Première page sur quatre. Le cahier est posé sur des briques irrégulières, calé entre deux briques saillantes. Il est éclairé par une lumière pâle et froide qui projette une grande ombre longiligne sur le coin supérieur droit. Deuxième page. Troisième page. Dernière page du jour.

Pardon mon journal, je t'ai un peu délaissé ces derniers jours, mais j'étais occupée à ne pas mourir d'épuisement. Parfois, Ombrecœur lançait discrètement des sorts de guérison pour rétablir mes petits muscles endoloris, pour autant je m'endormais dès qu'on décidait d'une halte pour la nuit et je me réveillais chaque matin avec des crampes. J'aurais dû choisir les Tréfonds. La route elle-même devenait dangereuse, nous avons dû en franchir une portion dont le chemin de terre, large de quelques dizaines de centimètres, était incliné vers le profond ravin qu'il surplombait. Je l'ai parcouru à quatre pattes... J'arrête de me plaindre, car je dois aussi mentionner le positif : la vue ! Quel décor incroyable ! La vallée descend littéralement à perte de vue, les nuages couvrant les étages inférieurs que les rayons du soleil n'atteignent jamais, et les pics de roche qui percent la brume ressemblent à de gargantuesques obélisques flottant dans l'air. Nous avons aperçu le temple dans lequel la crèche githyanki se serait établie, une merveille architecturale inscrite dans la roche et couverte de végétation. J'ai reconnu le symbole de Lathandre, dieu de l'aube et du renouveau, que brandissait une gigantesque statue au bord du vide. Il semblait y avoir de l'activité à l'entrée du temple, mais nous étions trop loin pour discerner le moindre détail.

Un peu plus loin, nous avons dû faire un choix difficile : allonger la route de quelques jours, ou emprunter une ancienne plateforme en bois suspendue à un câble pour rejoindre le pic voisin. Impossible de savoir depuis combien de décennies l'engin n'a pas été utilisé. J'ai tiré de toutes mes forces pour actionner le levier de verrouillage sans pouvoir le faire bouger. “Besoin d'un coup de main ma belle ?” Karlach s'est approchée en faisant rouler ses épaules et en bombant le torse. Elle a fait craquer ses doigts, a craché dans ses paumes pour les frotter l'une contre l'autre, puis avec un sourire en coin, a tiré le levier d'une main sans grand effort. Libérée, la plateforme a oscillé en grinçant. “Frimeuse...” Nous avons traversé le ravin en deux fois pour ne pas trop éprouver la solidité de l'installation, en nous allongeant pour répartir le poids, sauf Wyll qui faisait tourner la roue, et Karlach qui est restée accroupie par peur de mettre le feu au bois sec.

