Tanies

Ce texte est le troisième d'une série de textes consacrée à la suite de mon histoire publiée sur Lulu ; voir aussi le blog dédié et les explications associées

Le système de projecteur-écran continua de diffuser quelques rares communiqués pendant une petite semaine puis s'arrêta de fonctionner, pris dans une couche de Matériau dont l'épaisseur atteignait désormais le centimètre.

Le jour, mon prêtre continuait à officier comme si de rien n'était, malgré l'absence totale de fidèles. La nuit, des personnes attendaient leur tour en file indienne, sélectionnées selon d'obscurs critères (seuls les enfants en bas âge restaient visibles aux côtés de leurs parents) et encadrées par des agents armés. Les Tubes étaient apparus. Il y en avait une bonne dizaine qui se rejoignaient à présent place de la Cathédrale, s'y alignant en parallèles parfaites avant de se séparer à nouveau.

Les personnes s'allongeaient dans le Tube, le Tube se refermait, propulsait les gens vers on ne savait où, puis se rouvrait pour accueillir les personnes suivantes.

Peu à peu la lueur prenait corps. Cela ressemblait à une énorme vague, un tsunami qui aurait déferlé au ralenti d'est en ouest.

Je tenais le décompte des jours à la manière des détenus, sur une feuille de papier que je gardais précieusement dans une poche. Ma montre à mécanisme automatique était d'excellente qualité, elle fonctionnerait tant que je la porterais sur moi. Elle m'avait coûté assez cher mais je l'avais choisie avec soin. Et j'avais bien fait : l'argent n'avait déjà plus aucun sens en ce monde, contrairement au temps et à sa mesure.

Toutes les semaines, je me risquais à aller me laver à la fontaine Saint-Romain, quelques heures avant l'aube. La fontaine me fournissait aussi mon eau potable. Je pourrais me priver assez drastiquement de nourriture mais l'eau demeurerait un besoin vital. Aussi l'approche de la Vague m'inquiétait-elle beaucoup plus que la diminution de mes vivres – que je tentais par ailleurs tant bien que mal de contrer par la chasse de petit gibier : pigeons, corneilles ou rats que je tuais puis salais dans les règles de l'art.

Malgré mes restrictions alimentaires, je continuais à m'entretenir physiquement. L'emploi du temps régulier et immuable du prêtre m'avait permis de prendre confiance et d'élargir peu à peu la gamme de mes exercices nocturnes : jogging rapide autour de la nef ; séances d'abdominaux entre deux chaises. Soulèvement de bancs en guise de poids. Le prêtre, lui, conservait son rythme diurne, vaquant dans la Cathédrale de l'aube au crépuscule ; il s'arrêtait parfois devant l'écran, contemplait le Matériau qui le recouvrait, et se signait.

Mon activité favorite demeurait cependant l'escalade. Les différentes tours de la cathédrale n'avaient plus aucun secret pour moi : mes mains en connaissaient le moindre recoin. La Tour Saint-Germain était chapeautée d'un toit fort raide d'ardoises glissantes qui rendait l'accès à son sommet très délicat. La Tour de Beurre, presque aussi haute que sa compagne, était d'un abord beaucoup plus facile. À force de l'escalader, j'aurais pu m'y hisser les yeux fermés. La flèche était moins intéressante : haute, certes, mais sa partie raisonnablement escaladable était moins élevée que le sommet des deux autres tours. De ces points d'observation, je voyais avancer, nuit après nuit, le corps de la Vague. Je finis par saisir quelques détails supplémentaires à sa surface – des sortes d'excroissances, comme des bulles.

Mon prêtre restait en plutôt bonne forme, après tout ce temps. Alors que je commençais moi-même à éprouver quelques difficultés à me procurer de la nourriture, je finis par m'intéresser à ses propres moyens de subsistance. Localiser l'endroit où étaient entreposés ses stocks n'exigea pas beaucoup d'efforts. Je résistai cependant encore de longues semaines à l'envie de visiter ses réserves. Un matin vers 4h, finalement, n'ayant réussi à trouver à chasser, pendant la nuit, qu'un pauvre rat décharné, je n'y tins plus : je m'aventurai dans les quartiers du prêtre. Je connaissais sa routine, il n'aurait pas dû y avoir de risque à cette heure-là.

L'acuité sensorielle se trouve hélas exacerbée par la faim – contrairement à l'acuité mentale, dont le manque manifeste me fit stupidement oublier de prendre ce paramètre en compte. Après avoir fouillé quelque temps, m'absorbant complètement dans ma tâche suite à la découverte de sacs de riz en quantité probablement suffisante pour me permettre de survivre toute une année, je me retrouvai soudain face à face avec mon prêtre.

Son visage amaigri marqua la surprise, puis l'incompréhension lorsque je lui plantai mon canif dans la gorge. Je n'avais eu que quelques dixièmes de secondes pour me décider ; c'était de loin l'option la plus raisonnable, au vu de la situation. Il tenta de me repousser, mais ma lame l'avait déjà pénétré profondément : sa souffrance fut courte. J'attrapai aussitôt un grand bol pour éviter que son sang, qui coulait à flots, ne se trouve gâché, puis récupérai en hâte, à la cuillère, tout ce qui s'était déjà répandu sur le sol. Mon dégoût ne fut que de courte durée : mon corps se trouva rapidement revigoré par cet apport nutritif inespéré.

Il fallut alors s'occuper du reste. Il y avait de l'eau en abondance, le local était attenant à une petite cuisine aux volets parfaitement clos doublés de carton. Je déshabillai délicatement le cadavre, rinçai dans l'évier et à l'eau froide ses vêtements souillés de sang en récupérant l'eau dont je remplis deux jarres, puis les mis à sécher : mes propres vêtements, malgré leur qualité, commençaient à laisser à désirer, et l'hiver approchait. Je passai rapidement un chiffon mouillé sur l'ensemble du corps, puis entreprit de le démembrer avant que la raideur post mortem ne s'installe ( je disposais pour cela d'une ou deux heures grand maximum : il ne fallait pas traîner). J'étalai une grande nappe sur le sol, la couvrit de gros sel (il y en avait plusieurs pots sur place, mais je fis un rapide aller-retour afin de récupérer le nitrite de sodium), puis y disposai au fur et à mesure les morceaux découpés et désossés. Les intestins étaient intacts, je décidai de les conserver dans un bocal à part. Je fis de même avec les autres organes. Toute nourriture était précieuse, je ne savais pas quand je pourrais en retrouver de pareille qualité, si j'en retrouvais un jour.

Le gaz était évidemment coupé, tout comme l'électricité. Je poussai le luxe à me faire la cuisine en allumant un feu dans la crypte avec des cierges et quelques bâtons de chaise. J'en profitai pour fumer une partie de la viande en m'accordant une ou deux rasades de vin de messe.

Après des mois de restrictions et de dissimulation, j'étais à nouveau libre, et riche d'un stock de vivres particulièrement conséquent. Je fêtai dignement cette considérable amélioration de mes perspectives de survie.

Ayant achevé le tout par une bonne sieste, l'esprit parfaitement serein, je décidai de déménager dans la crypte – bien plus vaste que mon réduit en haut de l'escalier des Libraires. Celui-ci me servirait désormais à stocker mes affaires les plus précieuses : cahiers, carnets, matériel d'écriture, ainsi que quelques denrées non périssables que je récupérai du garde-manger du prêtre, au cas où cette réserve se trouverait dévastée pour une raison ou une autre.

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Mon repos fut de courte durée. Les portes de la Cathédrale ouvrirent dès 6 heures du matin, sans doute pour que les gens souhaitant passer leur journée à l'abri dans l'édifice puissent entrer avant les premières lueurs de l'aube. Il y avait beaucoup moins de monde que la veille ; la plupart étaient des personnes isolées venues avec un sac contenant des provisions pour la journée.

Un système d'écran, de baffles et de projecteur mis en place pour Pâques fut rapidement détourné afin de diffuser les communications émanant de l'Élysée (il n'y avait plus aucune autre source d'informations à distance). Était-ce la particularité du lieu ou la progression rive droite s'avérait-elle moins avancée que rive gauche, toujours est-il que la couche de Matériau demeurait indécelable sur les fils et le reste du matériel électrique.

