Première page sur cinq de la nouvelle journée retraçant le texte qui suit. Le cahier est visiblement posé sur ses genoux, on voit sur les côtés qu'elle est assise sur sa paillasse de couchage, près du feu. Deuxième page. Troisième page. Quatrième page. Dernière page.

La tension montait dangereusement entre les druides et les tieffelins d'Elturel. J'aurais voulu trouver une solution pour convaincre les druides de ne pas effectuer leur rite, mais c'était peine perdue : leur cheffe, Kagha, considère les enfants tieffelins comme des parasites. J'aurais giflé cette infâme vipère. Elle menaçait de donner en pâture à son serpent une pauvre gamine qui a tenté d'interrompre le rituel pour protéger ses parents. Wyll l'a convaincue de relâcher la jeune fille. Rath, un autre druide, l'a remercié d'être intervenu. Rath nous a expliqué que l'ancien chef du bosquet, Halsin, a été capturé par les gobelins, et que Kagha en a profité pour s'accaparer la place. Il nous a indiqué que Nettie se trouvait dans la pièce d'à côté.

“Un instant.” Nettie a levé un doigt en direction d'Ombrecœur qui s'approchait, puis a murmuré des incantations pour soigner un oiseau blessé. “Voilà. Puis-je vous aider ?” “Nous cherchons une personne qui aurait des compétences curatives particulières.” “Pour enlever les larves dans nos têtes”, ai-je ajouté. Ombre m'a jeté un regard assassin pendant que Gayle me tapait du pied en s'éclaircissant la gorge. J'ai décidé d'arrêter de parler, peut-être définitivement. “Des larves dans vos... ? Vous voulez dire des larves de flagelleur mental ?” “Vous pouvez y faire quelque chose, oui ou non ?” “Je... Je vais voir ce que je peux faire. Suivez-moi, je peux peut-être vous aider, mais nous devons faire vite. Par ici.” Je trépignais d'impatience pendant qu'elle nous conduisait dans une autre pièce. Enfin ! Je serais bientôt libérée de cette larve dans la tête et de cette boule dans l'estomac qui m'empoisonnent depuis quatre jours ! Elle a attrapé une branche épineuse. “Je vais faire de mon mieux. Je ne suis pas maître Halsin, mais on va quand même pouvoir tenter quelque chose. Vous, venez avec moi.” Elle m'a pointée du doigt, je me suis empressée de la suivre mais Ombrecœur m'a arrêtée d'une main. “Non, vous pouvez faire ça ici. Je voudrais observer.” “Très bien...” Nettie a soupiré, puis a posé la branche pour plutôt prendre une fiole remplie d'un liquide vert. “Écoutez, je vais être franche, il n'y a rien que je puisse faire, d'accord ? Vous êtes dangereux. Si vous vous transformez, vous nous tuerez tous, druides et tieffelins. Ceci est du venin de vouivre. Promettez-moi de le boire si vous ressentez les premiers symptômes.” Mon sourire s'est effacé. “Mais... Et la branche ? Vous avez dit...” “Elle n'a jamais eu l'intention de nous aider. Mel, cette branche allait te tuer. Ne comptez pas sur nous pour boire votre poison. Nous trouverons une solution, avec ou sans vous.” “Si vous ne voulez pas prendre cette fiole, alors ayez au moins la décence de partir le plus loin possible. Vous êtes condamnés, et j'en suis navrée, mais nous n'avons pas à l'être aussi.” “Vous avez mentionné Halsin, c'est votre archidruide n'est-ce pas ?” a demandé Wyll. “Ancien archidruide. Kagha l'a remplacé depuis que les gobelins lui ont mis la main dessus.” “Et vous pensez qu'il serait capable de nous aider ?” “C'est... Probable. Mais à votre place, je ne compterais pas là-dessus, à moins d'affronter une horde de gobelins pour le libérer.”

J'étais dévastée. Je commençais à comprendre le cynisme de mes camarades. J'étais manifestement la seule à ne pas avoir deviné les vraies intentions de cette druide. Nous avons quand même gagné une information précieuse : nous devions nous assurer qu'Halsin était encore vivant, chez les gobelins. Le ton est monté entre Ombre qui voulait infiltrer les gobelins, et Wyll qui voulait retrouver Advocatus Diaboli. J'ai proposé qu'on fasse deux groupes, nous n'allions de toute façon pas visiter le camp des gobelins à cinq. Ombrecœur s'y connait en infiltration (elle sait tout faire !), elle est partie chez les gobelins, et Astarion a accepté de l'accompagner.

