Première page sur trois, le cahier est posé sur de la terre jonchée de feuilles et d'herbe. Deuxième page. Dernière page.

“La chute de Vlaakith ? Hshar'lak ! Je devrais vous éventrer sur place pour l'avoir seulement évoqué.” C'était Lae'zel ? Il faisait encore nuit. Je la discernais dans la pénombre, aux côtés d'Ombrecœur. Elles faisaient face à un groupe de giths. Pendant un instant, j'ai eu peur qu'on se fasse attaquer, mais l'un d'eux était à genoux et avait posé son épée. Ils étaient apparemment venus parlementer. Karlach s'est accroupie à côté de moi en me demandant discrètement ce qui se passait, j'ai haussé les épaules. Au loin, Ombre a surenchéri : “Sachez qu'il est hors de question que je vous remette le prisme astral, si c'est ce que vous voulez.” Le gith désarmé a parlé : “Ce n'est pas ce que je désire. J'ai reçu des nouvelles de la Crèche Y'llek. Vous êtes infectées, et pourtant, celui qui se trouve à l'intérieur du prisme a décidé de vous accorder le bénéfice de son pouvoir. Cet être a la capacité de mettre un terme au joug de Vlaakith. Cela fait des siècles que j'œuvre secrètement dans ce but, et quand vous avez subtilisé le prisme, j'ai cru que tout était perdu. Mais c'était tout le contraire, car vous m'avez offert l'opportunité que j'attends depuis si longtemps. Il ne nous manque plus que la clé permettant de le libérer, et je pense avoir trouvé une personne capable de nous la procurer. Apportez le prisme à la Porte de Baldur, dans un endroit appelé la Caresse de Sharess. C'est là, dans cet établissement, que se jouera l'avenir de mon peuple.” Karlach a pouffé de rire, je l'ai poussée du pied pour la faire tomber. Le gith à genoux nous a lancé un regard outré et a poursuivi : “Lae'zel. Ensemble, nous briserons nos chaînes. Nous ne serons plus les esclaves de Vlaakith.” “Je ne suis l'esclave de personne, kith'rak jhe'stil. La reine éternelle est toute la liberté dont j'ai besoin. Elle me purifiera et m'octroiera les honneurs de l'ascension.” “Ce n'est qu'un tissu de mensonges, Lae'zel. La purification, l'ascension... Rien de tout ça n'est vrai. Le zaith'isk n'a aucun pouvoir purificateur, il permet uniquement d'extraire les souvenirs des infectés avant de les tuer. Quant à la reine-liche, les élus qu'elle est supposée honorer de sa bénédiction suprême sont, en réalité, dévorés dans le seul but d'accroître son pouvoir et de la rapprocher du statut divin auquel elle aspire.” “C'est de la démence. Cette hérésie est insupportable ! Je refuse d'en entendre davantage. Je... Toute ma vie, j'ai servi Vlaakith. Je connais son credo par cœur, j'ai livré toutes les batailles qu'elle m'a assignées ! ... Et pourtant, elle m'a nommée hshar'lak. Vos paroles sont chargées de vérité. Je vous retrouverai à la Porte de Baldur. J'espère pour vous que je ne le regretterai pas.” “Lae'zel. Je vois une T'lak'ma Ghir en vous. Ma sœur dans la liberté. Ensemble, nous aiderons notre peuple à voir la lumière. Je ferais bien d'y aller. Le regard de Vlaakith est assez perçant pour traverser les mers et les cieux. Elle me croit loyal, elle ne doit surtout pas découvrir la vérité me concernant. Veillez précieusement sur le prisme astral, ne laissez personne s'en emparer et tuez quiconque ose s'y essayer. Maintenant, mettez-vous en route pour la Caresse de Sharess. Je vous y attendrai, Lae'zel.” J'ai pouffé... Évidemment, ça a encouragé Karlach qui s'esclaffait. Je voulais me retenir, mais elle ne m'aidait vraiment pas. Lae'zel et Ombrecœur semblaient pour une fois d'accord : elle voulaient toutes les deux nous tuer. J'ai agité les bras pour m'excuser et, incapable de me mettre debout à cause de mes pieds endoloris, j'ai demandé à Karlach de tirer ma paillasse pour nous éloigner et les laisser tranquilles. Ça n'a pas vraiment aidé, je me suis mise à crier quand la paillasse a pris feu, et Karlach hurlait de rire. Le gith s'est relevé lentement en concluant : “... Si tant est que vous y arrivez vivante, avec cette... Compagnie.” D'un geste de la main, il a ouvert un portail que lui et les autres giths ont franchi.