Vers 10 heures, un grésillement se fit entendre et l'écran afficha à nouveau l'image du président. Ce dernier invitait la population au civisme sur fond de scènes d'émeutes et rappela qu'il était extrêmement déconseillé de s'exposer à la lumière directe du soleil. Des distributions de produits de première nécessité seraient organisées chaque nuit. L'armée avait été réquisitionnée et coordonnerait l'accès aux Tubes. Le chef de l'État (ou ce qu'il en restait) fit une courte pause, caressant un temps la tête du Van lové dans ses bras ; le félin était moins gros que celui de la veille et fixait la caméra de ses yeux vairons. À partir de cette nuit, il serait formellement interdit de quitter son lieu de résidence. Seules les personnes occupant actuellement un autre lieu seraient autorisées à se déplacer. À cette fin, les transports routiers et ferroviaires fonctionneraient jusqu'à l'aube sous contrôle de l'armée. En cas de difficulté, les personnes devaient se rendre au poste de Police le plus proche où elles seraient intégralement prises en charge. Des rondes dédiées faciliteraient le processus.

La communication cessa après un bref gros plan sur le Van.

Un murmure parcourut la maigre assemblée. On ne se connaissait pas mais on échangea, confronté à la particularité de la situation. Il était difficile de véritablement comprendre que le monde avait irrémédiablement changé.

Le reste de la journée s'avéra pauvre en événements, avec pour unique activité de ma part quelques longues prises de notes et une vingtaine de tours de nefs en marche rapide. Je réintégrai ma cache dès 16 heures et tâchai de compenser mon manque d'exercice physique par une intense séance de pompes et de squats. Les mémoires de Nelson Mandela me revinrent à l'esprit – la façon dont cet homme avait pu se maintenir en forme des années durant en dépit de l'espace exigu de sa cellule. Je comptais bien m'en inspirer si la situation venait à perdurer.

À 21 heures, un bruit de bottes résonna dans la Cathédrale. Sans doute quelques dernières personnes à « raccompagner ».

À 22 heures, je redescendis et effectuai un prudent tour des lieux. Il n'y avait plus un chat (je me mordis les lèvres à cette pensée). Décidant qu'il était trop risqué de tenter une sortie en extérieur, je me contentai d'un footing discret au sein de l'édifice. Je me forçai ensuite à rester alerte jusqu'à l'aube, relisant et corrigeant mes notes dans un coin de chapelle.

À l'ouverture des portes, personne ne se présenta. Le prêtre resta un moment sur le seuil puis retourna vaquer à ses occupations. Je l'observai de loin, prenant toutes les précautions pour demeurer à la fois invisible et inaudible. Je finis par aller me coucher, la gorge nouée par la contrariété. Je ne serais donc pas l'unique hôte de la Cathédrale. Je m'endormis avec l'espoir que cela ne durerait pas trop longtemps.

Les nuits suivantes, ma routine s'établit rapidement. Après avoir vérifié qu'il n'y avait personne dans la nef (le prêtre conservait un rythme diurne en dépit de tout bon sens), je sortais à pas de loup, rejoignais l'un de mes départs d'escalade les plus propices à la situation (il y avait encore régulièrement des rondes, parfois même des personnes se risquant comme moi à l'extérieur) et gravissais prestement l'édifice. J'observais alors la ville déserte, tentant de comprendre ce qui se tramait à l'horizon. J'appréciais tout particulièrement la Tour de Beurre qui, outre le challenge physique pour atteindre son sommet, avait l'avantage de m'offrir un point de vue idéal.

Une lueur qui ne correspondait à rien de logique progressait d'ouest en est, gagnant en intensité au fil des nuits.

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En ce week-end de Pâques sur la place de la Cathédrale, l'ambiance était paisible, les passants déambulaient l'air heureux sous le soleil et les pigeons s'affairaient autour des tables en terrasse. Je contemplai un temps la flèche de Notre Dame de Rouen qui scintillait dans l'azur.

Les cloches se mirent à sonner. Il était midi. À mes pieds, un rayon de soleil miroita dans un résidu de flaque d'eau. Au même instant, un terrible sifflement se fit entendre, suivi presque aussitôt d'une énorme commotion.

À l'est de la ville, du côté de Sainte-Catherine, commencèrent à monter les fumées d'un incendie ; les flammes transformèrent bientôt la colline en brasier ardent.

J'observai les gens s'agiter progressivement. Au premier choc était venu s'additionner un second : les réseaux avaient cessé de transmettre.

Lassé de contempler mes congénères tenter de ranimer leurs smartphones et autres appendices tech, j'entrai dans le bar le plus proche et commandai un thé au comptoir.

Le barman me jeta un coup d'œil bizarre mais s'exécuta.

J'étais en train d'achever de verser mon breuvage idéalement infusé lorsque la télévision du bar reprit vie, délivrant l'image du président de la République assis à son bureau de l'Elysée, un énorme Van dans les bras. La même scène s'affichait sur l'Iphone que le barman avait, en désespoir de cause, abandonné sur le comptoir quelques minutes auparavant.

Le message délivré fut bref et précis : le monde avait amorcé une transformation radicale, il n'y avait pas d'alternative, toute résistance serait futile.

En ce moment même, un virus se propageait dans l'atmosphère. Il occasionnait chez l'être humain, au bout de quelques jours d'incubation et sous l'action de la lumière directe du soleil, une pétrification de l'intégralité de l'appareil digestif. La seule action raisonnable consistait à intégrer les Tubes actuellement en formation sur l'ensemble du territoire. Ceux-ci assureraient la survie des individus le temps du Grand Recouvrement, puis leur transfert vers leurs nouveaux habitats une fois la période de transition achevée. Le Gouvernement mettrait en place l'accompagnement nécessaire. Il était conseillé de suivre les directives des Forces de l'Ordre dans le plus grand calme. Une fois au sein des Tubes, les personnes auraient accès au Nouveau Réseau et pourraient prendre des nouvelles de leurs proches comme du reste du monde. Il était recommandé d'éviter toute exposition au soleil tant qu'un Tube ne serait pas disponible à proximité – ce qui prendrait au plus une semaine pour les endroits les plus reculés, et quelques jours pour les grandes villes.

Les écrans redevinrent muets.

Je payai tranquillement ma consommation. Le barman me regarda faire, halluciné.

Je fus surpris, en entrant dans la Cathédrale, par le monde qui s'y trouvait. Les gens ne voulaient pas tenter le diable, cela pouvait se comprendre.

Je m'installai sur une chaise dans la nef. Je ne pouvais songer à pénétrer dans ma cache : l'escalier était exposé aux regards. Au-dessus de ma tête, la Vierge à l'Enfant me narguait en silence sur l'un des médaillons de clef de voûte.

À un moment, un prêtre fit son entrée.

Je ne savais si c'était l'heure habituelle de la messe ou s'il faisait du zèle, toujours est-il qu'un silence pour le moins impressionnant se fit dans l'enceinte de la Cathédrale. Il se racla alors légèrement la gorge, et commença son homélie.

Il parla longuement de la situation actuelle en la confrontant à ses références bibliques, ce qui n'était pas inintéressant. Je pris quelques notes dans mon carnet.

Je dus ensuite m'assoupir, car un froissement d'étoffe non loin de moi me réveilla. La nuit était tombée, la Cathédrale était presque vide. Des aides rangeaient les chaises dans les allées. On roulait un tapis devant le chœur. Le prêtre avait disparu.

Je me levai d'un bond, terrifié par ma négligence, et me dirigeai vers le côté nord de la nef. Personne ne semblait s'intéresser à moi. Jouant mon va-tout, je montai vers ma cache. Le haut de l'escalier était presque entièrement dissimulé par la rampe ; j'étais à couvert. Les pierres se laissèrent desceller sans difficulté. Je me glissai à l'intérieur et vérifiai rapidement l'état des lieux. Tout était exactement comme je l'avais laissé la dernière fois. Rassuré, je décidai d'aller chercher mes affaires et en profiter pour faire des provisions : mieux valait se dépêcher, les pillages avaient déjà dû commencer.

À l'extérieur, c'était le chaos. Les gens couraient dans l'obscurité avec des bouteilles aux bras, les bars et les échoppes étaient pris d'assaut, les commerçants étaient les premiers à partir avec leurs marchandises ou au contraire se barricader à l'intérieur de leur magasin, fermant les rideaux et baissant les stores.

Boire ne constituerait pas de souci particulier pour moi : il y avait une source d'eau potable près de la Cathédrale, j'avais une gourde, cela suffirait. En revanche, il allait falloir me trouver de quoi manger.