Gayle, Wyll et moi quittions le bosquet pour rejoindre une forêt au Nord-Ouest. L'endroit était très agréable, nous remontions un ruisseau qui longeait le chemin, j'en oubliais presque ce que nous nous apprétions à combattre. Gayle me faisait un cours magistral sur les différences entre la magie primordiale des druides, la magie divine qu'utilise Ombrecœur, et la magie arcanique dont il est érudit. Selon lui, j'ai le potentiel pour apprendre à pratiquer la magie arcanique : il a perçu des oscillations dans la Trame autour de moi hier soir, pendant que je jouais du violon. Il m'a dit que beaucoup de bardes avaient développé la capacité de canaliser les arcanes, non pas en déclamant des sorts comme le font les mages, mais en jouant de leur instrument.

Je n'ai pas pu m'imaginer en barde bien longtemps, Wyll a fait un geste de la main pour nous arrêter : Karlach était en vue. Dur retour à la réalité. Il a dégainé sa rapière, j'ai fait de même en me remémorant comment je devais la tenir. La diablesse avait un genou à terre, elle était entourée de flammes de l'enfer, une tieffeline au cœur incandescent et dont la corne droite était brisée. Ignorant notre présence, elle s'est redressée dans un rugissement bestial. La végétation sous ses pieds était réduite en cendres. J'étais cachée derrière Gayle qui m'a délicatement repositionnée devant lui pour éviter que je le blesse avec ma lame. La diablesse a aperçu Wyll s'approchant avec détermination. “Advocatus Diaboli. La puanteur de l'Avernus.” “Ça alors, la célèbre Épée des Confins. Moi qui pensais vous avoir semé.” “Sors ton arme, monstre.” “Ha ! Toujours aussi réglo. Touchez-moi, et vous le regretterez.” Autour d'elle, l'air se déformait sous l'effet de la chaleur. Mais alors qu'elle empoignait son immense hache, mon esprit était assailli d'images et de sensasions terrifiantes. J'étais soudain entourée de démons que je tranchais par rangées, aussi ardente que le foyer d'une forge gnome. Les scènes se déroulaient à toute vitesse, me projetant dans une autre bataille, cette fois cernée par des cambions serviteurs de Zariel. Mon sang n'était que pure adrénaline, mes yeux balayaient les alentours à la recherche d'une issue. Puis le nautiloïde, la confusion, l'échappatoire. “Qu'est-ce que c'était ? La Porte de Baldur ? Pourquoi...” Karlach ne comprenait pas ce qu'elle venait de voir, mais moi si. J'étais trempée de sueur, mon corps réagissait à la sensasion de fournaise que mon esprit venait de vivre. Wyll s'est mis en garde. “La preuve que vous êtes le toutou de Zariel.” J'ai fait un pas hésitant. “Wyll, attendez ! Je viens de voir...” “J'ai vu aussi. Ne vous laissez pas berner par ces diableries.” “Non, vous ne comprenez pas. Ce sont les larves ! C'est à cause d'elles que nous avons eu ces visions. C'étaient ses souvenirs.” “Impossible ! Elle sert l'archidiablesse ! Elle se battait avec ces engeances infernales, pas contre elles !” “Vous avez vu la même chose que moi, n'est-ce pas ? Elle est une victime de cette guerre.” Karlach a explosé de joie : “Merci ! Oh, merci. Je pourrais vous serrer dans mes bras, mais vous y laisseriez votre peau. Je n'ai jamais voulu servir Zariel. J'ai été forcée de me battre pour elle.” “Vous voudriez que je fasse confiance à cette diablesse ? Elle... Merde ! Vous n'êtes vraiment pas une diablesse, n'est-ce pas ? J'ai été dupé.” “Je ne suis pas une diablesse, Épée des Confins. Mais si vous tenez à vous en faire, je peux vous aider. Zariel a dépêché ses sbires pour me retrouver et me ramener en Avernus. Ces guignols se font passer pour des paladins de Tyr, mais ne vous laissez pas berner. Ils ont fui après la raclée que je leur ai mise, mais ils me poursuivront sans relâche tant qu'on ne les arrêtera pas.” Wyll avait la mine basse, plongé dans ses pensées. J'ai promis à Karlach que nous traquerions ses poursuivants dès demain.

