Première page sur trois du journal d'aujourd'hui. Les feuilles sont éclairées par une lumière froide et distante, l'ombre de Mel couvre presque tout le cahier qui repose sur ses genoux. Deuxième page. Petite spécificité absente dans le texte qui suit, Mel a écrit "sélémorphose" puis a barré le mot pour écrire au-dessus "cérémorphose". Dernière page.

Je revenais du fleuve en essorant mes cheveux quand j'ai entendu la dispute. “Cet artéfact est une relique githyanki. Il appartient à mon peuple !” “Votre peuple l'a probablement volé pendant un de vos habituels pillages. Estimez-vous heureuse que je l'aie. Vous n'avez pas encore de tentacules qui sortent de votre bouche, que je sache. Mel, explique-lui !” “Hein ?!” Ombrecœur et Lae'zel se faisaient face, prêtes à en découdre. Je ne m'attendais pas à être prise à parti de la sorte ! J'avais l'impression d'être tombée dans une arène, coincée entre une bête éclipsante et un chien esquiveur. “Je, euh... Lae'zel, Ombrecœur a raison. Nous avons besoin de cet objet pour garder le contrôle sur nos larves. Il te reviendra dès que nous en aurons fini avec cette histoire.” “Mel ! Tu connais ma mission !” a protesté Ombrecœur. “Tu voulais mon avis, oui ou non ?” “Pff. Très bien. Je ne m'attendais pas à cette réaction... Je suppose que nous aviserons quand nous n'aurons plus à nous soucier de nos vers.” “Chk. Ne vous avisez pas de me leurrer, elfe.” “Demi-elfe. Continuez comme ça, gith, je meurs d'envie de vous donner une bonne leçon.” “Vous n'auriez pas la moindre chance.”

“Eh ben, on ne va pas s'ennuyer avec ces deux-là !” Karlach a attendu que les rivales se soient éloignées pour me rejoindre. “Je suis impressionnée, t'as tenu tête à Ombre ! Mais tu es sûre que c'est une bonne idée d'inviter Lae'zel ?” “Mais je n'ai rien choisi ! Pourquoi d'un coup tout le monde a l'air de vouloir que je décide tout ?! Je ne sais rien faire, je suis bonne à rien ! Vous êtes tous tellement sûrs de vous, tellement experts, moi je ne comprends même pas pourquoi je suis encore vivante ! Pourquoi personne ne demande à Wyll de décider ? C'est le fils du commandant des Poings Enflammés non ? Ou Gayle, il connait tout ! Ou Lae'zel tiens, elle sait où aller elle au moins !” “... Merde, j'aurais dû le voir avant ma belle, je suis désolée. Ça t'a démolie, cette bataille, hein ?” J'ai tenté d'essuyer des larmes naissantes, mais j'ai éclaté en sanglots. Karlach a tendu ses mains, puis a serré les poings. “Bordel je peux même pas te serrer dans mes bras. Rhâ !” “C'est rien... Pardon.” “Non c'est pas rien. C'est la merde, voilà ce que c'est. Quand mon ancien boss m'a vendue à Zariel, j'ai rien compris de ce qui se passait. On m'a enlevé mon cœur, on m'a mis une arme dans les mains et on m'a envoyée tuer ou être tuée. J'avais personne pour en parler, ça m'a détruite. Je veux pas te voir traverser la même chose, je veux qu'on en parle.” “C'est juste que... J'ai peur. Je ne veux pas m'habituer à tout ça. Je veux rentrer chez moi.” “Alors je te fais deux promesses : tu rentreras chez toi, et tu t'habitueras jamais à tout ça. On a l'air à l'aise au combat, Ombre, Wyll, tout le monde, mais en réalité on dissocie totalement dans l'action, on se laisse juste porter par l'adrénaline. Enfin, moi en tout cas c'est comme ça que je fonctionne. Bon p't-être pas Ombre. Et j'imagine que Gayle doit rester concentré. Mais bref, on a chacun notre technique, mais personne n'est habitué. Astarion il est à part. Et y'a Lae'zel, euh... Bon sang, je suis pas douée pour les discours.” J'ai gloussé. “Ha ! J'aime mieux ça. Mais je te jure, parles-en aux autres, demande-leur. Tu verras.” Un silence paisible s'est installé, que seuls des chants d'oiseaux rompaient. “Dis ?” “Hm ?” “C'était qui ton ancien boss ?” “Un sale type, un vendeur d'armes. Gortash, il s'appelait. À l'époque j'enchainais les petits boulots pas toujours propres, il m'a proposé de devenir sa garde du corps personnelle, un job stable et bien payé, tu penses bien que j'ai accepté. J'étais loyale, efficace, je lui faisais confiance, je voulais mériter ma place auprès de lui. Et puis un jour, sans prévenir, il m'a vendue à Zariel. J'avais pas vingt ans. La veille je m'imaginais acheter une maison à la Porte, le lendemain j'étais enchaînée aux enfers pendant qu'on me retirait mon cœur pour faire de moi un bon petit soldat.” “Oh Karlach... Je suis désolée, c'est affreux.” “Ouais, c'était pas le pied.” “Dis ?” “Ouais ?” “Tu voudras une maison sur les quais quand on rentrera ?” “Tu sais quoi ? Ça pourrait bien me plaire.”

