
Ce matin, ce ne sont pas des cris mais des jappements qui m'ont réveillée : Gratouille est arrivé au camp ! Je lui ai dit que j'étais désolée pour son ami. Le sort de communication ne fonctionnait plus, mais je pense qu'il m'a comprise. Karlach aussi était ravie de le revoir, elle ne pouvait pas le toucher donc elle m'a demandé de le caresser à sa place. Ma curiosité a pris le pas sur ma discrétion, j'ai fini par demander à Karlach pourquoi elle était aussi chaude. Elle a marqué un silence en haussant les sourcils, je lui ai répondu par un clin d'œil, et on a éclaté de rire. “Plus sérieusement, quand j'ai été envoyée aux Enfers, Zariel a remplacé mon cœur par un engin infernal. Il me rend plus forte et plus endurante, ce qui est bien pratique quand je dois me battre, mais il a la fâcheuse tendance à surchauffer quand je perds le contrôle de mes émotions.” “Alors c'est pour ça que le pacte de Wyll... ?” “Ouaip. La sans-cœur, c'est moi, littéralement. Mais mon engin a commencé à s'emballer depuis que j'ai quitté l'Avernus, ma température monte sans arrêt. Il faut absolument que je trouve quelqu'un qui puisse calmer cet engin.” Gayle a levé le nez de son livre. “Les tieffelins du bosquet viennent d'Elturel, c'est probablement auprès d'eux que tu auras le plus de chances de trouver ce que tu cherches.” “Mais oui ! Gayle, tu es un génie ! On peut aller au bosquet ?” Wyll revenait de la rive en s'essuyant le visage. “Je voulais justement y retourner, on commence à manquer de vivres.”
Nous avons confié le camp à Gratouille. Je n'étais pas mécontente d'occuper cette matinée à faire des emplettes, plutôt qu'à me faire transpercer de flèches. Les tieffelins étaient surpris par l'apparence de Wyll, ils étaient désolés pour lui. Ils nous ont indiqué Dammon, leur forgeron, comme le plus à même de savoir retaper un engin infernal. Dammon s'est montré très compétent sur la question. Je n'ai rien compris au lexique compliqué qu'il employait, j'étais... Un peu trop absorbée par le sourire timide et pétillant qui illuminait sa mâchoire musclée. Bref. J'ai retenu le principal, il a besoin de fer infernal si on veut une chance de réparer le cœur de Karlach. Il nous a indiqué qu'il y en avait dans un village démoli, pas très loin, mais occupé par les gobelins. Il va falloir la jouer fine. Karlach était pressée d'y aller, mais voulait d'abord qu'on s'occupe des laquais de Zariel à ses trousses. Je pensais cette histoire réglée car Mizora nous a dit hier qu'il n'y avait plus d'ordre de tuer Karlach, mais la mission de ces sbires était différente, ils cherchaient à la ramener en Avernus.
J'ai eu besoin de profiter de l'accalmie après l'intensité des derniers jours, j'ai donc dit à mes camarades que j'allais faire le tour du bosquet pendant qu'ils remplissaient nos stocks de nourriture. En gravissant une petite colline, j'ai entendu de la musique. Une tieffeline me tournait le dos, et fredonnait en jouant du luth. Elle était en train de composer, je me suis approchée timidement. D'une voix tremblante, elle peinait à trouver les mots pour terminer un vers. J'ai fredonné une rime en reprenant sa mélodie. Ravie, elle a poursuivi, et j'ai continué à lui prêter la rime. “C'est ça !” Elle s'est levée et a repris depuis le début avec beaucoup plus d'assurance, en jouant de merveilleux arpèges au luth. J'ai attrapé mon violon pour l'accompagner dans sa gamme. Quel bonheur, ça m'avait tant manqué ! Alfira n'avait plus composé depuis que son amie et mentore a été tuée sous ses yeux par des gnolls. J'ai partagé sa peine, et la fierté que sa professeure aurait eue à l'entendre. Nous avons papoté quelques temps de théorie musicale (j'ai avoué ne pas y connaître grand-chose, j'ai appris sur le tas). Quand on s'est quittées, elle m'a serrée dans ses bras. J'ai réalisé que ça faisait cinq jours que je n'avais eu aucun contact charnel, puis je me suis sentie coupable de me lamenter ainsi alors que Karlach n'en a pas eu depuis plus de dix ans. Dix ans ! Ça doit être abominable. Il faut absolument qu'on trouve une solution pour son cœur.