Alors qu'on traversait le ruisseau pour regagner le camp, Karlach a remarqué que je grognais en me tenant l'abdomen quand je poussais trop fort sur mes jambes. Je lui ai raconté la mésaventure, en insistant sur ma parfaite inutilité. Gayle, qui laissait trainer son oreille, a rétorqué : “Permets-moi d'en disconvenir : rares sont les personnes non initiées capables de lancer des sorts sans composante verbale. Parmi elles, la plupart sont des ensorceleurs ayant une prédisposition naturelle pour la chose, et bien que ce fût suffisamment subtil pour échapper à la plupart de mes confrères et consœurs, je t'ai vue plus d'une fois interagir avec la Trame. Spécifiquement, sans toi, je n'aurais pas pu m'extirper de la rune dans laquelle j'étais piégé lors de notre première rencontre.” Karlach a ri. “Ha ! Tu vois soldat, personne n'est inutile, et certainement pas toi. Je sais pas si c'était de la magie, mais tu m'as sauvée aussi en calmant la légendaire Épée des Confins qui voulait me tailler le gras. En plus de dix ans, tu es la toute première personne à voir chez moi autre chose qu'une arme. C'est pas rien. Vraiment pas rien.” Ses derniers mots trahissaient une peine enfouie. Dix ans... ?

En nous enfonçant dans la forêt pour retrouver le sentier, nous avons entendu des jappements. J'ai fait deux pas hésitants dans leur direction, mais j'ai été doublée par Karlach qui s'y dirigeait avec détermination. Wyll a protesté qu'on devait rester sur nos gardes, mais nous étions déjà loin. Dans un croisement, un grand chien blanc tournait autour du corps inanimé de son maître. Vue la quantité de sang qui colorait la terre, nous n'avions pas besoin de nous approcher pour deviner que celui-ci ne se relèverait pas. Karlach s'est penchée en appelant le chien qui a émis un grognement hésitant. Je me suis accroupie en tendant la main et en sifflant un air relaxant, sans plus de succès. J'ai déploré qu'on ne puisse pas se faire comprendre, quand les jappements du chien ont commencé à se distordre. Les garçons arrivaient après nous, j'ai vu Gayle stopper Wyll et lui murmurer quelque chose. Le chien m'a dit : “Partez d'ici.” Il a parlé ! Un peu hébétée par la situation, je lui ai assuré que nous n'étions pas des ennemies. “Étrange, il y a la mort dans votre odeur, mais pas dans vos mots. Vous devriez quand même partir, mon ami est blessé et a besoin de repos.” “Je suis vraiment désolée, je crois que ton ami ne se réveillera pas.” “Bien sûr que si, il se réveille toujours. Ensuite, on rentrera à la maison.” “Comment t'appelles-tu ?” “Mon ami m'appelle Gratouille.” “Veux-tu notre odeur ? Nous avons un camp un peu plus loin, tu pourras nous y retrouver si tu as besoin d'aide.” “Si c'est nécessaire, je vous retrouverai. Merci.”

Mes camarades me regardaient avec des yeux comme des soucoupes. “Vous avez vu ? Il s'est mis à me parler !” Karlach a secoué la tête : “Non ma belle, tu t'es mise à japper. C'était mignon !” Gayle m'a tout expliqué : l'oscillation dans la Trame quand j'ai sifflé, le sortilège de communication avec les animaux... J'ai lancé un sort ! Gayle a souhaité qu'on en reparle au campement, évoquant une initiation. Entre les cours de magie et les cours de rapière, je ne vais plus avoir le temps de dormir. Karlach a dit qu'elle me formerait bien à la hache de guerre, mais ça risquerait de trainer par terre.