Gayle a fait remarquer que, d'après ce qu'il savait de la cérémorphose, nous aurions déjà dû ne plus être nous. Ça confirmait que l'artéfact nous protégeait de la transformation. A priori, tant que cet objet est en notre possession, nous n'aurions donc pas à lutter contre le temps qui passe. Ça nous fait un ennemi de moins, et pas des moindres. Alors que je m'attelais à préparer des poissons assaisonnés aux herbes pour le repas, je réalisais que les quantités nécessaires pour nourrir tout le monde devenaient sérieuses. Nous étions maintenant neuf en comptant Gratouille ! Gayle a proposé de m'aider, ce n'était pas de refus. “Zut, tu crois qu'Halsin mange de la viande ? On devrait peut-être préparer d'autres plats ?” “Je ne m'inquiéterais pas à ta place : sa forme animale est l'ours. Je te parie qu'il va apprécier !” “C'est un peu cliché, non ? Je ne veux pas qu'il se sente mal à l'aise. Oh, et Lae'zel ? Les giths mangent ?” “Oui, ils mangent. Beaucoup, même. Ils n'ont pas besoin de manger dans le plan astral d'où ils viennent car le temps n'y existe pas, donc leur système digestif est atrophié. Lorsqu'ils viennent dans notre plan, ils ont les mêmes besoins nutritionnels que nous, alors pour combler la faible capacité d'assimilation de leur organisme, leur régime ici bas est principalement composé de viande.” “Hum. Je vais rajouter deux poissons. Merci !” “C'est un réel plaisir de partager mes lectures à une oreille attentive.” “À propos d'oreille attentive, je n'ai pas tout suivi hier... Halsin reste avec nous ?” “Absolument, il souhaite nous accompagner aux Tours de Hautelune. Il veut profiter de notre expédition pour y chercher un moyen de lever la malédiction des terres environnantes.” “D'accord. C'est bien qu'on l'ait avec nous. Mais on va vraiment aller là-bas ?” “Ce n'est pas comme si nous avions le choix. Cependant, il nous faut toujours décider du chemin qu'on empruntera pour s'y rendre.” “Il y en a plusieurs ?” “Par les dieux, où étais-tu hier ? Pour résumer, deux solutions s'offrent à nous. La première est de chercher un accès aux Tréfonds Obscurs. Ces cavernes souterraines qui sillonnent le monde ne sont pas toutes reliées entre elles, mais il y aurait ici-bas un accès à un ancien temple proche de la Tour, ce qui nous éviterait de devoir traverser les terres maudites.” “Je ne veux pas aller dans les Tréfonds...” “L'autre choix, qui, en toute logique, nous ferait à terme traverser les terres maudites, est de passer par le col de la montagne au Nord-Ouest. Lae'zel nous enjoint à préférer cette alternative, car cette montagne abrite une crèche gityanki.” “Je ne veux pas traverser les terres maudites...” “Il y a toujours une troisième option.” “Oh ? Laquelle ?” “... Elle implique des tentacules.” “Ah non ! Arrête ça, c'est pas drôle !” “Hélas, ce n'était pas voulu pour l'être. Nous devons choisir une des premières alternatives si nous voulons éviter la troisième.” “Tu préfères laquelle, toi ?” “J'ai une préférence pour le choix de Lae'zel. Passer par les Tréfonds me semble tout au plus hasardeux, les galeries s'y étendent comme dans un labyrinthe pour qui ne s'y est pas familiarisé depuis la naissance. Et puis, je dois reconnaître que l'opiniâtreté de notre gith force le respect et suscite ma curiosité. J'aimerais visiter cette crèche. Nos connaissances sur les githyankis sont très limitées, et leur peuple a une expérience plurimillénaire pour ce qui est de lutter contre les illithids.” “Les quoi ?” “Illithids. C'est le nom que les peuples des Tréfonds Obscurs donnent aux flagelleurs mentaux, et c'est plus ou moins devenu le nom savant de cette espèce. Je te l'épellerai pour ton journal.” “Hum, merci... Je reviens, je vais demander à Halsin pour le poisson.”

Tout le monde s'est régalé, y compris Halsin. Wyll a dit que ça lui rappelait les banquets de patriars auxquels son père l'emmenait parfois, je crois qu'il exagérait mais ça m'a fait plaisir. Je me sentais mieux. Utile, même. J'avais l'impression que des fées qui s'amusaient à tirer tous mes muscles depuis une éternité s'étaient enfin lassées. Cet artéfact nous offrait le répit sans lequel je n'aurais pas pu continuer. Nous avons entrepris de fumer la viande et de confire les fruits pour les emporter, puis je me suis entraînée avec Wyll. J'entends les autres discuter de nos options d'itinéraires, j'ai l'impression que ça nous prendra une partie de la nuit.

Je reverrai mes amis de la Porte, Karlach me l'a promis. J'espère que Firion n'en fait pas trop maintenant que je ne l'entends plus.

Capture montrant Mel assise sur un tronc couché, sous le ciel étoilé. Au deuxième plan, Wyll, Gayle, Ombrecœur et Halsin discutent autour d'un brasero. En fond, une chute d'eau est éclairée par la lune.

Page précédente | Page suivante