En redescendant, j'ai été apostrophée par un homme habillé noblement, aussi cultivé qu'irrévérencieux. “Quel est cet endroit ? Le chemin de la rédemption, ou bien celui de la damnation ? Difficile à dire, car votre périple ne fait que commencer. Connaissez-vous celle-ci ? La souris, rusée comme un renard, se joua du chat sans retard. Alors la griffe s'abattit, et le récit fut fini.” Oui, je connaissais cette parodie de fable du Cormyr qu'on se racontait comme une blague. Mais de sa part, elle sonnait comme une menace. Je me suis présentée en balbutiant. “Charmé. Je me nomme Raphaël, pour vous servir. Nous devrions discuter, vous et moi, mais pas ici. Ce petit coin bucolique, si pittoresque soit-il, est un peu trop loin de tout à mon goût.” D'un claquement de doigts, nous étions soudain dans un salon immense et luxueux. Un feu de cheminée crépitait, et la table était couverte de mets raffinés. J'étais embarrassée au plus haut point, je n'avais aucun contrôle sur la situation. “Voilà. Le milieu de quelque part.” “Ramenez-moi au bosquet immédiatement !” Ma voix était si chevrotante que ma bravade ressemblait plutôt à une supplique. “Vous privant ainsi de mon hospitalité ? Ceci est la Demeure de l'Espoir, où les épuisés viennent se reposer, et les affamés se nourrir. Je vous en prie, servez-vous. Profitez de votre repas ! Après tout, ce pourrait bien être le dernier.” Dans une fumée noire qu'il a dissipée en volutes d'un battement d'aile, il m'a révélé sa véritable apparence. C'était un diable. J'étais seule face à un diable. Pourquoi me suis-je éloignée de mes camarades ? Quelle imbécile ! J'ai dégainé ma rapière, la pointe faisait des mouvements d'autant plus chaotiques que j'échouais à calmer les tremblements incontrôlables de mon bras. “Allons, je viens vous aider, pas vous nuire. Ici, on ne tire pas un diable par la queue quand c'est lui qui régale. Suis-je un ami ? Potentiellement. Un adversaire ? Éventuellement. Mais un sauveur ? Ceci, en revanche, est une certitude. Considérez votre situation : un seul crâne, deux habitants, et pas l'ombre d'une solution. Je pourrais régler votre problème en un rien de temps.” “Mon pr... La larve ? Vous pouvez m'en débarrasser ?” “Oh, comme j'aime cette ingénue nécessité de déshabiller l'énoncé, d'en délacer le froc pour mieux le constater. Saisissez-vous maintenant pourquoi ma résidence se nomme ainsi ? Avez-vous, comme moi, décelé ce délicat regain d'espoir dans votre voix ?” “Non. Vous allez vouloir quelque chose en échange. Je... J'ai des amis. Nous trouverons une solution.” “Une solution, pensez-vous. Qu'est-ce que la folie, sinon un déni de la réalité ? Dites-moi, tous ces symptômes qu'on vous a rapportés, la peau qui s'ouvre, les entrailles qui se liquéfient... Ils ne se sont pas encore manifestés, n'est pas ?” J'ai secoué la tête. “Vous changerez d'opinion, je le sais, avant que le reste de vous ne change. Essayez donc de vous soigner. Renseignez-vous, demandez, suppliez, exigez, menacez. Explorez la moindre possibilité, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus aucune. Et quand l'espoir vous manquera comme l'air au fond du lac figé du Narfell, je vous tendrai à nouveau la main, et vous la prendrez sans hésiter. L'espoir... Ha ha ha ! Quel charmeur !” Je me sentais faillir. Je voulais croire qu'il se trompait, mais il lisait en moi comme dans un livre ouvert. Il ne m'a pas laissée répondre, en un clin d'œil j'étais de retour au bosquet.