Lae'zel était plus remontée que jamais. “Que signifie cette agitation ?!” “Excuse-nous Lae'zel, c'était de la nervosité.” Je me redressais péniblement en m'appuyant sur un muret. Mes pieds étaient vraiment dans un sale état, je ne voyais pas comment j'allais pouvoir reprendre la route. “Chk. Ne vous avisez pas de me déshonorer de la sorte une deuxième fois. C'était le kith'rak suprême Voss, le plus éminent des chevaliers githyankis.” “Je suis... Désolée. Ça ne se reproduira plus, promis. Alors, tu vas vraiment tourner le dos à ta reine ?” “Vlaakith'ka sivim hrath krash'ht. Seule Vlaakith nous permet de trouver la lumière. Ce sont là les tout premiers mots que j'ai lus sur une ardoise en tir'su. Cette phrase n'est pas un simple aphorisme, elle est la loi. Notre credo. La base sur laquelle sont ancrés nos dix mille postulats. Renier un postulat, c'est renier Vlaakith. Et ceux qui renient Vlaakith se condamnent à finir dans la panse d'un dragon. Si Voss dit vrai... Si l'ascension est un mensonge et la purification une simple fable, alors je n'ai commis aucune faute envers Vlaakith... C'est elle qui m'a trompée de la plus ignoble des façons.” “Tu es la personne la plus loyale que je connaisse. Elle ne mérite pas ta dévotion et ta force.” “Vlaakith était la source de ma force, et j'étais l'instrument de sa volonté. Une guerrière. Une championne. Une arme destructrice. Mais si l'ascension n'est qu'une condamnation à être absorbé par Vlaakith... Alors je n'ai rien d'un prédateur. Je ne suis que du bétail, élevé dans le seul but d'être dévoré un jour. Les githyankis ne sont que des esclaves, dont l'unique raison d'être n'est pas de combattre les ghaiks et de prévenir le Grand Dessein, mais de permettre à Vlaakith de s'élever au divin. J'ai besoin de réfléchir. Nous devons rejoindre le kith'rak Voss à la Caresse de Sharess.” “Pffrt...” “Karlach !!”

Tout le monde était d'accord pour prendre une journée de repos. Nous n'étions plus qu'à quelques heures des terres maudites, et la végétation se faisait plus dense. Wyll a trouvé des myrtilles et des noix ! Je me sentais revivre ! J'en ai mis dans un tissu pour les emmener avec moi, et j'ai boîté jusqu'à une petite clairière où je me suis assise dans l'herbe humide pour jouer du violon. Je n'étais pas très adroite, mes bras tremblaient, mais j'ai quand même pu retrouver l'air de la composition d'Alfira. “Hey soldat. Je ne voulais pas t'interrompre.” Karlach s'approchait doucement, je l'ai invitée à s'assoir à côté de moi. “Il faut absolument qu'on arrive avant Voss, je veux voir sa tête quand il réalisera !” “Je te parie qu'il ne se rendra compte de rien, l'entrée ressemble à un bar classique.” “Ne ruine pas mon espoir ! Ah, en tout cas ça m'a fait du bien de rire.” “Pauvre Lae'zel, on l'a vraiment embarrassée !” “Bah, va falloir qu'elle s'y habitue avec nous. T'en fais pas pour elle. Dis-moi plutôt comment tu te sens !” “Honnêtement, à chaque fois que j'essaie de penser à autre chose qu'à mes talons, ils me rappellent cruellement leur triste état.” “T'inquiète pas, tout le monde avait besoin de s'arrêter. Demain tu seras comme neuve !” “Hum, je n'irais pas jusque-là.” J'ai approché ma main de la sienne, je sentais mes doigts chauffer. “J'aimerais tellement pouvoir te toucher.” “Ah ouais ? Et tu t'y prendrais comment ?” Je lui ai fait un sourire malicieux. “Je prendrais ta main pour qu'on aille se balader toutes les deux.” “Ha ! Ça pourrait être chouette.” Elle masquait très mal sa déception, c'était craquant ! “Et une fois qu'on serait suffisamment loin de tout pour ne pas se faire embêter, un peu comme ici, je t'enlacerais pour goûter tes lèvres.” “Hum...” “Je dessinerais tes hanches du bout des doigts, puis je t'allongerais et je déferais lentement tes vêtements sans m'arrêter de t'embrasser...” “Ok, là ça me plait !” “Je sentirais les détails de ton cou, de ta gorge, de tes seins sur ma bouche. Mes doigts parcourraient doucement le creux de ton dos...” Ses iris étaient devenus bleu vif. “Huhu, arrête-toi ma belle, c'est trop cruel ! Bon sang, partons maintenant, je ne veux pas perdre un jour de plus avant que Dammon répare mon engin !” Je me suis mordu la lèvre pour ne pas continuer. Elle s'est légèrement penchée vers moi en souriant. “... Mais merci, tu m'as donné beaucoup à réfléchir toute seule.” “Hum ? Pourquoi toute seule ?” “Ben, toute seule... Tu vois, non ?” “Oui, mais tu n'es pas obligée d'être toute seule.” “Oh, tu... Tu veux dire... ?” Je me suis allongée en plongeant mes yeux dans les siens, et j'ai glissé une main sous mon pantalon en riant. Elle s'est allongée à côté de moi, et j'ai pu finir mon histoire.

Capture montrant Mel et Karlach allongées par terre, entourées de fleurs et d'herbes hautes. Mel est endormie sur le flanc, Karlach est derrière elle et l'observe en s'appuyant sur son coude. Des branches feuillues pendent depuis le haut de l'image. Une lumière pâle éclaire le fond, devant lequel un petit chemin de terre s'enfonce jusqu'au coin supérieur droit où des rochers bordent une rivière.

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