
Je n'étais pas en forme ce matin, fatiguée, migraineuse. J'ai pensé à un coup de froid durant la nuit, mais à voir les regards inquiets des autres, un frisson m'a parcouru l'échine : et si c'était la sélémorphose ? Je ne veux pas me transformer ! C'était quoi déjà, les étapes suivantes ? J'aurais dû les écrire. La peau qui noircit ? J'ai bronzé ces derniers jours... En même temps on passe nos journées au soleil. J'avais mal à la gorge, et si c'était des tentacules qui poussaient ?
Nous avons chargé toutes les affaires dans un chariot pour déplacer le camp vers le Nord-Ouest, dans la forêt près de laquelle nous avions rencontré Karlach. Nous y étions mieux dissimulés. Ombrecœur, Astarion et Gayle ont décidé d'aller au sanctuaire des gobelins en se faisant passer pour des fervents de l'Absolue, et tenter de libérer le druide. J'aurais voulu les accompagner, mais je n'aurais probablement même pas été capable d'arriver jusqu'au sanctuaire. Astarion a ricané : “Et encore moins dans ton état ma chérie.” Je le déteste ! S'il ne nous avait pas dit que c'était un magistrat de la haute ville, j'aurais pu deviner son rang social. Alors qu'on déplaçait le camp, Wyll a discuté avec un voyageur qui fuyait un village attaqué au Nord. Il souhaitait s'y rendre pour aider la population. Karlach était partagée, elle voulait veiller sur moi le temps que mon état s'améliore. Je lui ai dit que Gratouille me protégerait pour qu'elle accompagne Wyll. Elle se sent redevable depuis le sacrifice qu'il a fait pour l'épargner.
J'ai profité de la matinée pour me reposer. Après quelques heures, ma fièvre s'est calmée, j'ai mis un peu d'ordre dans le campement puis je me suis exercée à la magie. J'ai réussi à déplacer le son de ma voix, comme si elle venait d'ailleurs ! En me baladant autour du camp, j'ai entendu une discussion. Je me suis prudemment approchée. C'était des gobelins ! Nous n'étions pas loin du village dévasté qu'ils occupaient. Le fer infernal dont Karlach avait besoin était quelque part dans ce village. Il fallait que je le trouve ! J'ai observé le comportement des gobelins, la plupart étaient suffisamment alcoolisés pour que je puisse échapper à leur vigilance sans trop de souci, mais il y avait aussi quelques patrouilles. J'ai pris un peu de hauteur pour repérer la cheminée d'une forge, et aussitôt que la patrouille a disparu derrière l'angle d'une maison, j'ai sauté de la palissade pour courir sans bruit jusqu'à la porte en bois.
L'intérieur du bâtiment était très sombre et je n'avais pas de torche, mais j'avais des idées : tenant ma rapière d'une main, j'ai sifflé sur l'air de Neuf étoiles autour d'une lune d'argent. Ma lame émettait une pâle lumière blanche ! J'ai fièrement poursuivi mon exploration. Un escalier s'enfonçait dans le sol, vers la forge d'après l'odeur de cendres qui s'en dégageait. Je suis descendue sans bruit. Il y avait dans le mur opposé un trou béant, donnant sur un tunnel d'où provenaient des sons lugubres, et près du pallier plusieurs coffres que j'ai précautionneusement fouillés, contenant divers outils, armes rouillées et pièces métalliques. L'un d'eux avait un verrou. J'ai posé ma rapière à côté pour m'éclairer, puis j'ai glissé un crochet dans l'ouverture. Le mécanisme était simple, le coffre s'est déverrouillé avec un petit cliquetis satisfaisant. À l'intérieur, un morceau de tissu enveloppait une masse très lourde pour sa taille. C'était un minerai sombre, duquel émanait une énergie diabolique. J'ai poussé un petit cri de joie qui a résonné plus que je ne le voulais. Les bruits menaçants de la caverne ont commencé à s'intensifier, j'ai attrapé ma rapière et j'ai décampé en tenant le fer infernal enveloppé sous mon bras.
