Première image du journal de Mel en écriture cursive. Le journal est posé sur ses genoux, les pages sont éclairées par une lumière froide et diffuse. Deuxième image du journal. Troisième image. La page de droite est vierge, elle passe son bras devant pour tenir le journal.

Il m'a fallu plusieurs secondes au réveil pour prendre conscience que je n'étais pas dans mon lit. Aussi affreux furent-ils, même mes cauchemars n'ont pas égalé la réalité. À en juger par sa tête, Ombrecœur n'a pas passé une meilleure nuit. Elle m'a demandé si j'avais peur. La question m'a surprise, car j'imagine que la terreur se lisait encore sur mon visage à des kilomètres, mais je pense qu'elle voulait surtout se sentir moins seule. Sa droiture, son assurance et son autorité peinaient à masquer son émotion.

Après un brin de toilette au fleuve et quelques misérables restes de poisson en guise de repas, je l'ai aidée à lacer son plastron, puis nous avons repris notre route. Nous avons rencontré un semblable pour la première fois depuis une éternité : un dandy au teint blafard nous faisait de grands gestes, il avait besoin d'aide. “Ici ! J'ai trouvé une de ces créatures qui étaient à bord du vaisseau. Vous pouvez la tuer, n'est-ce pas ?” Ombrecœur a pris sa masse et s'est approchée prudemment du fourré que nous indiquait cette personne, je me tenais à distance. Ce scélérat m'a alors plaquée contre le sol en me mettant une dague sous la gorge. Avec tout ce qui m'est tombé dessus, en sus de la nuit abominable, j'étais sur le point de craquer. “Lâchez-la tout de suite !” “Gardez vos distances et tout se passera bien. Dites-moi jeune fille, vous étiez à bord de ce vaisseau n'est-ce pas ?” J'ai opiné nerveusement. “Vous et vos amis faces de poulpes, qu'est-ce que vous m'avez fait ? Ngh...” Comme avec la gith, mon esprit était soudain projeté dans des souvenirs qui n'étaient pas les miens. Une ruelle sombre bondée, puis la lumière, la peur... Dans la confusion, il a relâché son étreinte, j'en ai profité pour me dégager. Ombre m'a tirée par l'épaule pour que je me mette derrière elle, pendant que l'homme se relevait en hâte. “C'était quoi ? Qu'est-ce qui se passe ?” “J'ai eu la même chose hier, comme un lien entre nos esprits. Je suppose que ce sont ces... vers...” Ma gorge s'est resserrée avant que je termine ma phrase. “Les vers, bien sûr. Alors vous n'êtes pas avec eux. Quand je pense que j'étais prêt à décorer le sol avec vos intestins ! Toutes mes excuses pour cette regrettable méprise. Je me nomme Astarion. J'étais à la Porte de Baldur quand ces bestioles m'ont enlevé.” “Mel... J'y étais aussi.” “Hum, manifestement nous n'évoluons pas dans les mêmes cercles. Et vous ma chère ?” “Ombrecœur. Vous n'avez pas besoin d'en savoir plus.” “Charmant. Eh bien, j'étais sur le point de rentrer seul, mais je suppose que nous pourrions trouver un intérêt commun à faire route ensemble ?” Ombre m'a regardée. Elle ne voulait pas m'imposer la présence de mon agresseur, mais elle savait comme moi qu'il était favorable de voyager en groupe. J'ai accepté malgré moi.

Nous avons dû traverser une partie du vaisseau échoué pour rejoindre la route longeant le fleuve. À l'intérieur, nous avons aperçu un flagelleur mental agonisant. “Restez sur vos gardes. Même mourant, il est probablement dangereux.” “Il ne semble même plus capable de se lever” ai-je murmuré en m'approchant. Il a ouvert les yeux quand je suis arrivée à côté de lui. Il m'observait. Son regard était d'abord aussi froid que celui de ses congénères dans le vaisseau, mais j'y décelais autre chose. Une forme d'humanité, de vulnérabilité. Je ne voulais pas le laisser mourir, je n'étais pas comme ça. Il fallait l'aider. Peut-être qu'il retrouverait ses forces s'il avait de quoi se nourrir. Peut-être que je lui suffirais. Ombre m'a alors tirée par le col et projetée en arrière, pendant qu'Astarion achevait la créature d'une dague entre les yeux. J'ai rampé à reculons. J'étais sur le point de le laisser me dévorer ! “Je t'ai dit de te méfier ! Ces monstres n'ont pas besoin d'armes, ils se servent de nous.” Je respirais si fort que j'avais des vertiges. Je n'avais pas seulement perdu le contrôle de mon corps, j'étais prête à me sacrifier sans la moindre hésitation !

