Première de trois images représentant un livre aux pages jaunies, sur lesquelles une lumière chaude projette des ombres allongées. Les pages sont couverte du texte qui suit, écrit en cursif. Deuxième image montrant les pages suivantes. Troisième image.

Bonjour, petit journal. Je suis désolée, tu étais probablement destiné à répertorier l'inventaire de ce camp où je t'ai trouvé, mais tu vas devoir témoigner de l'horreur que je vis. Si quelqu'un trouve ce cahier, je vous en supplie, faites-le parvenir à Rhol, à la Porte de Baldur.

Je m'appelle Mel. Hier encore, j'étais dans mon petit sanctuaire près de la Porte, à préparer ma chambre. Je venais de boire un thé aux cuisines, avec mes amis. J'ai entendu les cloches de la citadelle, puis les cris dehors quand le sol a tremblé. Je suis sortie en hâte pour voir du balcon ce qui se passait. On avait l'habitude des paniques causées par les sortilèges impressionnants de la tour de Ramazith... Mais pas cette fois. La voie du Dracosire était plongée dans l'ombre d'un gigantesque monstre qui planait au-dessus de la ville en déployant ses tentacules. L'un de ses appendices a balayé la rue, touchant un vieil homme qui fuyait. Il s'est désintégré sous mes yeux. L'instant d'après, j'étais touchée à mon tour.

J'ai repris conscience dans une grande pièce aux parois sombres, éclairée seulement par un bassin luminescent en son centre. Le sol vibrait, et se mettait parfois à trembler fortement. Ma tête me faisait atrocement souffrir, j'avais des éraflures sur tout le corps et des traces de brûlure sur mon bras gauche. Je me suis levée, manquant de perdre l'équilibre à cause d'une nouvelle secousse. Il y avait des caissons tout autour de la salle, et une ouverture à l'autre bout. Le caisson derrière moi était ouvert, une partie avait fondu. Ceux qui jouxtaient l'entrée étaient dans un plus sale état. Il y avait... Des corps. Calcinés. J'ai retenu ma nausée. Je devais sortir d'ici. Une nouvelle secousse, plus puissante, m'a fait trébucher. Je me suis retrouvée nez à nez avec un monstre, doté de tentacules à la place de sa mâchoire, et dont le cerveau sortait du crâne. J'ai hurlé en me relevant. La créature semblait morte ou inconsciente, j'ai fui avant de m'en assurer. Un vent ardent tourbillonnait dans la pièce suivante dont la paroi était éventrée. Le bâtiment se déplaçait... J'étais dans un vaisseau. J'ai contemplé l'extérieur avec torpeur. Un fleuve rouge s'écoulait dans une vallée désolée de roche et de poussière. Le ciel était couvert d'un épais nuage de cendres brunes. C'était... L'Avernus ? Comment ? C'était forcément un cauchemar. Pourquoi étions-nous en Enfer ? Des nuées d'oiseaux volaient au loin. Non, ce n'était pas des oiseaux. J'ai continué ma course effrénée sans but, mes larmes se mêlaient à ma sueur qui irritait mes joues écorchées. À bout de souffle, je me suis arrêtée. Je n'arrivais plus à réfléchir, tout était si confus. Je devais obéir. Non, je devais fuir. Je me suis figée quand j'ai senti le contact glacé d'une lame sur mon cou. “Abomination ! Votre heure est venue.” “Attendez ! Pitié, je ne comprends pas...” Cette femme émaciée à la peau verte s'apprétait à me trancher le cou, mais lorsque mon regard a croisé le sien, j'ai senti avec effroi quelque chose bouger dans mon crâne, qui semblait soudain pris dans un étau. Des scènes se mêlaient dans mon esprit. Des dragons rouges dont j'admirais le vol, des combats acharnés à l'épée, une passion dévouée pour la gloire ; puis mon propre visage, rougi, trempé, terrorisé. J'ai rouvert les yeux, sonnée. À en croire sa réaction, elle a eu la même expérience. “Tsk'va ! Vous avez échappé à l'asservissement. Louée soit Vlaakith ! Ensemble, nous avons une chance de survivre. Suivez-moi, nous devons nous rendre à la passerelle.” Elle a fait volte-face quand de petites créatures ont pénétré le vaisseau par une brèche, et ont plongé sur nous. Des diablotins. Je me suis jetée à terre, la guerrière a dégainé son épée et les a éventrés en vol. Elle me toisait avec mépris alors que je sanglotais, prostrée. “Chk. Lâche ! Vous m'êtes parfaitement inutile. Mais soit, ne vous avisez pas de me gêner et vous vivrez peut-être.” Je tentais tant bien que mal de tenir son rythme de course, quand nous sommes passées devant un autre caisson. Dedans, une femme tambourinait la paroi transparente, nous implorant de l'aider. Je me suis arrêtée, jetant un dernier coup d'œil à la guerrière qui s'éloignait sans le moindre égard à notre détresse. À côté du caisson, une console bourdonnait. Trois commandes étaient flanquées de symboles étranges. Dans un frisson de dégoût, j'ai de nouveau senti quelque chose s'agiter dans ma tête. Le texte m'a alors paru familier. “Annihiler”, “Libérer”, “Évoluer”. J'ai activé la deuxième commande, le caisson s'est déverrouillée dans un grincement et la prisonnière est tombée sur ses genoux. Je l'ai aidée à se relever pendant qu'elle reprenait sa respiration. “Je pensais que ce maudit caisson allait devenir mon cercueil. Merci.” “Venez, nous devons rattraper la guerrière !” “Vous aimez voyager en dangereuse compagnie... Les giths ne sont pas du genre à s'encombrer bien longtemps d'alliés qui ne sont pas des leurs. Suivons ses traces, mais vous seriez bien avisée de garder vos distances avec elle. Au fait, je m'appelle Ombrecœur.” “Je m'appelle Mel. Enchan...” “Les civilités attendront que nous soyons sorties de ce vaisseau. Allons-y.” Elle a ramassé une masse d'arme et un bouclier disposés près de sa cellule, et nous avons pénétré dans un sas au bout duquel le tumulte d'un combat nous parvenait. Sur la passerelle, des diables ailés livraient bataille contre un être tentaculaire semblable à celui qui gisait au sol. La gith combattait à ses côtés. Nous étions au beau milieu d'une guerre dont j'ignorais tout. Ma confusion s'est évaporée quand j'ai croisé le regard de cette engeance de poulpe. Une pensée s'est gravée dans mon esprit : je devais connecter le transpondeur au bout de la passerelle. J'ai couru en ligne droite pendant qu'Ombrecœur repoussait les diablotins qui se ruaient sur moi. J'ai attrapé deux nerfs tentaculaires que j'ai reliés, je savais exactement quoi faire. J'ai activé le transpondeur à l'instant où la façade du vaisseau a volé en éclats. Un débris a heurté ma tempe, et j'ai perdu connaissance.