Je traversai la Seine par le Pont Corneille. Le ciel était clair, baigné par une lune à moitié pleine qu'aucune brume ne venait voiler. La flèche de la Cathédrale pointait vers le ciel comme une aiguille démente. L'eau du fleuve miroitait sous les lumières de la ville et le clair de Lune. La colline Sainte-Catherine rougeoyait encore faiblement. Je me sentais bizarrement bien.

Une fois sur l'autre rive, l'ambiance changea sensiblement. Moins de désordre, plus de détermination dans les regards. Je serrai fermement mon canif au fond de ma poche et continuai à progresser rapidement. Les personnes que je croisais ne me paraissaient pas particulièrement agressives ; simplement, comme moi, sur leurs gardes et pressées. Certaines portaient de gros sacs, d'autres poussaient vivement un caddie rempli à ras bord.

Arrivé à mon appartement, j'eus un mouvement de recul. Le Matériau était à présent nettement visible sur les câbles et avait commencé à coloniser les appareils qui y étaient reliés, recouvrant tout d'une couche translucide et pulsante. Je contournai l'ensemble pour atteindre la cuisine. Frigo, four et congélateur avaient eux aussi été colonisés. J'ouvris précautionneusement le placard au dessus de l'évier et remplis le quart inférieur de mon sac à dos de denrées lyophilisées. Rejoignant ensuite ma chambre en me déplaçant toujours avec beaucoup de prudence, j'ajoutai dans le sac quelques objets de première nécessité (ou plutôt, que je considérais comme tels, ne sachant pas précisément de quelles nécessités mon futur serait fait) ainsi que des vêtements à la fois chauds et isolants. Enfin, je disposai soigneusement à l'intérieur de trois sacs plastiques en couches superposées les Carnets qui constituaient l'ensemble de mes notes.

Le papier demeurait mon support préféré en termes d'écriture. Les supports physiques les plus simples et requérant le moins de technologie possible étaient, au final, les plus pérennes. Un livre papier ne nécessite pas d'alimentation en électricité ou de matériel compatible avec son format. Il peut traverser les siècles et s'il est certes moins résistant que des textes gravés dans du marbre, il peut contenir bien plus d'information. C'est peut-être ça au reste l'invariant : le ratio quantité d'information-durabilité. Plus l'information est dense et plus la technique sous-jacente est difficilement maintenable, rendant la perte irrémédiable une fois la technique de conservation ou de récupération disparue.

Peut-être un jour produira-t-on des romans organiques, qui se répliqueront à la manière de virus – mais alors les modifications et les mutations seront inévitables, sans lesquelles le vivant ne l'est plus vraiment. Peut-être l'être humain et plus généralement les êtres vivants étaient-ils déjà ça : des supports d'une histoire totale, perpétuellement en construction, qu'il s'agirait d'apprendre à lire correctement. Peut-être mes propres notes n'étaient-elles qu'une copie maladroite ou une tentative d'exégèse d'un livre plus complet et pérenne, inscrit dans nos corps, écrit dans une langue encore en grande partie indéchiffrable. Peut-être vouloir les conserver n'avait-il aucun sens. Peut-être la seule façon valable de participer à l'écriture du roman global était-elle de vivre sa vie de la manière la plus consciente possible.

Je sortis de chez moi en refermant la porte à clef, par pur automatisme. Puis je me dirigeai vers le centre commercial le plus proche.

Le bâtiment était à peine éclairé mais grouillait tel une fourmilière, silencieusement, sans débordement, sans l'ombre même d'une altercation. Personne ne cherchait les ennuis ici. On pillait simplement, chacun à sa mesure, autant qu'on pouvait transporter, sans faire d'histoire. Attrapant un caddie au passage, je le remplis de paquets de céréales de petit-déjeuner, de riz et de pâtes ; les rayons avaient déjà été bien dégarnis, mais il y avait encore largement de quoi faire. Je complétai le tout par des boîtes de lait en poudre, plusieurs paquets de gros sel, du nitrite de sodium (je ne tenais pas à risquer le botulisme en salant le petit gibier que je chasserais) et un maximum de boîtes de conserve de légumes, sardines, thon et maquereau. J'ajoutai par dessus ce butin alimentaire une casserole, des allumettes et un réchaud à gaz avec trois bonbonnes de rechange ; je complétai par une vingtaine de cahiers, trois rames de papier, des cartouches d'encre adaptées à mon stylo préféré, et de nombreux crayons HB (sans surprise, ce type de matériel se trouvait encore en abondance). Je ne pus bientôt plus en prendre davantage. Je me hâtai alors vers la sortie sans un regard envers qui que ce soit, mes cahiers et rames de papier dissimulant les denrées plus susceptibles d'attirer les convoitises.

Ce ne fut qu'après avoir de nouveau franchi le pont que je me permis de respirer un peu. Il me fallait à présent demeurer discret, mais d'une autre manière. Rive gauche, c'était simple : il suffisait d'éviter de croiser la mauvaise personne au mauvais moment. Rive droite, c'était plutôt l'individu lambda qui risquait de vous signaler à la police, dont il fallait se méfier. Heureusement, les gens semblaient s'être déjà majoritairement cloîtrés chez eux. Le bourgeois moyen adhérerait probablement au nouveau monde sans protester. Il collaborerait même certainement volontiers, au cas où.

Je parvins à la Cathédrale sans encombres. La porte d'entrée avait été verrouillée mais j'avais l'habitude de la crocheter. L'ayant soigneusement refermée, je m'engouffrai dans l'édifice. Le bruit des roulettes mal graissées et mal agencées du caddie résonna monstrueusement dans la nef. Arrivé au pied de l'escalier, je m'arrêtai net et attendis un bon quart d'heure. Ce temps s'étant écoulé sans le moindre bruit alentour, je repris mes activités, rasséréné. Une fois mon chariot déchargé et mes réserves montées, je démontai, lentement et méthodiquement, le caddie avec les outils que j'avais emportés. Après avoir rangé minutieusement l'ensemble des pièces dans ma cache, j'écoutai une nouvelle fois le silence de la nef. N'ayant rien décelé d'anormal, je me hissai à mon tour. Je m'endormis bientôt, mes provisions à mes pieds, les cahiers disposés en matelas sommaire au sein d'une couverture de survie, les rames de papier en guise d'oreillers, mes carnets soigneusement dissimulés sous d'autres affaires, une barre de fer du caddie à la main.

Peut-être que rien de tout cela n'avait de sens, l'Histoire elle-même n'avait jamais eu de sens, l'espèce humaine était apparue et à présent elle allait disparaître, c'était simple et il n'y avait rien à comprendre là-dedans. Sauf que je n'avais aucune intention de disparaître. Encore moins de me résoudre à ce que l'avenir de la planète repose sur les décisions d'une poignée d'individus manipulés par des chats.

L’océan était tel que je l’aimais : une température agréable, de bonnes vagues, pas trop grosses ni trop petites, régulières, ne se cassant pas trop loin du bord pour que je puisse les prendre sans trop de risques, en bodysurf, à cet endroit isolé de la plage où personne ne viendrait me récupérer en cas de déboires avec un courant imprévu.

Les vagues arrivent toujours par séries – une série de grosses puis une série plus calme, il faut parfois alors attendre quelque temps avant de retrouver des vagues potables, de celles qui vous font monter l’adrénaline au départ et vous portent ensuite quasi jusqu’au bord... J’allais m’en reprendre une, de celles que j’hésite à descendre de peur de me casser le dos, très belle, s’arrondissant depuis quelques mètres avec une magnifique couleur bleu-vert, lorsqu’une tache toute ronde, toute noire – comme un trou en fait, oui ça ressemblait complètement à un trou, une ouverture, un truc sans fond, sans couleur – s’ouvrit au beau milieu du creux de la vague.

Je m’écartai, perplexe, et laissai passer l’occasion, plongeant brusquement sur le côté. J’essayai de retrouver la tache une fois de l’autre côté de la vague, mais plus rien n’était visible au sein de l’écume créée par la masse d’eau qui s’était abattue. Je rejoignis le rivage en prenant une autre vague, plus petite et moins intéressante, en continuant de m’interroger sur ce que j’avais bien pu apercevoir. De retour sur la plage, je continuai à scruter quelque temps l’océan puis me résignai à rentrer : il commençait à se faire tard.

Je passai une mauvaise nuit, me réveillant sans cesse, repensant à cette ouverture que je n’avais pas osé prendre et me promettant que, si elle réapparaissait, j’y plongerais tout de go. Je n’avais pas un tempérament particulièrement téméraire mais je détestais plus que tout les occasions manquées.