Après avoir franchi l'épave, nous avons aperçu un étrange phénomène sur la paroi de la falaise, une rune de magie manifestement instable. Ombrecœur est allée l'observer quand un bras en est sorti ! “Un coup de main ? Quelqu'un ?” Ombre a soupiré, puis a attrapé la main pour la tirer de toutes ses forces. J'ai ressenti un picotement au bout de mes doigts. Il y avait une oscillation dans l'air, une note stridente qui se dégageait de cette rune et me vrillait les oreilles. J'ai sifflé en harmonie pour l'adoucir, quand Ombre a pu extraire le magicien de son calvaire. “Euh... Bonjour, je suis Gayle d'Eauprofonde. Toutes mes excuses, je suis généralement plus doué pour ça.” Astarion l'a toisé de haut en bas. “Pour vous présenter, vous voulez dire ?” “Pour la magie. Mais dites-moi, vous étiez aussi à bord du nautiloïde, si je ne me méprends pas ?” “C'est ce truc-là ?” ai-je dit en pointant le vaisseau. “Celui-là même ! J'imagine alors que vous avez vous aussi été victime d'une insersion pour le moins désagréable dans la région oculaire.” “Je... Ne l'aurais pas mieux dit.” “Alors inutile de tourner autour du pot. La créature dont nous parlons, le parasite, avez-vous bien conscience qu'après une période de gestation extrêmement douloureuse, il nous transformera en flagelleurs mentaux ? Hum, j'en déduis à vos airs que vous l'ignoriez.” J'ai plaqué mes doigts sur ma bouche. J'avais la nausée. Devenir un de ces monstres ? Tout mon corps me démangeait. “Ce processus est nommé la sélémorphose, et je n'aurais pas de mal à vous convaincre qu'il serait préférable de nous en passer.” Astarion s'est mis à rire, on l'aurait cru possédé. “Évidemment que cette chose va me transformer en monstre, à quoi m'attendais-je ?” “Pour faire court, nous allons avoir besoin de soins, et le plus tôt sera le mieux. Cependant, une chose m'intrigue. Si vous n'êtes pas familiarisés avec ce processus, laissez-moi vous l'expliquer. Le premier jour, nous avons une forte fièvre et des pertes de mémoire.” Il a continué de détailler chaque étape de la transformation, mais j'ai préféré les oublier. C'est faux, je n'ai rien oublié, mais je ne veux pas les écrire. Lorsqu'il a fini, je suis allée derrière un buisson pour rendre le poisson de ce matin. Ombrecœur était aussi pâle que moi, mais n'a pas perdu sa contenance. Elle fronçait les sourcils. “Hum. Vous avez dit que le premier jour il y avait une forte fièvre, mais je me sens en forme.” “Précisément. Nous avons été infectés il y a bien plus de vingt-quatre heures, or nous n'avons pas de perte de mémoire, et la température de notre sang n'a pas grimpé. Tout expert vous le dirait : c'est anormal.” “Vous voulez dire qu'il y a une chance pour qu'on échappe au processus ?” “Peut-être. Mon côté pragmatique y voit le calme avant la tempête. Permettez-moi de vous accompagner à la recherche de soins, afin que nous n'ayons pas à vérifier nos théories respectives.”

Malgré son attrait pour les détails sordides et non nécessaires, avoir Gayle à nos côtés nous sera bien utile : c'est un archimage ! Il connait tant de choses. Il nous a confirmé que c'était bien le Chiontar qui parcourait la région ! Nous avons établi un campement un peu plus loin sur la route, tout près du fleuve. La Porte de Baldur ne doit pas être si loin, je retrouve enfin un peu d'espoir.

Capture montrant Mel perchée en haut d'un rocher, assise en tailleur, éclairée par la lune hors champ. En bas de l'image, entre les rochers, Astarion et Gayle sont en pleine discussion.

Page précédente | Page suivante