Il faisait presque nuit quand nous avons retrouvé le campement. Wyll n'a pas décroché un mot du trajet, et semblait plus résigné que surpris quand un cercle de feu s'est dessiné au milieu du camp. Une diablesse est apparue ! Karlach l'a reconnue : “Mizora... C'est le bras droit de Zariel. Pitié, n'importe qui sauf elle.” “Aujourd'hui, je ne suis que la protectrice de Wyll. C'est moi qui lui confère ses pouvoirs occultes. Mais mon toutou a été très vilain, n'est-ce pas ?” Elle a feint de tirer sur une corde, Wyll a été projeté en avant, la gorge serrée. “Nous avions un accord, Wyll. Et Karlach respire encore.” “Va chier Mizora !” “Allons Karlach, ce n'est pas ainsi qu'on s'adresse à ses supérieures. Au fait, ma chère, tu as le bonjour de Zariel.” Wyll suffocait. “Tu m'as dit que je n'aurais à tuer que des diables. C'est une tieffeline !” “Comme il est mignon quand il se débat. Clause G, sous-paragraphe deux : les cibles se limiteront aux entités infernales ou démoniaques, ainsi qu'aux sans-cœur et aux sans-âme. Crois-moi, Karlach remplit les critères.” Karlach a baissé les yeux, la mâchoire serrée. “Ne t'en fais pas, Karlach, ton élimination n'est plus à l'ordre du jour. En revanche, les petits chiens désobéissants doivent être punis.” Elle a terminé sa phrase en faisant un geste de la main en direction de Wyll, qui était soudain enveloppé dans les flammes de l'Avernus, puis frappé des éclairs du Dis. Il subissait les tourments de chacun des neufs Enfers. Je me suis mise à hurler : “Arrêtez !” Karlach était immobile, résignée. Elle serrait ses poings si fort que ses ongles griffus lui perçaient la peau. Lorsque les flammes se sont éteintes, Wyll, genou à terre, était transformé. “Qu'est-ce que vous m'avez fait ?” Le fond de son œil valide était aussi noir que les miens, mais son iris brillait d'un rouge ardent. De longues cornes noires incurvées avaient poussé sur son front, et son corps était marqué de motifs osseux semblables à nous autres tieffelins. Il était devenu un diable. “Il va falloir t'y habituer mon chéri, il y a des conséquences de ton infidélité que je n'ai pas le pouvoir d'annuler. Rassure-toi, notre pacte tient toujours. Karlach, ma brave, garde un œil sur lui, veux-tu ?” Mizora a disparu dans un crépitement. Silencieux, Wyll s'est isolé près du fleuve. J'ai voulu le suivre, mais Karlach m'a dit non d'un signe de tête. “Je n'en reviens pas. On ne se connait pas, il m'a traquée pendant des jours en croyant que j'étais une diablesse, et il a suffi que je lui donne ma version pour qu'il me croie sur parole. Et maintenant il perd son humanité pour me sauver ? Personne ne s'était sacrifié à ce point pour moi. Je le prenais pour un mercenaire comme les autres, je me suis vraiment gourrée.”

Plus tard, Wyll est revenu et m'a proposé de reprendre l'entrainement. “Tu es sûr ?” “Absolument. Rien de tel pour me changer les idées.” “Si tu veux discuter, sache que je suis là.” “Non, merci. Je ne veux plus y penser... Rhâ, qu'elle soit maudite ! J'ai fait ce qu'il y avait de mieux, et voilà comment elle me le fait payer. Je sens le poids des cornes sur ma tête, ces formes disgrâcieuses sur mon corps...” Sa dernière remarque m'a heurtée, mais Wyll a poursuivi sans remarquer ma peine : “Elle m'avait assuré que je chasserais des diables et des démons, des traitres et des hypocrites, des monstres sans cœur... Pas des victimes de Zariel. Pas des tieffelins innocents. Je n'ai pas le droit d'évoquer mon pacte sans l'accord de Mizora, mais sachez que je n'ai jamais regretté de l'avoir passé. C'était nécessaire, et il ne m'a jamais servi que pour défendre la Côte des Épées.” Je l'ai silencieusement écouté me partager son amertume. Je lui ai assuré qu'il n'avait pas besoin de s'excuser, puis nous avons commencé l'entrainement.

Ombrecœur et Astarion ne sont toujours pas là. Les autres me disent de ne pas m'inquiéter, mais c'est plus fort que moi.

Capture montrant Mel assise sur sa paillasse, jambes légèrement repliées, qui tourne le dos au feu de camp allumé. Les trois autres paillasses sont inoccupées. On voit en fond Karlach semblant prier ou remercier Wyll, qui a les bras repliés et paumes vers le sol, comme s'il voulait la rassurer.

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