Le lendemain, je retournai au même endroit. La marée était encore basse, il faudrait attendre encore deux bonnes heures pour que l'océan retrouve son niveau de la veille, lors de l’”apparition”. Les vagues n'exprimaient pas encore la pleine puissance de la marée montante. Je pris mon mal en patience en somnolant sur ma serviette.

Je me réveillai d’un coup, me redressant avant même d’avoir complètement ouvert les yeux, encore sous l’emprise du sommeil et l’abrutissement du soleil – et je la vis à nouveau. La tache. Le trou. Au beau milieu d’un rouleau en formation. Je courus à l'eau puis plongeai dans la mer sans même prendre le temps de réfléchir. En quelques brasses crawlées, j’y étais. Ma vague avec sa tache était sur le point de déferler. Même impression de vide, d’ouverture, de puits sans fond.

Que risquais-je après tout ? Ce n’était probablement qu’une illusion d'optique, je dormirais mieux après. Je me jetai dedans. J’eus à peine le temps de me dire que finalement, ce n’était peut-être pas une bonne idée, qu’un tourbillon me prit avec violence, me garda quelques interminables secondes pendant lesquelles je pus largement déplorer mon imprudence, puis me rejeta en me faisant à moitié boire la tasse.

« Ça va, vous allez bien, vous voulez de l’aide ? »

Je me relevai tant bien que mal. J’avais de l’eau au niveau des cuisses et je me retrouvais en pleine baignade surveillée, à un bon kilomètre et demi de mon point de départ. Autour, on me regardait, l’air intrigué, voire légèrement rigolard. C’est alors que je me souvins que j’étais complètement à poil – je n'ai jamais compris l'intérêt de porter un maillot loin des foules, c'est froid et ça met du temps à sécher quand on est hors de l'eau, et dans l'eau, ça empêche toute fluidité avec les vagues.

Ni une ni deux, je replongeai dans l’onde pour atteindre une zone avec plus d’eau et moins de gens. Il y avait encore quelques personnes qui, comme moi, cherchaient la vague. Mais pas ma vague. Je la repérai fort heureusement au bout de quelques minutes de quête éperdue. Le trou – ou devais-je dire le tunnel – était toujours là. Je fonçai vaillamment en plein dans la zone d’un noir profond qui semblait m’attendre – n’attendre que moi. Le tourbillon de retour fut d’intensité nettement plus faible – ou était-ce une question d'habitude ? Je sortis rapidement de l’océan et m’allongeai sur ma serviette, l'esprit pour le moins confus.

Un léger clapotis me sortit de ma torpeur naissante. Un être étrange s’extrayait de l’onde à quelques pas de moi (la marée avait encore monté). Ce n’était pas franchement anthropomorphe mais ça ne ressemblait à rien d’animal non plus, plutôt à une sorte de végétal en mouvement.

Se rendant probablement compte que je l'avais aperçue, la créature développa un semblant de visage humain à ma hauteur – ce qui correspondait en gros aux trois-quarts de la sienne. Le visage était une copie de mon propre visage. Cela se mit à parler dans ma langue avec lenteur mais clarté.

« Pardonnez... l'intrusion... Je ne vous fais pas... peur ? »

Je réfléchis quelques secondes, puis répondis aussi franchement que possible.

« Non, ça va pour l’instant... »

« Très bien, en ce cas... »

La chose se rapprocha de moi.

« Normalement on évite ce genre de... rencontre, mais le... tunnel est très... instable dans ces... vagues, il fallait l’emprunter rapidement une fois le... passage validé ».

« Validé ? »

« Chaque... planète est... différente, les... tests sont souvent... définis au cas par cas. »

« Vous voulez dire que j’ai servi de cobaye ? »

L’étrange être resta un court moment silencieux.

« Oui, c’est un mot... qui peut convenir. »

Je le fixai d’un air peu amène.

« Et à présent ? »

« À présent, tout est parfaitement... paramétré, il n’y a plus de... souci à se faire. »

Je contemplai ma propre face esquisser un sourire candide sur le corps gélatineux de cette espèce d'algue en suspension qui continuait à progresser vers moi. Je crus un instant qu’elle allait me serrer la main... avec je ne savais trop quoi qui, dans ce fatras de bidules qui composait son être, aurait pu faire office de main. Mais elle contenta de vibrer de toute part... et disparut.

Enfin, c’est plutôt moi qui ai dû disparaître, puisque je me retrouvai soudain en plein hélitreuillage, pile en face de la plage principale.

Qu'est-ce qui passe sur le corps d'une société ? C'est toujours des flux, et une personne, c'est toujours une coupure de flux. Une personne, c'est toujours un point de départ pour une production de flux, un point d'arrivée pour une réception de flux, de flux de n'importe quelle sorte; ou bien une interception de plusieurs flux. Si une personne a des cheveux, ces cheveux peuvent traverser plusieurs étapes : la coiffure de la jeune fille n'est pas la même que celle de la femme mariée, n'est pas la même que celle de la veuve : il y a tout un code de la coiffure. La personne en tant qu'elle porte ses cheveux, se présente typiquement comme interceptrice par rapport à des flux de cheveux qui la dépassent et dépassent son cas et ces flux de cheveux sont eux-mêmes codes suivant des codes très différents : code de la veuve, code de la jeune fille, code de la femme mariée, etc. C'est finalement ça, le problème essentiel du codage et de la territorialisation qui est de toujours coder les flux avec, comme moyen fondamental : marquer les personnes, (parce que les personnes sont à l'interception et à la coupure des flux, elles existent aux points de coupure des flux).

G. Deleuze (cours Anti-Œdipe)

Mes cheveux sont tombés aujourd'hui.

Je prenais ma douche, tranquillement, en sifflotant du Pink Floyd, et je rinçais mes cheveux sous l'eau chaude, lorsque je les ai sentis plus lourds qu'à l'accoutumée. J'ai tout de suite compris. Avant même que ma raison ne prenne le contre-pied des faits et ne m'affirme — ne me hurle, devrais-je plutôt dire — que c'était complètement impossible, j'ai compris que mes cheveux s'étaient détachés de ma tête. Comme une vulgaire perruque. Lourde d'un bon mètre de cheveux plutôt épais et entièrement imbibés d'eau.

Je passai une main sur mon crâne. La surface était parfaitement lisse. Aussi lisse qu'un crâne de chauve. À l'instant où ma pensée articula « chauve », mes mains se mirent subitement à trembler et mon corps s'affaissa lentement sur lui-même. Je finis par me retrouver agenouillée sur ma propre chevelure.

Reprenant peu à peu mes esprits, je commençai à envisager des explications rationnelles, n'en trouvai finalement qu'une de plausible : je n'avais pas subi de choc particulier récemment, je ne souffrais pas de dépression, j'étais plutôt bien dans mon couple et plus généralement dans ma vie, je n'avais pas encore d'enfant pour que cela change, je devais donc être malade.

Je m'empressai de sortir de la baignoire, ramassai non sans difficulté l'ample chevelure qui avait décidé de me faire faux-bond en cette matinée de mars ensoleillée, l'enveloppai dans un linge puis rinçai les résidus qui s'étaient accrochés à l'émail.

Mon regard rencontra mon reflet dans le miroir de l'armoire de salle de bains, et mon visage prit une expression consternée. Je n'avais vraiment pas la morphologie crânienne adéquate pour une calvitie ou même une coupe de cheveux courte. Je me fis un turban d'une serviette qui pendait à portée de main.

Heureusement, mon amour était déjà parti, et je n'avais cours qu'en début d'après-midi : cela me laissait trois bonnes heures pour réfléchir aux mesures d'urgence. Je passai les cinq premières minutes au téléphone, réussis à décrocher un rendez-vous dans l'heure même auprès de ma médecienne traitante, une femme sympathique qui habitait dans l'immeuble en face du mien — raison principale pour laquelle je l'avais choisie, la raison secondaire étant qu'elle ne rechignait jamais à vous prendre entre deux rendez-vous en cas d'urgence.

Je passai le quart d'heure suivant à réfléchir à ce que je pourrais bien me mettre sur la tête — je finis par opter pour un chapeau que je n'avais pratiquement jamais porté car d'un rouge un peu trop voyant, mais ayant l'avantage d'être bien enveloppant. Je l'enfonçai de manière à me couvrir complètement les oreilles. Afin d'éviter les clashs de couleurs, je m'habillai de noir.