“Tu m'entends ?” Ombrecœur secouait mon épaule. Tous mes muscles me lançaient, même ouvrir mes paupières était douloureux. Nous étions près de la carcasse fumante du vaisseau, sur la rive d'un fleuve. Je prie pour que ce soit le Chiontar. Malgré mon état, j'étais miraculeusement vivante. La gith a probablement succombé. Ombrecœur ne savait pas non plus comment nous avons pu survivre au naufrage. Il y avait un campement de pêche à coté, probablement déserté en urgence quand le vaisseau s'effondrait, nous y avons trouvé du poisson, du bois de chauffe, ainsi que toi, cher journal. “Mel, te souviens-tu de ce qui s'est passé dans le vaisseau ?” “Oui... Je crois. Le caisson dans lequel j'étais enfermée, la fuite, le chaos, la chaleur. Nous étions en Enfer.” “Effectivement. Mais avant cela, lorsque tu étais enfermée dans ce caisson, as-tu eu la visite d'un flagelleur mental ?” “Ces créatures... ?” J'avais déjà lu ce nom dans plusieurs histoires. Les flagelleurs mentaux sont doués d'une intelligence collective, et ont le pouvoir d'imposer leur volonté. Des bribes de souvenirs me revenaient. Mon caisson s'ouvrait, et un flagelleur m'obligeait à rester immobile. Il déposait une larve hideuse sur mon œil, qui s'est glissée derrière mon orbite. C'était elle que je sentais bouger dans mon crâne. Je me tenais le ventre pour ravaler ma nausée. “Alors, toi aussi. Nous devrions faire route ensemble dès demain. Ne t'inquiète pas, nous trouverons probablement quelqu'un qui saura nous en débarrasser. Tiens, prends cette paillasse, je vais allumer un feu. Essayons de nous reposer.”

Je suis terrorisée. Rhol, mes amis, si par chance vous trouvez ce livre, sachez que je vous aime. J'espère que vous allez bien.

Capture montrant Mel et Ombrecœur, allongées auprès d'un feu de camp, à proximité d'un plan d'eau, sous une immense lune légèrement voilée par la brume nocturne. Ombrecœur dort sur le dos, mains sous la tete, et Mel est allongée sur le ventre, occupée à écrire.

Page suivante