Nous avons trouvé un endroit idéal pour établir le campement. À seulement quelques kilomètres de la crèche, un plateau ceint de ruines nous offrait un panorama magnifique. Je suis allée voir Gayle, qui semblait cette fois-ci en plus piteux état que moi. “Tout va bien ?” “J'ai connu mieux.” Ses yeux étaient rivés sur mon collier d'osselets. “Puis-je te demander un service ? J'aurais besoin de ce colifichet à ton cou.” “Oh... Mais je l'aime bien, désolée ! On t'en trouvera un autre au temple je suis sûre !” “Si charmant soit-il, ma requête n'a nulle fin esthétique. C'est urgent. Vital, même.” “Qu'est-ce que ça veut dire ?” “Vous tous... Je suppose qu'après tout ce que nous avons traversé, il serait inapproprié de vous celer plus longtemps ma condition. Voyez-vous, je ne suis plus que l'ombre du magicien prometteur que j'étais autrefois. J'étais ce qu'il est convenu d'appeler un prodige. Dès mon plus jeune âge, j'étais capable non seulement de contrôler la Trame, mais d'en jouer comme tu joues de ton violon. Mon talent était tel que cela finit par me valoir l'attention de la Mère de Toute Magie, Dame Mystra. Elle s'est révélée à moi et est devenue ma mentore, puis ma muse, et finalement mon amante.” Wyll a manqué de s'étouffer en recrachant l'eau d'une gourde qu'il buvait. “Tu es en train de nous dire que tu avais une relation avec une déesse ?” “Oh, oui. Nous adorions la compagnie de l'autre, que ce soit sur le plan mental, physique, ou spirituel. Mais quel que soit le talent que nous montrons pour la pratique de la magie, nous autres mortels ne faisons qu'effleurer la surface de la Trame. Mystra nous empêche d'aller plus loin, en nous imposant des limites qu'elle nous interdit de franchir. Et pourtant, chaque fois que j'étais en sa présence, je me tenais au bord du précipice, contemplant les merveilles qui s'étendaient hors de ma portée. Dites-moi, connaissez-vous l'histoire de ma déesse Mystra ?” J'allais lever la main pour répondre, je me suis contentée de poser les doigts sur mon menton en me rappelant que nous n'étions pas dans un cours magistral. “J'ai appris que c'est sa mort au siècle dernier qui a causé la Magepeste, provoquant la chute de nombreuses divinités au statut d'exarques, dont Sh...” Oups. Karlach me jetait un regard inquisiteur tandis qu'Ombrecœur me faisait un sourire complice. Heureusement, Halsin n'a pas relevé : “Je m'en souviens, c'était quelques années après la chute de Ketheric Thorm. Cet évènement a privé de pouvoirs les mages de Bâton Noir qui étaient restés pour nous aider à contenir la malédiction des ombres, et a grandement réduit nos moyens de lutte contre la propagation de ce fléau.” “Absolument. Les bardes chantent encore les louanges d'Elminster restaurant ses pouvoirs à Mystra. Mais ce dont je veux vous parler est bien antérieur à cette sombre histoire, plus d'un millénaire auparavant, et concerne une précédente incarnation de Mystra, du temps où elle se faisait appeler Mystryl. En ce temps, un puissant seigneur vivait dans une tour volante. Il chercha à usurper la place de la Dame de la magie afin de devenir lui-même un dieu. Dans sa folie, Karsus n'envisagea pas que Mystryl et la Trame ne fassent qu'une. Le sort qui priva Mystryl de ses pouvoirs pour les conférer à Karsus ne pouvait exister sans Mystryl. Ce paradoxe ravagea l'empire du Néthéril, pendant que Karsus se changeait en pierre. La quantité de magie libérée ce jour-là fut... Phénoménale. Presque égale à celle du chaos primordial.” Gayle a marqué une pause pour nous laisser imaginer l'ampleur de la catastrophe. “La Trame elle-même ne put supporter un tel déferlement et se fissura avant d'exploser en morceaux. Toute magie disparut alors des royaumes mortels jusqu'au retour de Mystra, qui porte ce nom depuis lors. Elle rassembla tous les fragments éparpillés de la Trame pour la reformer. Mais au détour de mes recherches, j'appris l'existence d'un ouvrage du Néthéril dans lequel un fragment avait été scellé hors de sa portée. Et si, pensais-je, après tout ce temps, je pouvais rendre à la déesse cette partie d'elle-même qu'elle avait perdue ? J'étais certain que cette preuve de puissance drapée de romance suffirait à convaincre Mystra de m'ouvrir son royaume interdit.” Ombre l'a raillé : “Tu te voyais remplacer Kelemvor ? C'est audacieux.” “Tu te trompes, je n'avais nullement l'intention de devenir un dieu. Je voulais simplement... En savoir plus. Accéder à ces connaissances inédites. Je me suis donc procuré le mythique ouvrage. Mais en l'ouvrant, le fragment de la Trame que j'y trouvais était le plus noir qui soit. Il est entré en moi, comme déchiquetant ma chair à coups de griffes acérées. Depuis, cette corruption originaire du Néthéril, cet orbe, faute d'un terme plus approprié, exige que je le nourrisse de la Trame émanant de sources magiques. Si cet équilibre venait à se rompre totalement...” “Tu mourrais ?” m'inquiétais-je. “J'exploserais. J'ignore quelle serait la violence de la déflagration, mais ayant longuement étudié la magie du Néthéril, je pense que même un si petit fragment pourrait aisément raser une cité comme Eauprofonde.” Un silence glaçant s'installait. Ombrecœur lui a lancé un regard méprisant. “Ce désagrément va nous coûter cher. Ce n'est pas comme s'il suffisait de se baisser pour trouver des objets enchantés.” “Croyez-moi, j'en ai bien conscience, tout comme je mesure le danger que je peux représenter pour vous. Soyez assurés que si je venais à ne plus pouvoir satisfaire la faim dévorante de cet orbe, je partirai aussi loin que possible de toute civilisation.” J'ai silencieusement détaché mon pendentif pour le tendre à Gayle, qui a posé sa main dessus. Une vive lumière a parcouru son bras jusqu'à son torse. Quand il a retiré la main, un petit tas de poussière s'est envolé avec la brise. “Je te remercie du fond du cœur. Et je te prie d'accepter mes plus sincères excuses.”