Dehors, le ciel était d'un bleu limpide, cela sentait le printemps à plein nez. Me faisant l'effet d'une veuve qui se serait plantée de chapeau, je traversai tête baissée la rue à sens unique qui me séparait du cabinet de médecine.

La salle d'attente était pleine comme à l'accoutumée. Personne ne prêta attention, ni à mon chapeau, ni à mon absence de cheveux : tous étaient profondément absorbés dans leur smartphone, à part un petit vieux qui somnolait paisiblement et une petite black sur les genoux de sa mère — ou de sa nounou, allez savoir — qui eut tout de même pour mon chapeau un vague regard intéressé. Il faut dire qu'une couleur pareille, ça ne se voit pas tous les jours. Après un bon quart d'heure passé à tenter de me plonger dans une revue féminine où le propos était de parvenir à adapter une fantaisie du milieu de la mode à la vie de tous les jours, la médecienne apparut brièvement et me fit un petit signe. Je passai la porte en tentant de me fondre dans les boiseries.

Une fois dans le cabinet, j'ôtai mon couvre-chef. Ma généraliste poussa une exclamation de stupeur.

- « Qu'est-ce qu'il vous est arrivé ? »

- « Eh bien, je suis justement là pour que vous me le disiez... »

- « Mais il a bien dû se passer quelque chose ? »

Je réprimai un soupir d'exaspération. La seule chose qui était arrivée, c'était cette masse de cheveux qui avait glissé soudain de ma tête pour venir s'étaler au fond de la baignoire.

- « Bon. Ecoutez. Je vais vous donner une liste d'examens à faire, un check-up complet. Vous allez au labo d'analyse d'à côté, et dès que vous avez les résultats, vous revenez me voir. D'accord ? »

Elle me regardait comme si j'étais un enfant qui venait de perdre sa mère : avec un mélange de pitié et de fatalisme. Ainsi que d'une touche d'impatience justifiée par le nombre de personnes amassées dans sa salle d'attente. Mais je n'avais pas fini.

- « Vous ne pouvez pas me faire aussi un petit arrêt maladie pour quelques jours, le temps que je m'habitue un peu à mon nouveau physique ? Je ne me vois pas du tout assurer mon cours dans de bonnes conditions aujourd'hui... »

- « Oh si, bien sûr. Mais il va falloir vous y faire : ça ne va pas repousser très vite, si ça repousse... »

Elle avait le mérite de toujours dire ce qu'elle pensait. Je n'avais pour ma part même pas eu le temps de songer à une quelconque repousse. Quelque chose, dans le côté extrêmement lisse de ma surface crânienne, me disait qu'il ne faudrait pas trop y compter dans l'immédiat

- « Donnez-moi une semaine, je pense que ça devrait aller. »

Elle écrivit rapidement une ordonnance, puis rédigea l'arrêt maladie.

Pour le moins revigorée par ce congé inespéré — un peu comme autrefois, lorsqu'une fièvre soudaine me permettait d'échapper à une séance de piscine scolaire — je me dirigeai sans me presser vers le laboratoire. L'air était frais et lumineux, les moineaux pépiaient dans les branches des arbres, je me mis à zigzaguer gaiement entre les crottes fraîchement déposées sur le trottoir par les canidés locaux, dérangeai un pigeon qui s'affairait sur un reste de baguette humide de rosée, puis remontai une dernière rue imbibée de soleil. L'inconvénient, avec le soleil dans les yeux, c'est qu'on a toutes les peines du monde à vérifier où l'on met les pieds : je redoublai donc d'attention, et ralentis encore ma course. À marcher comme cela, lentement sous le soleil printanier, je devais donner l'impression d'une personne heureuse de son début de journée.

Après m'être enregistrée à l'accueil, je me retrouvai assise entre deux femmes enceintes. Mon amour aimerait bien qu'on ait un enfant. Moi, un peu moins. J'ai déjà assez à faire avec moi-même et mon amour.

Mon amour est plutôt gentil. Il travaille dans la banque, rentre moyennement tard, et adore dénouer ma longue natte lorsque je m'installe sur ses genoux, dans le sofa moelleux qu'il nous a offert à Noël, il y a deux ans. Enfin, adorait. Mon amour rentrerait ce soir vers 19h. Le jour de notre mariage me revint en mémoire : moi, dans cette longue robe bien blanche, les cheveux en cascade sur mes épaules, lui, fier et droit dans son costume... M'aurait-il épousée si j'avais eu des cheveux moins longs ?

Une infirmière vint me chercher. Je m'installai dans un fauteuil en position mi-allongée, et retins ma respiration en regardant ailleurs pour la prise de sang. L'infirmière se révéla douée, je ne sentis presque rien. Au bout de cinq minutes, j'étais à nouveau dehors. Je devrais repasser le lendemain matin à jeun (ce que je détestais) pour d'autres prélèvements qui le nécessitaient et il me faudrait attendre une bonne semaine avant les résultats. C'était probablement un cancer. Ça ne pouvait pas être le sida : depuis que nous avions passé le test pour notre mariage, mon amour et moi, je n'avais pas eu l'occasion de coucher avec quelqu'un d'autre. À moins que lui, m'ait caché quelque chose ? Je chassai rapidement cette idée de mon esprit. Mon amour n'avait pas pu me tromper, ou, plus exactement, il n'avait pas pu me tromper sans prendre toutes les précautions nécessaires. Mon amour était adulte et responsable, il n'aurait pas baisé à l'aveuglette sans préservatif.

J'essayai de l'imaginer avec une autre fille. Il rentrait tard certains soirs, à cause de son travail ; je n'avais jamais eu l'idée de vérifier son emploi du temps. Mais à présent, chauve comme j'étais, comment pourrais-je seulement avoir le courage de lui reprocher quoi que ce soit ? Il fallait que je m'achète d'urgence une perruque, ce serait mieux que rien, en attendant.

Je me dirigeai vers le métro. Puis rebroussai chemin. Je n'avais aucune idée de la perruque qui conviendrait, et, en fait, je savais pertinemment qu'aucune perruque au monde ne pourrait faire l'affaire. Je me sentirais simplement ridicule. Rien qu'à l'idée d'une masse de cheveux artificielle collée à mon crâne, je fus prise de démangeaisons. Plutôt rester chauve que perruquée. D'ailleurs mon chapeau aussi, me filait des démangeaisons, comme si mon crâne ne pouvait plus rien supporter hors l'air frais du matin. Je me hâtai de rentrer, et le jetai à terre.

Finalement, le fait d'être chauve ne m'allait pas si mal. Je commençais à m'habituer à ma nouvelle image dans le miroir. La peau sur ma tête était douce et lisse comme celle d'un bébé. Fini les faux-semblants : c'était ma tête et rien de plus, rien pour piéger les regards.

J'attrapai mon téléphone. J'imaginais déjà la réaction de mes élèves, quand on leur annoncerait la nouvelle. Moi qui m'étais fait un point d'honneur à ne jamais rater un cours, même avec une crève carabinée. Et j'allais aujourd'hui sécher mes cours pour une bête histoire de cheveux. Sans la moindre fièvre ni le moindre signe de maladie. Je devais bien être un peu malade tout de même, pour qu'une chose pareille m'arrive. On ne perd pas ses cheveux pour rien. Encore heureux que cela ne me soit pas arrivé au salon de coiffure. Ma coiffeuse en aurait eu une attaque, pour sûr.

Ce n'était pas un simple shampooing qui pouvait avoir un tel effet — j'allai cependant vérifier, le téléphone toujours à la main, que je n'avais pas confondu mon produit habituel avec une bouteille de détergent — mais l'idée était stupide, si mes cheveux avaient été attaqués par une substance quelconque, ma peau l'aurait été aussi. Je revins au salon, m'apprêtai à composer le numéro du lycée. Puis me ravisai. À quoi bon, après tout, reporter l'affrontement. Je ne parvenais pas à supporter l'idée que j'allais sécher mon cours pour une simple question d'apparence. Je n'étais pas là pour me pavaner avec mes cheveux, et il faudrait bien de toute manière que j'assume la situation un jour ou l'autre.

J'essayai de me composer un turban « soft », mi-chapeau, mi-foulard, avec une jolie pièce de tissu pas trop voyante, dans des tons cuivrés. Je choisis des boucles d'oreilles un peu plus longues que d'habitude, longues et fines — des créoles m'auraient donné un look de diseuse de bonne aventure – et soignai mon maquillage. L'ensemble n'était finalement pas si mal, même si mon absence de chevelure me faisait me sentir plus dénudée qu'à l'ordinaire.