Je me suis appuyée sur mes genoux quelque temps, soufflant par la bouche pour tenter de calmer mes tremblements et ma nausée, puis j'ai couru à la rencontre de mes camarades. “Woah soldat, qu'est-ce qui t'arrive ?” Je leur ai tout raconté. “Merde, on a attiré l'attention d'un cambion. Tu as bien fait de refuser son offre ma belle, je suis fière de toi. Laisse-lui la moindre chance, et il te possèdera toute entière. Raphaël, c'est ça ? Si je le vois, je lui tords le cou.” Wyll m'a serrée dans ses bras. “Le diable à la langue d'argent. C'est un conte de fées que mon père me racontait. Vous savez, le genre d'histoire avec un héros, un méchant, et une morale. Un jour, un fermier passa un pacte avec un diable. En échange de son fruit favori, le fermier accepta une bourse de pièces qui ne tarissait jamais. Le fruit favori du fermier, naturellement, n'était pas une pomme, ni une pèche, mais sa fille bien-aimée. Car le diable est patient, il attendra que vous soyez prête à tout donner. Et c'est ce qu'il vous prendra. Tout.” Gayle se tenait le menton, le regard perdu dans le vide. “C'est plutôt flatteur, non ? Invitée à dîner avec le diable... Derrière ses fanfaronnades, il commet l'erreur de montrer son empressement. Il attend quelque chose de toi, c'est certain. Quelque chose qu'il convoite, dont il a diablement besoin, si vous me pardonnez l'expression. Nous pourrions exploiter cette information.” “T'as pas intérêt ! Tu veux te servir de Mel pour appâter un cambion ?” “Ce n'est pas ce que j'ai dit ! Je suggérais simplement qu'on puisse le flouer à son propre jeu.” “Écoute-moi bien le magicien, parce que c'est pas tes foutus bouquins qui te le diront : quand on joue avec le diable, il a déjà gagné.” Alors que Karlach et Gayle se disputaient, je me recroquevillais. Pour moi, c'était évident : si c'est moi que ce diable a abordée, ce n'était pas par nécessité, mais parce que j'étais le point faible du groupe. Je me suis excusée en sanglotant. Leur colère a disparu pour me réconforter. Si je reste avec eux, Raphaël ne pourra rien me faire.
Ombrecœur et Astarion nous attendaient au camp ! Nous leur avons présenté Karlach, et j'ai appelé Gratouille. Il était couché plus loin et a accouru en nous voyant. Ombre a eu un mouvement de recul. C'était la première fois que je la voyais craintive ! Je lui ai dit qu'elle ne craignait rien, mais elle préférait garder ses distances. Astarion et elle nous ont fait le compte-rendu de leur enquête. Les gobelins sont dirigés par trois chefs : un hobgobelin, une gobeline et une drow. Ce n'est pas une tribu, mais un culte dévoué à une nouvelle divinité qu'ils appellent l'Absolue. Il y a dans leur prison un ours, potentiellement le druide Halsin sous sa forme animale, ainsi qu'un des aventuriers du groupe qui se faisait attaquer devant le portail. Ce dernier inquiète Ombre, car elle le suspecte de céder à la torture et de révéler l'emplacement du bosquet. Astarion et elle ont découvert un moyen pour qu'on rentre dans le camp en se faisant passer pour des alliés : apparemment, nos larves auraient le pouvoir de leur faire croire qu'on fait partie du culte. Je ne tiens vraiment pas à faire appel aux pouvoirs de cette larve, je veux juste m'en débarrasser.
Pour l'heure, la priorité était d'en finir avec les sbires de Zariel. Ombre a protesté qu'on ne devait pas s'éparpiller, mais elle savait qu'on n'allait pas régler notre problème de larve aujourd'hui alors que le soleil avait passé le zénith, d'autant qu'Astarion et elle n'avaient pas dormi depuis plus de trente heures. J'ai dit à Ombre que j'étais contente de la voir saine et sauve, puis nous les avons laissés se reposer au camp pour reprendre la route en direction de l'endroit où Karlach a vu ses poursuivants se terrer.
