs chefs dirige l'opération.” Gratouille s'est assis à côté d'Ombre, qui a poursuivi en lui frottant le cou : “On a trouvé le druide, mais il veut évidemment défendre son enclave, et il ne nous sera pas très utile s'il meurt. Les autres sont restés là-bas pour ne pas trop éveiller les soupçons, ils profiteront du chaos du mouvement des troupes la nuit prochaine pour libérer le druide et s'éclipser. Hey Mel, comment tu te sens ?” Je lui ai souri. J'étais heureuse de la voir, on n'a fait que se croiser ces derniers temps. Mais mon sourire s'est peu à peu effacé alors que j'appréhendais ce qu'elle venait d'annoncer. Nous allions devoir nous battre aux côtés d'une poignée de réfugiés, contre des dizaines de gobelins.

On a convenu qu'Ombrecœur et moi retournions prévenir les tieffelins, pendant que Karlach repartait vers le nord pour chercher Wyll. Nous avons laissé toutes les affaires au camp, n'emmenant avec nous que Gratouille pour le mettre à l'abri derrière le portail. Pauvre Karlach, son plan pour la matinée tombait à l'eau. J'ai tout de même attrapé un sac pour y mettre le fer infernal. Ombre a ri quand je lui ai expliqué ce que c'était. “Qu'est-ce que j'ai dit de drôle ?” “Rien... Je crois que sans toi, la moitié de notre étrange groupe aurait péri, moi incluse, et les restants seraient partis chacun de leur côté.” J'étais écarlate. “Je suis sérieuse. Je n'ai pas oublié ce que tu as fait pour moi. Tu m'as sortie de ce caisson, à bord d'un vaisseau assailli par des dragons et sur le point de s'écraser ! Tu aurais pu mourir, mais tu n'as pas hésité.” “Je n'allais quand même pas te laisser nous regarder partir, alors que tu appelais à l'aide. J'en serais morte de honte.” “Précisément. C'est pour cette raison que je te fais confiance. Honnêtement, je ne pense pas que j'aurais fait la même chose pour toi, pas si ça mettait ma mission en péril. Pourtant, aujourd'hui, je crois que si. À force de te voir faire tous ces sacrifices idiots juste pour rendre le sourire à des inconnus, ça a déteint sur moi : ce n'est pas uniquement pour mon intérêt que je veux sauver ces réfugiés. Je voudrais te parler de quelque chose.” Elle a alors fouillé dans sa sacoche, puis en a sorti un petit objet métallique, composé de facettes triangulaires et de pointes à ses sommets. “Il est inutile de te le cacher plus longtemps. Cet objet nous est venu en aide, à Astarion, Gayle et moi. Quand nous sommes arrivés au sanctuaire, une présence nous a comme écrasés, nous intimant de lui obéir. Nous perdions tout contrôle, corps et esprit, c'était proprement terrifiant. Mais alors que tout semblait terminé, cet artéfact a surgi de ma sacoche, et a repoussé la présence. Je pense qu'il est la raison pour laquelle nous gardons le contrôle sur nos larves. D'autres individus au sanctuaire ont reçu une larve sans s'être transformés, mais tous sont au service de cette Absolue.” “C'est... Rassurant, j'imagine ? Où as-tu trouvé ça ?” “Je faisais partie d'un groupe chargé de le récupérer afin de le remettre à notre déesse. Shar, la maîtresse de la nuit. J'ai pour mission d'escorter l'artéfact jusqu'au cloître de ma déesse, à la Porte de Baldur.” “Quoi ? Tu sers Shar ?” “S'il te plaît, n'en fais pas tout un plat.” “Je... Non, je ne te juge pas. Je suis juste surprise, mais je te fais confiance moi aussi. J'ai connu bon nombre de gens qui se réclamaient de divinités bénévolentes et se comportaient en parfaits salauds, donc l'inverse ne m'étonne pas.” “Shar n'est pas maléfique ! Elle nous libère de nos fardeaux, de nos espoirs inutiles et autres promesses de jours meilleurs, pour nous faire voir la pure vérité dans l'obscurité et les secrets murmurés.” “Excuse-moi, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. J'en sais très peu sur le culte de Shar, j'ai probablement des a priori.” “Ça nous donnera une occasion d'en discuter. La plupart des gens sont aveuglés par les dogmes calomnieux des sélunites. Et toi, vers quelle divinité te tournes-tu pour trouver le réconfort ?” “Oh, je n'ai pas vraiment...” “Allez. Je t'ai parlé de Shar. À moins de vénérer Bhaal, tu ne risques pas grand-chose à me le dire.” “Sunie, entre autres.” “Entre autres ?” J'ai marqué un silence en évitant son regard, elle a penché la tête sur le côté en souriant. “À mon tour d'être surprise ! Pas pour Sunie bien sûr. Ça, je l'aurais parié. Ce sont des tieffelins là-bas ?”

