Première page sur quatre du journal d'aujourd'hui. Le cahier est posé sur un bureau en bois sombre, à côté d'une pile de livres et d'un encrier. Sur la droite du cahier repose le coin d'un parchemin illisible, légèrement déroulé de son tube métallique sculpté. Une lumière blafarde provenant du haut de l'image éclaire le tout. Deuxième page. Troisième page. Dernière page.

Nous y sommes arrivés... Les terres maudites. Les Ménestrels et les druides ont marqué la délimitation en construisant un portail sur la route pour dissuader le tout-venant. De l'autre côté, la forêt verdoyante laissait place à un paysage désolé d'arbres morts, plongé dans une nuit éternelle. La température était glaciale. Halsin nous y a préparés : “Prenez une torche ou n'importe quelle autre source lumineuse, et ne vous en séparez jamais. Vous rejoindriez les ombres.” Karlach s'est glissée à mes côtés. “Ne t'éloigne pas, je te tiendrai chaud. Cet endroit nous avalera tout entier si on se laisse disperser. Reste auprès de maman K.” “Hé, on n'a que six ans d'écart !” J'ai dégainé ma rapière en sifflant pour en faire scintiller la lame. La lueur était bien plus vive qu'à la forge, mais ma petite fierté n'a pas duré quand Ombrecœur a brandi sa masse pour la faire briller de mille feux. Elle a appelé Gratouille pour qu'il reste à ses côtés. En allumant une torche, Wyll a frissonné. “Quelle ambiance mortifère. Pas un cri d'animal, pas même de vol d'insecte. Et cette sensation d'oppression...” Ombre n'était pas aussi anxieuse. “Il y a une grande puissance dans l'ombre ici, je le sens. Elle est ancienne, familière. Mais à vous écouter, elle ne semble pas m'affecter. Pas aussi gravement, du moins. Je crois que... J'ai sa bénédiction. Dame Shar me protège, quand les autres doivent affronter son courroux.” “Et nous alors ?” boudais-je. “Ne me regarde pas comme ça ! C'est une bonne nouvelle, cela va me permettre de vous aider. Shar attend probablement de moi que j'accomplisse quelque chose. Nous devons trouver ce temple.”

Nous avons progressé prudemment. Parfois, des bruissements se faisaient entendre à proximité, ou peut-être était-ce des murmures. J'avais l'impression que nos pas sur la terre nue s'entendaient à des kilomètres. Plus le temps s'écoulait, plus notre solitude nous semblait illusoire. Après ce qui m'a semblé une éternité à suivre un chemin bordé de racines et de failles béantes, des lueurs et des voix nous sont parvenues. Nous avons dégainé nos armes en nous approchant. “Resserrez les rangs ! Restez dans la lumière. Qui va là ?” Halsin s'est approché en levant les mains. “Nous sommes des amis. Je viens du Bosquet d'Émeraude, et ces personnes m'accompagnent.” Alors que nous commencions à discerner les visages des personnes qui venaient à notre rencontre, j'ai aperçu un mouvement derrière celui qui était le plus loin, et qui ne portait pas de torche. “Attention !” Trop tard. Il a chuté, tiré par les pieds, et a disparu en un clin d'œil. “Yonas !” Nous avons formé un cercle avec l'autre groupe, brandissant les torches pour dissiper les ténèbres environnantes. Je n'entendais que le faible crépitement du tissu imbibé de pétrole. “Yonas ? Tu ne vois pas nos torches ? Suis ma voix. Reviens vers nous ! ... Yonas ?” Leur compagnon était de retour... Mais ce n'était plus lui. Son corps et la moitié de son visage étaient couverts d'une tourbe verdâtre qui lui rongeait les chairs. L'orbite de son côté défiguré n'était plus occupé que par un grain de lumière pâle en son centre. “Suis ma voix... Rejoins... Nous...” La cheffe du groupe reculait d'effroi, Wyll s'est mis en travers du chemin du revenant. “Son âme... Les ténèbres l'ont dévoré.” “Ménestrels ! Aux armes !” Alors que Wyll repoussait la créature, les ombres se sont mises à tourbillonner autour de nous. Des torches se sont éteintes, et des mains éthérées sortaient du sol. L'une d'elles a saisi ma cheville pour me faire tomber, et m'a brutalement tirée loin du groupe. Je ne trouvais aucune prise dans la poussière du terrain. J'ai aperçu le visage terrifié de Karlach qui me voyait partir, puis en quelques instants, même la lueur des torches a disparu. J'étais plus isolée que jamais, et les présences autour de moi n'arrangeaient pas ce sentiment. “Ombre ? Wyll ? KARLACH ?!” Je n'entendais rien. Ils ne pouvaient donc pas m'entendre non plus. Des choses me frôlaient, me murmuraient de les rejoindre. J'ai discerné un petit trait blanc dans l'obscurité qui m'étreignait. Je me suis instinctivement ruée dessus. C'était ma rapière ! Je l'ai saisie, puis je me suis retournée en la brandissant. À quelques centimètres de moi, un visage déformé, aérien et menaçant s'est aussitôt dissipé. Les présences s'éloignaient. Cette fois, j'étais bel et bien seule. Je tournais en rond, cherchant les traces de ma traction, en vain. Je n'osais pas me déplacer, de peur de m'éloigner des autres. J'ai planté mon arme dans le sol, et je me suis assise à l'abri de sa lumière.