C'était un poste de garde désaffecté qu'on ne pouvait pas approcher sans se faire repérer, nous avons franchi la porte au grand jour. Le chef du groupe se tenait derrière un bureau face à l'entrée. “Pitié, assez ! Laissez-nous tranquilles, et nous ne vous embêterons pas.” Karlach a mis ses poings sur ses hanches. “Arrête tes bobards Anders, je sais ce que tu es.” “Ne la laissez pas nous faire du mal, s'il vous plaît. Tout ce que nous voulons, c'est rentrer chez nous. Je reconnais qu'on vous a attaquée, mais nous étions en mission pour notre dieu, Tyr. On croyait que vous étiez une diablesse. Mais Tyr est un dieu clément qui ne donne pas la mort inutilement. Laissez-nous, et vous ne nous verrez plus jamais.” “Ha ! Je sais pas vous, mais je les trouverais presque convaincants.” “C'est ça Karlach. Tu n'as pas changé. Je comprends pourquoi Sa Seigneurerie cherche à récupérer une brute meurtrière telle que toi.” Wyll a levé un sourcil. “Cette comédie n'aura pas duré bien longtemps.” “J'en ai marre de jouer à ce petit jeu. Karlach, on va te ramener chez toi en morceaux s'il le faut. Et quant à vous, vous devriez mieux choisir vos alliés... Mais vous n'allez pas le regretter bien longtemps.” Karlach ne riait plus. Des flammes commençaient à l'envelopper, le plancher noircissait sous ses pieds. “L'Avernus n'a jamais été chez moi. C'était ma prison ! Mais je suis libre maintenant. ET JE N'Y RETOURNERAI JAMAIS !” Elle a abattu sa hache sur le bureau qui a volé en éclats. Comme un seul frottement métallique, toutes les armes ont été dégainées à l'unisson, sauf la mienne : j'ai mis quelques secondes de plus à réagir, intimidée par la rage de Karlach. J'ai oublié toutes mes leçons. Une combattante m'a coincée contre un mur, j'ai crié en lui donnant des coups de rapière comme si je tenais un bâton. Elle avait trois traits rouges sur le visage, et me vouait dorénavant une haine farouche. J'ai à nouveau crié en tendant les mains alors qu'elle brandissait son marteau, Wyll en a profité pour me faire une démonstration de l'usage adéquat d'une rapière, et mon assaillante est tombée.
Le combat n'a pas été long, mais à peine était-il terminé que Karlach a vu rouge. “Qu'ils aillent se faire foutre. Zariel, et tous les autres. J'y retournerai jamais ! Et si elle continue de m'envoyer ses larbins, ils finiront comme ceux-là. Un petit tas de cendre insignifiant. On les lui enverra dans une urne pour lui rappeler qu'elle ne pourra plus jamais m'approcher ! HA !” Karlach a fait tournoyer sa hache en réduisant le mobilier en copeaux, puis s'en est prise aux poutres porteuses qui se sont embrasées à son contact. On a décampé pour la laisser se défouler. Ses hurlements étaient ponctués de bris de céramique et d'éclatement de bois, et de la fumée s'échappait des fenêtres. Elle a fini par sortir en marchant, alors que toute la baraque grinçait, craquait, crépitait. “Désolée. Ça fait du bien de se lâcher. Par contre mon engin n'a pas l'air de vouloir se calmer, les flammes sont encore vives. Honnêtement, de quoi j'ai l'air ?” Le toit du bâtiment s'est effondré alors qu'elle écartait les bras pour nous montrer son allure, habillée de flammes dansantes. J'ai poussé un cri en voyant qu'elle était salement coupée au flanc. Elle n'avait même pas senti ! “Rentrons vite au camp pour te donner une potion !” Gayle a levé une main pour m'arrêter. “Je n'ai personnellement aucune compétence en magie curative, mais j'ai l'intuition que tu peux y faire quelque chose. Un simple sifflement t'a permis de puiser dans la Trame. Sers-toi de ton violon, et je parie que le résultat t'étonnera.” Hésitante, j'ai empoigné mon violon, fermé les yeux, et j'ai tenu une note essayant de discerner les oscillations dans la Trame. Je l'ai sentie frémir, onduler, puis m'envelopper. J'ai eu l'impression de pouvoir jouer en harmonie avec elle. J'ai joué un arpège fortissimo en me concentrant sur la blessure de Karlach. Dans une onde scintillante, sa coupure s'est refermée en un instant. Karlach a crié de joie : “Tu l'as fait ! Tu m'as soignée ! T'es une guérisseuse !” J'étais aux anges, et soudain exténuée. Wyll m'a rattrapée en voyant mes jambes défaillir. Je n'arrivais pas à réprimer mon sourire idiot.
Mélodie la barde.
Il fait maintenant nuit noire, on vient d'arriver au campement. Astarion est reparti on ne sait où, Ombrecœur a l'air de s'être réconciliée avec Gratouille et dort à poings fermés à côté de lui, et Wyll m'attend pour reprendre les bases à la lueur du feu : avec une rapière, on taille ou on pique, mais on ne fouette pas.

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