En effet, deux de mes adelphes surveillaient une cage retenant une femme. La gith du vaisseau ! Elle s'en était donc sortie aussi, mais elle était en mauvaise posture. Ombrecœur m'a dit de l'ignorer, je lui ai lancé un regard insistant, elle a froncé les sourcils. “Comme tu veux, je t'aurais prévenue. On ne peux pas se fier aux githyanki.” “Tu as dit qu'on allait avoir besoin d'autant de monde que possible, on ne peut pas se priver d'une alliée potentielle aussi efficace.” “Hm. Espérons qu'elle soit plus potentiellement alliée qu'ennemie, mais j'en doute.” J'ai expliqué aux scouts qu'il était urgent de retourner au bosquet, et que j'allais prendre en charge leur prisonnière, ils n'ont pas eu à se faire prier. J'ai attendu qu'ils soient hors de vue pour la libérer. “Ces vermines primitives ont profité d'un moment d'inattention.” Ombre a levé un sourcil. Ça partait mal. “Je m'attendais à un merci. Ces vermines primitives sont mes semblables.” “Je m'en suis doutée. Soyez satisfaite de vous être faite une alliée de la crèche K'liir. Suivez-moi, il y a une crèche dans les environs, nous pourrons nous y faire purifier.” “Pour tout vous dire, nous avons une autre piste pour nous faire soigner, mais cela nécessite de protéger des alliés tieffelins qui vont se faire attaquer.” “Chk. Le Zaith'isk est votre seul espoir, inutile de perdre votre temps avec ces tifilins. Je ferai route avec ou sans vous, c'est votre unique chance de ne pas vous changer en ghaik.” Elle s'éloignait quand j'ai ajouté : “Au fait, je m'appelle Mel !” “Lae'zel”, a-t-elle répondu par-dessus son épaule avant de quitter mon champ de vision. Ombrecœur avait toujours son sourcil levé, avec en prime un sourire qui criait “je te l'avais dit”. J'ai fait la moue en passant devant elle pour reprendre la route. Au moins, ce n'était pas une ennemie.

Nous sommes directement allées voir Zevlor à notre arrivée pour ne pas créer de panique, du moins pas tout de suite. Il a encaissé la nouvelle, et n'a pas tardé à se ressaisir pour commencer les préparatifs. Nous avons aidé à enfouir des tonneaux d'explosifs devant le portail, à préparer des seaux de flèches le long du chemin de ronde et à assigner les postes aux volontaires. Alfira était paniquée parce qu'elle ne s'était jamais battue, je lui ai conseillé d'aller plutôt se mettre à l'abri, sans lui dévoiler que je n'avais guère plus d'expérience. Je suis aussi allée voir Dammon pour lui donner le fer infernal qu'il a commencé à travailler, il faisait les finitions quand Karlach et Wyll sont arrivés. Karlach bouillait d'impatience, littéralement ! Elle a aussitôt installé l'équipement sur son engin. Ça l'a stabilisée, mais elle était encore brûlante. Dammon a envisagé un système de refroidissement, mais ça lui prendra du temps pour élaborer les plans. Karlach l'a amplement remercié malgré sa déception de ne toujours pas pouvoir toucher des gens. J'empathisais, imaginant le supplice que ce devait être, mais ma formulation a légèrement dérapé : “J'aurais aimé pouvoir te toucher !” “Moi aussi j'aurais aimé ça.” J'ai grimacé pour réprimer un sourire niais. J'ai perdu tous mes moyens, c'était affreux !

Après ce bref mais cher moment de répit, nous avons installé nos paillasses sur le chemin de ronde pour ne pas nous faire surprendre. La tension montait à mesure que la nuit tombait. La dernière nuit. Zevlor a dit qu'il fallait bien se reposer, mais je doute que beaucoup de monde puisse s'endormir. Pour moi, ça va être compliqué.

Capture de nuit montrant le chemin de ronde au-dessus duquel Mel occupe une place de vigie dotée d'une longue-vue. Elle est assise sur la roche, les jambes en W. Sur le chemin au-dessus du portail dont une partie est masquée par des roches au premier plan, on voit Ombrecœur et Karlach allongées. Un peu plus à gauche, on aperçoit Wyll dans l'ombre, debout, observant la route plongée dans l'obscurité qui mène au portail.

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