En allant faire cours, je n'aurais plus le temps de penser à ce qu'il se passerait ce soir. Voilà trois bonnes heures que je gambergeais à propos des conséquences de ma chute de cheveux sur mon amour, comme si sans eux je n'étais plus tout à fait la même. Avec ou sans cheveux, il faudrait pourtant bien continuer à vivre, malgré tout. Je m'engouffrai dans la cabine de l'ascenseur en sifflotant.

Le mendiant de la boulangerie était à son poste. Je le passe à chaque fois avec un sourire poli. Donner la pièce, ce n'est pas mon truc. J'ai l'impression qu'après, je devrais la lui donner tous les jours. Et pourtant, ne faut-il pas aider son prochain ? Plus loin, au pied des escaliers, il y a cette femme qui stationne dès les premières heures du jour. Très amaigrie depuis quelque temps, le visage abîmé. Elle aussi je la passe sans rien donner, me fendant d'un sourire navré.

J'allumai une cigarette en attendant le bus. Peut-être cette chute de cheveux était-elle due à mes contradictions. Comme si ma chevelure en avait eu assez de me cautionner.

J'arrivai juste à temps pour prendre un café avant mon cours. Le proviseur était lui aussi à la machine à café, il me serra lentement la main avec un air un peu gêné.

- « Ah... Vous devez savoir qu'il est interdit de porter le foulard à l'intérieur de l'établissement... »

Réprimant un rire nerveux, je défis lentement mon foulard et le laissai tomber sur mes épaules. Il recula d'un pas.

- « Oh... Que vous est-il arrivé ? »

- « Ça, si je savais... »

Il me regarda bizarrement, comme s'il n'était pas complètement sûr que je ne me payais pas sa tête.

- « Quel dommage, vous aviez de si beaux cheveux », capitula-t-il en faisant un geste de la main pour m'autoriser à remettre mon foulard.

Je le remerciai d'un clignement des yeux, et me hâtai de rejoindre les toilettes avant de croiser un autre collègue. Je refis rapidement le nœud, vérifiai mon allure dans le miroir, et ressortis gonflée à bloc.

Je descendis allumer une clope sur le trottoir devant le lycée, mon café à la main. J'en avais oublié de manger, avec toutes ces histoires. Les élèves étaient en train de rentrer, passant devant moi avec l'indifférence la plus totale.

Ma clope finie, je me dirigeai vers ma salle et commençai mon cours comme si de rien n'était. Un petit flottement se fit sentir, quelques commentaires lâchés ça et là à voix basse et un ricanement échappé du second rang. Je débitai mon laius à une vitesse légèrement plus élevée. Les stylos glissèrent sur les feuilles sans plus un bruit. Le thème de cette année était la Beauté. Quelle ironie.

J'aime faire classe. Moi d'un côté, les élèves de l'autre, mon étrangeté et ma différence normalisées, presque justifiées.

C'est probablement cette différence qui a attiré mon amour, quoique très inconsciemment : il s'imagine probablement que je suis une femme tout à fait normale et plutôt équilibrée, avec simplement des cheveux extraordinairement longs. Et qui ne souhaite pas avoir d'enfants.

C'était bien pour un type comme mon amour, une prof de lettres, ça donne une touche intello. Mais mon amour ne se serait jamais tenu à ce seul critère. C'est ma différence, qui a dû le décider. Comme si, quelque part, était inscrit au fer rouge « exemplaire unique ». Mon amour a été entraîné depuis sa petite enfance à faire partie des premiers : de sa classe, de sa promotion, de son entreprise. J'étais le trophée idéal pour compléter son palmarès.

La sonnerie de fin de cours retentit alors que j'amorçais ma dernière phrase. Les élèves la prirent en note avec une certaine impatience puis ramassèrent prestement leurs affaires, se tirant respirer une bouffée d'air printanier avant leur cours de maths.

En ce moment même, ma nouvelle apparence devait nourrir copieusement leurs conversations.

Revenue en salle des profs, j'affrontai le regard étonné des collègues. Au bout de quelques minutes, personne n'osant se jeter à l'eau, je décidai d'y aller carrément. Après tout, la méthode avait déjà marché avec le proviseur. Je dénouai une nouvelle fois mon foulard.

Un stylo tomba par terre. Une collègue un peu plus sensible que les autres s'étrangla avec son café.

- « Mais qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? »

- « Mes cheveux sont tombés. », répondis-je factuellement.

- « Tombés ? »

- « Oui, tombés. Schlak. Ce matin. Dans ma baignoire. »

- « Mais... »

- « Je ne sais pas ce que j'ai. J'ai fait des analyses ce matin. Je saurai ça en fin de semaine. En attendant, je me sens plutôt en pleine forme. » concluai-je d'un ton sans appel.

S'ensuivit un concert de commentaires mêlés à des manifestations de soutien que je m'empressai de fuir en allant fumer une clope avec Bernard, le prof de maths. J'avais emporté mes affaires, ne projetant pas de remonter dans la tourmente juste pour le plaisir.

Je commençais à me sentir fatiguée. J'imaginais les collègues en train d'inventer des scénarios pour tenter de donner un sens à ce qu'il m'arrivait. Moi-même je n'avais pas beaucoup avancé sur le sujet. De toute façon, il faudrait attendre les analyses.

Bernard regardait la grille du lycée et semblait lui trouver un intérêt formidable. Je soupirai.

- « Et ton mari, il prend ça comment ? », se décida-t-il. « Enfin, si ce n'est pas trop indiscret, bien sûr. »

Marrant, cette question. Comme si je venais de me barrer de chez moi, ou de commettre un adultère, enfin, quelque chose comme ça.

- « Il n'est pas encore au courant. »

- « On prend un café quelque part ? Je vais chercher mon sac. »

Je n'eus pas le temps de répondre, il s'était déjà engouffré à l'intérieur. Je pris soudain conscience de l'absurdité de sa proposition. Il avait cours dans cinq minutes à peine. Un cours mal placé, entre nous soit dit. Deux heures de maths en fin d'après-midi, ce n'est pas très fin. Mais nos emplois du temps sont rarement des modèles d'intelligence.

Je commençais à partir en direction du métro lorsqu'il me rattrapa, légèrement essoufflé.

- « Ben alors, tu ne m'attends pas ? »

Je le contemplai, étonnée.

- « Mais... Et tes cours ? J'ai cru que tu plaisantais. »

- « Je devais leur filer une interro demain, ce sera pour aujourd'hui et voilà tout. Marc a accepté de les surveiller. Compte tenu des circonstances...»

Compte tenu des circonstances. Comme c'était bien dit. Il avait eu cinq petites minutes pour la forger, sa formule. Pensait-il vraiment que prendre un café avec lui allait m'aider en quoi que ce soit ? Décidément, la gaucherie de Bernard dépassait les bornes.

J'eus une pensée émue pour ses élèves, qui allaient se prendre une interrogation plus tôt que prévu par ma seule faute. Finalement, je n'aurais peut-être pas dû aller en cours. Tout ceci se serait sans doute mieux passé. Plus naturellement. Il n'y avait rien de naturel à aller prendre à présent un café avec Bernard.

Nous choisîmes un établissement tranquille, à l'écart de ceux habituellement fréquentés par les collègues. Bernard ne pipait mot. Je commençais vraiment à lui en vouloir, je ne lui avais rien demandé et j'aurais été mille fois mieux à prendre un café toute seule. Ou autre chose. Heureusement Bernard se trouva doté d'un parfait à propos. Il commanda sans me demander mon avis deux whiskies sans glace. J'avalai ma potion cul sec sans l'ombre d'une protestation. Il opéra de même et redemanda deux autres whiskies dans la foulée. Je me sentais déjà un peu mieux.

- « Alors ? »

- « Alors quoi ? » rétorquai-je, résignée.

- « Qu'est-ce qui t'est arrivé, réellement ? »

Je le contemplai, désarçonnée.

- « Tu ne vas tout de même pas me dire qu'ils sont tombés tout seuls, sans raison ? »

Le problème avec les profs de maths, c'est qu'ils cherchent toujours des raisons à tout. Pas de conclusion sans hypothèses. Et pas de raisonnement sans axiomes définis au préalable.

Je tentai de définir un axiome compatible avec ma situation.

- « Les cheveux, ça peut parfois tomber sans raison particulière. »

- « Sans aucune raison, juste comme ça ? »

Mon axiome ne lui plaisait visiblement pas.