Une patrouille était arrêtée devant la porte du bâtiment dans lequel je n'avais pas envie de m'éterniser. J'ai concentré ma voix en me focalisant sur le coin de la rue, et j'ai tonné : “Hé les moches !” Ça a fonctionné ! Les gobelins se sont rués à l'opposé en brandissant leurs gourdins. Je me suis glissée jusqu'à la palissade que j'ai escaladée après avoir lancé le minerai. Victoire ! Je retournais fièrement vers le camp quand j'ai entendu un fourré me héler : “Toi, là. La tieffeline.” Je me suis pétrifiée. Un gobelin qui titubait en remontant son pantalon est venu m'inspecter en agitant sa hachette. “T'es pas avec nous toi, hein ? Tu vas me suivre gentiment.” Il a serré mon bras pour me tirer vers le portail du village, mais ses braies ont glissé sur ses chevilles et il s'est étalé par terre. J'en ai profité pour dégainer ma rapière et reproduire le coup d'estoc que m'a enseigné Wyll, droit dans sa poitrine ! Un frisson m'a parcouru l'échine. Je suis restée immobile, en le regardant suffoquer quelques secondes. Puis il s'est arrêté, complètement. J'ai plaqué une main contre ma bouche en regardant autour de moi. Je tremblais si fort. J'ai couru jusqu'au camp avec l'impression que mon cœur allait éclater. À bout de souffle, je me suis prostrée sous une tente, Gratouille s'est couché en face pour essayer de me reconforter. J'ai tué quelqu'un. J'ai posé mon front sur mes genoux et je n'ai plus bougé, revoyant en boucle les derniers instants du gobelin.
Aux dernières lueurs du jour, Karlach est arrivée seule. Elle a allumé le feu, puis elle m'a aperçue et a accouru, inquiète. “Hé soldat ! Qu'est-ce qui t'arrive ? C'est la fièvre ?” J'ai secoué la tête et lui ai expliqué mon méfait. Elle s'est assise à côté de moi. “Merde. J'ai dû tuer tant de fois pendant cette stupide guerre que j'en ai oublié ce que ça fait la première. Mais je comprends, je suis désolée.” Elle est restée silencieuse pendant un temps, puis a repris : “Mais qu'est-ce qui t'a pris d'aller toute seule dans ce village infesté de gobelins ?” “Je suis allée chercher ça...” “Qu'est-ce que... Mais c'est du fer infernal ! Oh ma belle, je pourrais te prendre dans mes bras ! T'as risqué ta vie pour ça, t'es sérieuse ? Ma sœur, les autres te sous-estiment, mais moi je savais depuis le début que t'étais capable de faire des merveilles. Bon sang, demain on retourne voir Dammon !” J'ai retrouvé le sourire. Je lui ai demandé : “Comment ça se fait que tu reviens seule ?” “C'était terrible là-bas. Tout a cramé. C'est les disciples de l'Absolue qui ont attaqué le village, ils ont enlevé un archiduc qui y faisait une halte en revenant d'Elturel. Wyll est resté pour aider, il avait l'air d'y connaitre du monde, moi je voulais pas te laisser passer la nuit seule au camp. Je lui ai promis d'y retourner mais on ira voir Dammon avant, c'est pas négociable. Tu pourras venir avec moi cette fois, ça craint rien !” Elle a éclaté de rire en me voyant faire la moue : “Je dis pas ça parce que tu peux pas te défendre. Clairement, tu peux, soldat. Je dis ça parce que je veux pas qu'il t'arrive de mal.”
Elle a mis quelques saucisses sur les braises et a débouché une bouteille de vin. J'avais l'estomac dans les talons, je n'ai pas pensé à manger de la journée. Je suis tellement plus sereine grâce à elle !

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