Après mon entrainement avec Wyll, Karlach est venue s'assoir à côté de ma paillasse. “Hey soldat. Dis-moi, c'était quoi cette histoire d'exarque tout à l'heure ?” “Euh, c'est...” “Si tu veux pas me le dire, il n'y a pas de souci ma belle. Je suis juste curieuse d'en savoir plus sur toi.” “J'ai envie de t'en parler, c'est juste que j'ai pris l'habitude de garder ça pour moi.” Elle a posé son menton dans ses mains, l'air intéressé. “C'est un truc gênant ?” “Eh bien, comme tu le sais, mes parents sont... étaient... originaires d'Elturel. Ma mère a subi des complications alors que j'étais sur le point de naître, un soigneur lui a expliqué que c'était à cause de la lumière éternelle du Compagnon, ce soleil magique sur la cité qui a récemment causé la Descente aux enfers. Le cycle de sommeil de ma mère était perturbé, et mettait sa grossesse en danger. Mon père et elle ont pris le risque de voyager jusqu'à la Porte de Baldur, mais je suis née lors de la première vraie nuit qu'ils ont connue sur la route. Selon mon père, je dois ma vie à Tymora, qui nous a conféré un temps clément et des rencontres généreuses. Alors quand, il y a cinq ans, je me suis intéressée à la déesse de la passion et du plaisir, mon père n'a pas supporté que j'abjure la déesse de la chance pour une exarque, une simple divinité mineure selon ses mots.” “Pff, l'écoute pas, c'est normal que les enfants cherchent une autre foi que celle de leurs parents. Mais c'est qui cette exarque ?” “Sharess. Tu connais son sanctuaire sur la voie du Dracosire ?” “La Caresse de Sharess ? J'y suis jamais allée, pas mon truc, mais je passais devant pour les affaires. Et puis je connais de réputation bien sûr, la plus célèbre maison de joie de la Côte des Épées !” “C'est là que je vivais, et que je travaillais avant de me faire enlever.” “C'est plutôt prestigieux comme endroit, non ? Ça te plaisait ? C'est à cause de ton père que t'es gênée d'en parler ?” “Ça me plaisait, oui, toute l'équipe y est adorable, même si Amira ne parle que d'or. Mais de façon générale, ce n'est pas très bien vu d'honorer une exarque.” “Pff, on s'en fout. Tous ces noblions qui ne jurent que par la grandeur de Heaum ou la mansuétude de Tyr n'ont aucun répit à te juger, mais je parie qu'ils sont bien contents de te trouver quand ils veulent. Avec tout le respect que j'ai pour tes parents de t'avoir mise au monde, tu fais un beau métier, tu honores une belle déesse, et tu ne dois rien à personne.” Comme d'habitude, en quelques minutes avec elle, je retrouvais le sourire. J'ai si hâte de vous la présenter !

Les repas n'étaient pas aussi plaisants que quand on pouvait s'approvisionner en produits frais. Je me contentais ce soir de haricots ramollis quand Wyll m'a apporté de la viande séchée. “N'hésite pas, il nous en reste largement assez pour la descente, et les giths nous laisseront peut-être leur acheter quelques rations. Je ne voudrais pas te voir tomber d'anémie devant nos hôtes demain.” “C'est gentil, mais j'ai de quoi faire !” “Je te vois picorer ces derniers jours, alors que nous marchons à longueur de journée. Pardonne mon insistance, mais je m'inquiète. Mon père disait toujours que si le général a faim, la bataille sera désordonnée, mais si les soldats ont faim, elle est déjà perdue.” “Je ne picore pas, je me remplis la panse de haricots et d'oranges confites ! C'est juste que... Depuis que j'ai appris à lancer le sort de communication avec les animaux, je n'arrive plus vraiment à avaler de la viande. Je me contente de pommes de terre au fromage quand je vous fais du poisson, de chou et de carottes quand je vous sers du rôti. Je pensais être discrète.” “J'avais entendu parler de druides qui ne se nourrissaient que de plantes, mais ça restait pour moi un exotisme. Tu soulèves une question intéressante. Difficile d'égorger un porc qui nous supplie.” “C'est bien le problème : ils ont toujours supplié. La seule chose qui a changé, c'est que maintenant, je suis capable de les comprendre.” “Voilà qui va hanter mes réflexions nocturnes. Si tu m'assures ne manquer de rien, je ne t'importunerai pas plus longtemps.”

Après le repas, nous avons affûté nos lames. Enfin, j'étais en charge d'huiler les pierres et de tenir les sangles, j'apprendrai l'affûtage sur du matériel plus dispensable. Lae'zel nous observait, bras croisés, puis a fini par s'occuper de ses propres armes.

Capture du jeu, montrant le camp de nuit. Le groupe est installé entre une falaise et la façade en ruine d'un bâtiment dont des colonnes sculptées tiennent encore debout au bord d'un gouffre. Gayle bouquine, Astarion regarde vers la falaise, Lae'zel observe le feu bras croisés, Ombrecœur est assise sur un tronc couché, Mel est accroupie sur un muret près des ruines, Wyll observe la lune hors-champ en s'approchant de Karlach, et Gratouille semble s'intéresser à quelque chose plus loin.

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