
Des cris m'ont réveillée en sursaut. Astarion, déjà debout, se récurait nonchalamment les ongles avec sa dague, qu'il a pointée dans la direction des cris quand il a vu mon air inquiet. “Ça vaudrait le coup d'aller voir, non ?” Il a haussé les épaules, je l'ai laissé à ses occupations pour aller vérifier d'où provenaient les voix. Ombrecœur m'a rejointe, elle était encore en tunique mais a pris sa masse et son bouclier.
Nous avons longé la falaise pour apercevoir un groupe d'aventuriers, cerné par une horde de gobelins ! Il y en avait plus d'une dizaine. Deux d'entre eux, juchés sur une colline, nous ont repérées dès notre arrivée et nous ont mitraillées de flèches. Paniquée, je me suis prostrée, et Ombrecœur a brandi son bouclier face à nous pour dévier les projectiles. “À couvert !” J'ai obéi et plongé derrière les rochers pendant qu'elle chargeait. J'étais paralysée, je ne me suis jamais battue, et encore moins dans une mêlée mortelle. J'entendais le choc des armes et les cris d'efforts. Puis je l'ai entendue gémir de douleur, alors je suis sortie de ma cachette sans réfléchir. J'ai aussitôt senti une douleur abominable : une flèche traversait mon abdomen. Je me suis écroulée par terre, prise de panique, en fixant le sang sur mes mains. “Mel ! Défends-toi !” Un gobelin brandissant une hache se ruait sur moi. Que pouvais-je faire ? Je n'avais pas d'arme, je ne savais de toute façon pas me battre. Immobile, j'ai fixé ce gobelin qui souriait face à une proie si facile. C'était la fin. Mais dans un son de déflagration étouffée, le gobelin a subitement été réduit en cendres. Gayle m'a attrapée sous les bras pour me tirer à couvert, j'ai gémi d'anticipation mais il a fait attention à ne pas bouger la flèche, puis il a rejoint la bataille en récitant ses sortilèges. J'étais si effrayée et inutile. Je voulais compresser ma plaie mais elle me faisait trop mal et mes mains tremblaient trop fort, j'allais me vider de mon sang.
Le tumulte s'est calmé, puis s'est conclu par un bruit mouillé. J'entendais des voix sans pouvoir les discerner. Des pas s'approchaient. J'ai bloqué ma respiration. C'était Ombrecœur et Gayle, quel soulagement. Ombre s'est agenouillée devant moi. “J'ai une flèche...” ai-je gémi. Elle me souriait. “Je vois ça. Je vais la retirer puis te soigner, d'accord ?” “Non non attends !” Les paumes de ses mains se sont illuminées alors qu'elle en posait une contre ma plaie et l'autre sur la flèche. J'étais paniquée. “Regarde-moi. Mel, regarde-moi !” J'ai plongé mes yeux dans les siens, et j'ai aussitôt eu l'impression qu'on me vidait de mes entrailles, mais la douleur a disparu en un instant. “Ne fais jamais ça sans soins immédiats.” “Ça ne risque pas” ai-je répondu d'une voix si faible que je doute qu'elle m'ait comprise. Gayle m'a aidée à me relever lentement. Mes côtes étaient encore douloureuses, mais c'était supportable. J'ai alors vu la plaie sur l'épaule d'Ombre. Elle a utilisé toute sa magie pour moi ! Je me suis confondue en excuses. “Ce n'est rien, ne t'inquiète pas. Les potions du camp suffiront. Et puis, le premier coup est toujours le plus impressionnant. Félicitations, tu es une véritable aventurière maintenant !” J'étais sonnée par sa remarque, à moins que ça ne soit par la perte de sang. Moi, une aventurière ? Je n'avais même pas envisagé qu'on puisse avoir à se battre, mes seules aventures se sont déroulées sous les draps ! Gayle se tenait le menton. “Tu n'as pas eu de chance, ce gobelin te traquait. Tu as probablement l'impression qu'on frôle la mort mille fois quand on se bat, mais la position la plus avantageuse est à proximité des boucliers de tes camarades. Crois-en un magicien.” Ombre a rétorqué en grimaçant : “Boucliers, et armures. Retournons au camp, je dois récupérer la mienne.”