- « Les cheveux, c'est très lié aux hormones. Moi-même, j'ai de petits problèmes avec ça. Mais pour une chute aussi brutale, tu as dû subir une sacrée variation d'un seul coup... »

Je fis signe au barman. Il remplit à nouveau les verres sans sourciller.

Je ne l'avais pas remarqué jusqu'ici : le crâne de Bernard présentait effectivement une calvitie naissante que tentaient de masquer quelques mèches savamment placées. C'était peut-être l'une des raisons — car moi aussi, je cherchais des raisons à tout — pour lesquelles il s'intéressait tant à mon cas.

Mais en ce qui me concernait, mes hormones allaient très bien, merci. Mes règles avaient débuté hier exactement comme prévu, sans interruption ou douleur notable. Je décidai cependant de garder cette précision pour moi et sifflai mon troisième verre de whisky au même rythme que les deux premiers.

Il avait bien dû se passer quelque chose, tout de même. Je ne pouvais pas lui donner tort là-dessus.

- « Je te dis, je n'en sais strictement rien. J'ai fait des analyses, et j'attends les résultats. » résumai-je une fois de plus. « J'ai bien failli ne pas venir, aujourd'hui. »

L'alcool me détendait un peu. Après tout, Bernard n'offrait pas une compagnie si désagréable que cela.

- « Je comprends, à ta place, je ne serais certainement pas venu. »

- « Tu penses que j'ai eu tort ? »

- « Non, je ne crois pas... » Il réfléchit quelques secondes, avant de poursuivre : « The show must go on, comme on dit. »

Son accent me fit sourire. Moi-même j'avais en anglais un accent qui me contrariait. C'était comme pour les airs de musique : j'avais beau avoir les tonalités exactes dans ma tête, j'étais incapable de les reproduire en pratique. Combien de fois avais-je voulu siffloter à mon amour une chanson dont je cherchais à retrouver le titre... les sons qui sortaient de ma bouche dénaturaient tellement leur source qu'ils me faisaient parfois oublier jusqu'à la mélodie de départ.

Mon amour... Dans quelques heures, il le verrait, mon crâne.

- « Et ils ont réagi comment, tes élèves ? »

- « Je ne leur ai pas laissé le temps de moufter. Ils m'ont paru plus silencieux et plus attentifs, globalement.»

- « Ça me rappelle la fois où j'ai eu une extinction de voix. Silence total. Juste ma craie qui crissait sur le tableau. C'en était presque angoissant. »

- « Oui. Ça m'est arrivé à moi aussi. Mais là, on sentait qu'ils se taisaient par... comment dire. Commisération ? Pitié ? Gêne ?

- « Tu te fais des idées. Je ne suis même pas sûr qu'ils s'en soient aperçus. »

- « Tu rigoles ? La première chose qu'ils regardent, quand on entre en cours, c'est la façon dont on est sapé. Et coiffé. »

Moi qui étais si fière de ma natte. Je la refaisais chaque matin avec une joie enfantine — et après tout, ce geste n'avait-il pas effectivement été répété chaque matin depuis l'enfance, ne me rattachait-il pas à ces jours simples de mes premières années ? Être chauve me permettrait peut-être de grandir enfin un peu. Comme un trait tiré au rasoir sur un passé décidément trop facile.

J'eus soudain l'envie d'embrasser Bernard. Je ressentais, avec ma tête désormais nue de toute capillosité, le désir de faire des bêtises.

Mais je n'en fis évidemment rien. J'étais suffisamment grande pour connaître les effets de quatre whiskies bus coup sur coup. Bernard regardait au-delà de son verre comme on contemple l'horizon au bord de l'océan, déjà à moitié noyé dans sa propre boisson. Peut-être songeait-il lui aussi à m'embrasser. Je me levai, légèrement titubante. Il me proposa son bras. Je le remerciai en me dégageant gentiment. J'en avais assez fait pour aujourd'hui, il valait mieux que je rentre.

Je n'avais toujours pas remis mon foulard. Dans la rue qui me menait au métro, les passants me regardaient bizarrement. Je leur rendais la pareille.

Allais-je croiser aujourd'hui l'homme-canard ? Il caquetait régulièrement sur ma ligne – pas pour de l'argent, il devait se prendre réellement pour un canard. De nos jours, il y a vraiment de tout dans le métro. Les gens qui marmonnent tout seuls, ceux qui vous prennent à partie, ceux qui tapent contre les murs ou les portes — et ceux qui caquètent. Je ferais désormais moi aussi partie des attractions de la ligne. Une femme intégralement chauve et qui ne cherche pas à le cacher, ce n'est pas très commun. Mais j'avais été originale avec mes cheveux, je pouvais tout aussi bien continuer à l'être sans eux.

Une femme assise en face de moi me jetait depuis quelques minutes des regards curieux. Entre deux âges, plutôt bcbg. Je la fixai en retour. L'alcool m'était monté à la tête, je devais avoir le visage plus rouge qu'à l'ordinaire. Elle finit par me glisser, sur le ton de la confidence :

- « Pardonnez mon indiscrétion, cela doit être douloureux de se retrouver chauve à votre âge. C'est dû à une chimio ? »

Je restai un moment sans voix. Une chimio. Mais oui, bien sûr.

La plupart des gens qui m'avaient rencontrée dans la rue, le métro, et peut-être même au lycée, avaient dû avoir cette pensée. Les hommes chauves : âge et hormones ; les femmes chauves : chimio. Forcément.

La nana, voyant que je ne lui répondais pas, continua en s'étranglant légèrement :

- « Ce n'est pas le Sida, tout de même ? »

C'était bien la première fois qu'on m'abordait dans le métro pour me demander de but en blanc si j'étais séropositive. Si je ne lui répondais pas quelque chose dans les prochaines secondes, allait-elle se lever pour changer de place, de peur que ce ne fût contagieux ?

J'arborai mon plus beau sourire. Avec ma calvitie, cela n'aurait probablement pas l'effet escompté. Je ne m'étais pas encore habituée à ma nouvelle apparence : mes tics d'auto-défense allaient devoir être révisés en conséquence. Je me promis une petite séance devant la glace.

- « Rien de tout cela, Madame, je vous assure. »

- « C'est par choix, alors ? » émit d'une petite voix incrédule mon interlocutrice, décidément bien curieuse.

- « On peut dire ça, oui. » Mon sourire avait pris un aspect figé.

Puisque je n'avais pas acheté de perruque par choix, il fallait bien que je me considère, pour l'heure, chauve par choix.

La bonne femme baissa les yeux, sembla réfléchir un instant, puis reprit, le regard baigné de pitié :

- « Vous ne voulez pas qu'on vous plaigne, c'est ça ? »

Elle commençait à m'agacer sérieusement. Mon sourire se mua en rictus.

- « Et vous, ce blond jauni, c'est par choix également, pour qu'on vous plaigne ? »

Elle me jeta un regard outré.

- « Ce n'est pas parce que vous êtes chauve que vous devez me jalouser pour mes cheveux. » fit-elle d'un air pincé.

Je demeurai bouche bée. C'était bien le comble : moi, jalouser quelqu'un pour ses cheveux ? Si elle les avait seulement vus, mes cheveux ! Mais elle ne pouvait pas savoir. Elle ne pouvait pas savoir qu'une douzaine d'heures plus tôt, j'avais encore cette chevelure magnifique que tout le monde m'enviait.

- « Il n'y a aucun risque que je vous jalouse pour cette chose, je vous prie de me croire... Oups, excusez-moi. » Le panneau de ma station s'était imprimé de façon subliminale sur ma rétine. Je me précipitai vers les portes avant qu'elles ne se referment.

Je montai les escaliers d'un pas lourd. Cet échange avait au moins eu le mérite de me dessaouler. Je respirai avec avidité l'air du dehors.

Dans une heure environ, mon amour rentrerait. Je passai à la boulangerie acheter une baguette. On me regarda d'une drôle de façon mais sans oser faire de remarque (mon air peu amène devait y être pour quelque chose). Les prochains jours allaient être difficiles mais, au moins, ce serait fait. Plus besoin de perruque ou de foulard. Tout le monde serait bientôt au courant. Même mon amour. Ce n'était plus qu'une question de temps.

Je me réveillai au bruit de la porte d'entrée. Je m'étais fait couler un bain et m'étais assoupie, presque complètement immergée dans l'eau idéalement chaude à laquelle j'avais rajouté quelques gouttes d'essence de thym.

Au bout de cinq longues minutes mon amour pénétra dans la pièce. Son exclamation de surprise arriva à mes tympans sensiblement amortie par la masse liquide. Je me contraignis à sortir la tête de l'eau. Mon amour me contemplait, incrédule.