“Meeel !” Je me suis redressée vivement. “Ici !!” “C'est elle ! Mel ! Tu m'entends ?” J'ai couru dans leur direction. “Bande d'inconscients ! Vous avez bien vu ce que ces ombres font à ceux qui s'éloignent de la lumière.” “Si vous touchez à un de ses cheveux, je vous embroche à la chaîne.” Je me suis approchée prudemment, les mains en l'air. Un des ménestrels a braqué son arbalète sur moi, Karlach l'a projeté à terre d'un coup de poing. “J'avais prévenu ! Mel, tu n'as rien ?” “Tout va bien, j'avais ma rapière... Mais j'avais si peur de ne pas vous retrouver !” “J'ai eu peur aussi ma belle. Viens, ce sont des ménestrels, ils connaissent un endroit sûr.” Le ménestrel qui se relevait en massant sa joue a jeté un regard noir à Karlach. Leur cheffe me dévisageait, elle avait du mal à croire que je n'étais pas devenue un de ces monstres. “C'est exact. Je suis Lassandra, je dirige cette équipe. Nous résidons dans une auberge protégée par magie. C'est le seul endroit de la région qui n'a pas été englouti par la malédiction. N'avancez surtout pas plus à l'Ouest, les ombres y deviennent si denses que même la lumière de vos torches ne vous protège plus. Si vous voulez reprendre votre souffle, l'auberge est le seul endroit où aller. Suivez-moi.”

La brume noire s'interrompait brusquement alors que nous traversions un pont de pierre menant au refuge. À mon étonnement, il faisait encore jour. Non... C'était le matin. Lassandra a échangé quelques mots à voix basse avec une garde à l'autre bout du pont, qui nous a fait un signe de tête pour nous intimer de la suivre. Elle s'est approchée de la fontaine tarie au centre d'une petite place, où se tenait une personne qui nous tournait le dos. “Jaheira !” J'ai entendu Karlach émettre un couinement. La Jaheira ? L'héroïne du Trône de Fer ? Si Elminster occupait la plus grande part du répertoire des bardes de la Côte des Épées, Jaheira n'était pas en reste ! La druide aux cheveux blancs tressés nous a fait face. Son autorité était incontestable. Elle a fait un signe à la garde qui a sorti son arme, puis a levé une main vers nous. Des lianes se sont soudainement enroulées autour de nos jambes. Ombrecœur perdait patience. “Un simple bonjour, est-ce trop demander ?” Jaheira lui a adressé un sourire narquois. “Bonjour.” “On a sauvé vos soldats, et c'est comme ça que vous nous remerciez ?” “Une habile manœuvre pour nous infiltrer. Vos acolytes ont déjà prouvé leur ingéniosité, âmes éveillées.” Elle a sorti de sa poche un petit bocal contenant une larve. Une larve illithid. “C'est une espèce mystérieuse qui dissimule de nombreux secrets, mais s'il y a une chose dont nous sommes sûrs, c'est qu'elle reconnaît les siens. Vous n'auriez jamais dû venir ici, serviteurs de l'Absolue.” “Attendez !” Une jeune tieffeline courait dans notre direction. “Qu'est-ce que vous faites ? Ils nous ont sauvé la vie !” “Quoi ? Ce sont eux qui ont protégé le bosquet ?” “Ouais ! Ils ont massacré les gobelins qui nous attaquaient. Et puis, ils sont sympa ! Même qu'ils ont avec eux le gentil druide qui s'était fait enlever.” Jaheira a jeté un regard aux jambes de Karlach, les lianes qui les enserraient s'étaient flétries sous la chaleur. Karlach s'est excusée en essayant de les renouer sans grand succès. “Des âmes éveillées qui n'ont pas cédé à l'Absolue ? Comment est-ce possible ?” Gayle lui-même n'avait jamais entendu ce terme. “Voilà deux fois que vous nous qualifiez d'âmes éveillées, puis-je vous demander ce que cela signifie ?” “C'est comme ça que se font appeler ceux qui entendent l'Absolue... Ceux qui ont cette chose dans le crâne. Vous êtes à ma connaissance les premiers à échapper à son contrôle. Mais j'ai assez d'expérience dans les situations désespérées pour reconnaître une lueur d'espoir quand j'en vois une. Dites-moi ce qui vous amène dans ces terres. J'imagine que ce n'est pas pour bronzer.” Une fois les lianes dissipées, Wyll est allé à sa rencontre. “Nous cherchons à nous débarrasser de ces parasites... Et je souhaite sauver mon père que ce culte a emmené aux Tours de Hautelune.” “Dans ce cas, nos intérêts convergent. Les cultistes ont fait de nombreux prisonniers. Nous devons tous en finir avec la peste galopante de l'Absolue. Vous trouverez de quoi manger dans cette auberge, là-bas. Il y a aussi des lits, si vous voulez vous reposer. Vous semblez en avoir besoin.” Jamais de ma vie je n'avais entendu des mots aussi doux. Elle a poursuivi : “Venez me trouver quand vous serez prêts à repartir, que nous trinquions. Mon instinct me souffle que vous pourriez bien être le don du ciel que j'espérais.” Karlach faisait des petits pas en serrant ses poings sur sa poitrine. “Oh bon sang. C'est Jaheira. C'est Jaheira ! Ma mère me racontait ses histoires !”