Je n'ai pas vu le sourire narquois d'Astarion. À vrai dire, il semblait même éprouver des remords, son visage était encore plus pâle que d'habitude en voyant le sang sur ma tunique. Il a aidé Ombrecœur à trouver une potion dans le coffre du camp. Gayle et Ombre ont proposé de retourner au portail devant lequel la bataille s'est déroulée... Je n'ai pas osé prendre part à la conversation, je n'étais pas arrivée assez loin pour voir ce portail. Sur place, j'ai blémi en constatant le carnage. Parmi les gobelins qui gisaient à terre, j'ai aussi reconnu deux des aventuriers qu'ils ont attaqués. Les gardes ont reconnu Ombre et Gayle et ont ouvert l'accès à leur refuge. C'étaient des tieffelins d'Elturel ! Zevlor, un paladin âgé qui dirigeait la défense du portail, est venu nous remercier. Je suis passée entre mes camarades pour lui parler. “Elturel a vraiment quitté les Enfers ? Est-ce que Cérulie et Uvel sont avec vous ?” “Je ne les connais malheureusement pas. D'autres groupes exilés d'Elturel ont pris des routes différentes, peut-être se sont-ils rendus à Berdusk ?” “Non... Elle aurait voulu revenir à la Porte.” “Je suis désolé. J'aimerais pouvoir vous rassurer, mais tant de gens ont péri en Avernus.”
“Qui étaient ces gens ?” m'a demandé Ombre. “Mes parents. Ils sont originaires d'Elturel, et ils y sont retournés quand je suis devenue... Indépendante.” “Oh, mes condoléances. Prends le temps qu'il te faut.” “Ça ira. J'ai fait le deuil quand j'ai appris qu'Elturel avait disparu. J'ai juste espéré un instant... Tu as encore tes parents ?” Elle m'a répondu sur un ton étrangement insouciant. “Non ! Je suis orpheline. De toute façon, j'ai oublié presque toute mon enfance.”
Les réfugiés tieffelins s'étaient installés autour d'un bosquet druidique, l'endroit m'apparaissait comme un havre de paix. Une paix troublée par les pleurs d'une femme ayant perdu son frère, qui a connu au portail un destin plus tragique que le mien sous les flèches des gobelins. J'ai voulu aller la soutenir et lui présenter mes condoléances, mais Ombre m'a tirée par le bras sans rien dire, je crois qu'elle ne voulait pas s'éterniser. L'indifférence de mes camarades face à la mort m'angoisse, j'espère ne jamais connaître cette désinvolture. Ou peut-être était-ce parce que le défunt était un tieffelin. Cette perspective ne m'enchante pas plus.
Les réfugiés nous remerciaient d'avoir combattu pour eux, mon embarras grandissait à chaque poignée de main. L'un d'eux nous a proposé de choisir une récompense dans ses bagages. Il y avait un violon ! Je voulais tant en rejouer, mais le mien était resté à la Porte. Le tieffelin a décelé les étoiles dans mes yeux, et a mis l'instrument entre mes mains. Je voulais refuser, mais il m'a assuré qu'il ne savait pas en jouer, et que j'en ferais meilleur usage. J'étais aux anges, j'ai joué un petit passepied que je connaissais bien, mais je l'ai écourté pour ne pas titiller l'impatience de ma camarade. Nous avons aussi fait la connaissance d'un humain qui était venu prêter main-forte au combat, Wyll. Lui aussi était à bord du vaisseau. Charmant, impossible de le nier, et la cicatrice autour de son œil factice n'amenuisait en rien l'intensité de son regard. Il se fait appeler l'Épée des Confins, un nom que j'ai déjà entendu. Je ne m'attendais vraiment pas à rencontrer des célébrités par ici ! Wyll souhaitait nous rejoindre en quête d'un remède, il avait d'ailleurs une piste toute proche, une certaine Nettie dans l'enclave des druides. Il nous a expliqué la situation : les tieffelins se sont réfugiés ici à cause des attaques de gobelins, mais les druides s'apprêtaient à lancer un rituel qui isolerait l'enclave, laissant les tieffelins à la merci des assauts ennemis. “De plus, une autre menace pèse sur les habitants de cette contrée. Advocatus Diaboli. Une diablesse sanguinaire nommée Karlach sème la mort, je dois absolument l'arrêter. Mais comme disait mon père, un bon repos fait la moitié du travail, et l'heure n'est plus à la traque.”
Nous avons invité Wyll au camp, et il m'a proposé des séances d'entraînement à la rapière. J'étais réticente, mais Ombrecœur a accepté pour moi en m'encourageant. Ça ne peut pas me faire de mal, a-t-elle dit. On commence la première session dans quelques minutes, “dès que j'ai fini d'écrire”. Je peine à garder les yeux ouverts. Je dois bien avoir d'autres choses à raconter... Non allez, tant pis, j'y vais. Ça ne peut pas me faire de mal. Et puis j'aurai le temps de jouer un peu de violon ensuite.

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