Astarion semblait assez mal en point, je suis allée le voir alors qu'on se préparait à se coucher après un repas de fête. “Dis, je suppose que dans cette région, tu ne dois pas trouver beaucoup d'animaux pour satisfaire ton appétit...” “Oh, chérie, ne t'en fais pas pour moi. J'ai la chance de pouvoir survivre sans devoir goûter à ta cuisine populaire.” J'ai levé les yeux en souriant. Au moins il n'a pas perdu son piquant. “C'est juste que... Comme on est à l'abri ici... Si tu as besoin, tu peux boire un peu de mon sang.” Son rictus narquois s'est effacé, il semblait tout à coup beaucoup plus sérieux. “Je pensais ce que j'ai dit l'autre fois. Je ne voulais ton sang qu'en prévision des combats qui nous attendaient. J'ai survécu des mois sans me nourrir, je peux bien attendre quelques jours. Aussi appréciable soit ton offrande, bien sûr !” “Des mois ?!” “Disons que mon ancien geôlier aimait expérimenter sur ma personne.” “Tu parles du vampire qui t'a changé ?” “Cazador... C'est son nom. Cazador Szarr.” “C'était comment ? Si tu veux en parler... Excuse-moi, c'est indiscret.” “Eh bien, connais-tu le pouvoir d'un vampire sur ses rejetons ?” J'ai secoué la tête. “Il est absolu. Quand Cazador me disait de ne pas bouger, je restais immobile jusqu'à ce qu'il annule l'ordre. Une nuit, il en a profité pour graver un poème sur mon dos, avec une dague. Ça lui a pris quelques heures, il fredonnait pendant que j'endurais silencieusement.” J'étais sous le choc. Je ne trouvais pas les mots. “Oh, je n'étais pas pressé de le retrouver à la Porte. Mais avec les pouvoirs de cette larve qui me protège du soleil, qui préserve mon libre arbitre... Avec votre aide, je pourrais bien obtenir ma vengeance.” “Tu veux qu'on s'attaque à un vampire ?!” “Et pourquoi pas ? On a bien un chasseur de monstres avec nous, je suis sûr qu'il serait ravi d'ajouter un vampire à son palmarès !”

Je n'ai pas vraiment envie de m'attaquer à un vampire... Mais Astarion n'a pas tort, notre groupe a déjà remporté de belles victoires, il se pourrait qu'on puisse relever ce défi. Et puis, on a déjà aidé Lae'zel, et je compte bien accompagner Ombrecœur à ce temple. Il serait injuste qu'on abandonne Astarion à cette vie effroyable une fois débarrassés de nos parasites.

Capture du jeu. Mel a le regard perdu dans le vide en s'appuyant sur un bureau, face à une fenêtre bordée de lierre. Quelques faibles rayons de soleil éclairent les feuilles de droite, le reste est plongé dans une pénombre froide. Derrière Mel, deux lits sont occupés par Wyll et Ombrecœur.

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