- « Tes cheveux... »

- « Oui. C'est tombé. Ne me demande pas pourquoi, je n'en sais strictement rien. J'ai fait des analyses. Je saurai ça en fin de semaine. » J'avais débité mon laïus sans accent ni emphase, juste débité, mot par mot, blasée. Mon amour n'avait rien su me dire de mieux que les autres.

Je replongeai dans l'eau. J'y restai quelques secondes, puis refis surface. Mon amour n'était plus là.

Je me demandai l'espace d'un instant si je n'avais pas rêvé, mais la porte de la salle de bains était restée entrouverte, me confirmant la réalité du précédent échange. J'attendis encore quelque temps puis me décidai à sortir de la baignoire.

Mon amour n'était pas non plus dans le couloir. Je fis le tour de l'appartement, allant vérifier jusqu'à l'intérieur des armoires, avant de me rendre à l'évidence. Il était ressorti.

Il était vingt heures, j'allumai la télévision tout en surveillant mon téléphone portable, me connectant au monde en espérant que mon amour se reconnecte à moi. Au bout d'un quart d'heure, je finis par perdre patience et l'appelai. Je tombai sur son répondeur. J'y laissai un message laconique lui demandant de me rappeler. Je ne savais cependant toujours pas quoi lui dire, à part ce que je lui avais déjà dit.

Il ne revint pas ce soir-là. Ni les soirs suivants. Ma messagerie demeura désespérément vide.

Je ne souhaitais pas ajouter un comportement irresponsable à l'anormalité déjà présente. Je continuai donc à vivre comme si de rien n'était. Je me levais pour assurer mes cours, puis revenais me coucher. Lorsque j'avais un paquet de copies, au lieu d'ajourner le moment de m'y atteler, je me jetais dessus. Huit ou neuf heures de correction sans pause autre qu'un peu de café de me faisaient plus peur. Je multipliais les devoirs facultatifs dans le seul but de récupérer un peu plus de papier à corriger.

Les analyses n'avaient rien donné. On m'avait conseillé d'aller consulter. J'avais appelé ma mère pour lui demander l'adresse d'un psy.

Il était plutôt acceptable physiquement. Espérant un transfert rapide, je commençai à fantasmer à peine allongée sur le divan. Il me réveilla vingt minutes plus tard, en m'annonçant que la séance était terminée. Je souris pour la première fois depuis un bon bout de temps. Il aurait au moins servi à quelque chose. Je décidai de le revoir.

La seconde séance fut plus décevante. Je commençai tout de suite à lui parler de mes cheveux. Il embraya sur ma mère. Je reparlai de mes cheveux, et de ma difficulté à faire accepter ma calvitie par mes proches. Je rajoutai que je n'en avais pas parlé à ma mère. Cela parut le surprendre. Puis il m'interrogea sur mon père. Je lui dis que je l'avais perdu assez jeune, il toussota d'un air intéressé. Ça commença à m'agacer, alors je rembrayai sur mes cheveux. Il me demanda si je connaissais l'histoire de Samson. Je me retins de lui répliquer que je n'avais pas eu mon agrégation de lettres en tirant au pigeon.

Téléphoner pour annuler s'avéra cependant mentalement trop épuisant : je continuai à me présenter aux séances suivantes. Après tout, j'allais bien aussi en cours. Je parlais sur mon divan comme en classe, totalement détachée de ce que je disais. La seule chose qui m'intéressait, c'était mes cheveux : pourquoi ils étaient tombés, et s'ils allaient repousser un jour. Mais ce n'était pas une question à laquelle un psy pouvait m'aider à répondre.

J'avais enfin reçu une carte postale de mon amour. Une fort jolie carte, quoique au contenu inepte. Il ne voulait surtout pas gâcher la belle image qu'il avait de moi, et patienterait aussi longtemps qu'il le faudrait ; en attendant, il me laissait l'appartement, s'occuperait des traites, et m'embrassait le plus tendrement du monde.

Je mis une bonne demi-heure à déchirer méthodiquement la carte jusqu'à ce qu'il n'en demeure plus que des confettis.

Ce fut peu de temps après que je rencontrai Hou.

Je m'apprêtais à passer la grille de mon immeuble une baguette sous le bras, lorsque je pris conscience qu'un gosse aux traits asiatiques se tenait à mes côtés. Je lui tins la porte, il me sourit, puis s'arrêta pour me regarder. Je lui souriai en retour (je m'étais habituée à ce que l'on me regardât de façon un peu insistante) et me dirigeai vers le hall d'entrée. Il m'emboîta le pas, me suivant à un petit mètre de distance. Je lui tins à nouveau la porte, il me remercia d'un petit coup de tête, toujours un grand sourire aux lèvres. Il me suivit dans l'ascenceur. Je lui demandai à quel étage il allait, vaguement inquiète : il devait avoir six ou sept ans, tout au plus, cela me paraissait bien jeune pour rentrer tout seul à la maison. Il continua à me sourire sans répondre. Je haussai mentalement les épaules : peut-être que ça l'amusait, de monter dans les ascenseurs.

Il descendit comme moi au dernier étage. Je connaissais bien nos voisins, un jeune couple sans histoire et sans enfants. Et il ne se dirigeait pas vers leur porte, mais vers la mienne, toujours sur mes talons. Je me retournai.

- « Dis, tu vas où comme ça ? Ce n'est pas chez toi, ici. Tes parents, ils sont où ? Tu sais où tu habites ?»

- « Hou, hou ! » fit-il, amusé par mes répétitions.

- « Bon », continuai-je, quelque peu décontenancée. « Bon, bon. Hum, eh bien, je te dis au revoir, hein ? Tiens, je te rappelle l'ascenseur, tu le prends et tu rentres chez toi, d'accord ? »

J'attendis qu'il eût disparu du palier, pénétrai dans mon appartement, déposai le pain dans la cuisine puis revins dans l'entrée ôter mes chaussures. Un petit frôlement éveilla mon attention. Je regardai par l'œilleton. Le petit fixait ma porte avec résolution.

Je soupirai. Mes voisins allaient rentrer. S'ils voyaient ce môme poireautant devant ma porte, ils ne manqueraient pas de sonner et je serais bien embêtée à tenter de leur expliquer l'inexpliquable. J'ouvris la porte à contre-cœur.

- « Bon. Qu'est-ce que tu veux, à la fin ? »

Il me décocha un grand sourire et entra sans façons.

Je lui proposai un bout de pain avec du beurre. Il le prit d'un air content, et commença à le grignoter de ses petites dents blanches. Après quelques minutes passées à se regarder en chiens de faïence, moi attendant qu'il achève son grignotage, lui m'observant les yeux écarquillés comme s'il découvrait par mon intermédiaire le genre humain, il finit par lancer :

- « Beaux cheveux. Très longs. »

Je lui décochai un regard blanc.

- « Très beaux... »

- «Tu te fiches de moi ? »

Je pris brusquement la main du mioche, la forçant à parcourir mon crâne nu.

- « Tu vois bien qu'il n'y a pas de cheveux ici.»

- « Si, kami. »

- « Ka quoi ? »

- « Kami. Cheveux, en japonais. Dieux, aussi.»

- « Tu es japonais ? Je pensais que tu étais vietnamien ou chinois. C'est plus courant par ici.»

- « Oui, japonais. »

- « Alors mes cheveux, ce sont des dieux ?»

- « Non, pas pareil, différents kanjis.»

- « Mais tu les vois.»

- « Oui.»

- « Mais alors, pourquoi moi, je ne les vois pas, pourquoi personne d'autre ne les voit, ces kamis ?»

Le petit haussa les épaules.

Je tentai de m'imaginer à quoi pouvait bien ressembler le monde auquel ce petit être étrange prétendait avoir accès.

- « Et mon amour, tu le vois ?»

Hou fronça les sourcils.

- « Non... »

Il s'interrompit, cherchant ses mots.

- « Il faut... prendre soin... de tes kami. » finit-il par énoncer laborieusement.

Je le contemplai un long moment.

Le lendemain, je partis à la recherche d'un studio. Une fois le bail signé, je donnai ma démission à l'Éducation Nationale.

Le patron du troquet où j'avais pris ma cuite avec Bernard m' embaucha avec enthousiasme. J'avais la classe qui allait avec son établissement.

Depuis, j'écris.

La douleur, de lancinante, était devenue au fil des jours insupportable. Cette barre au niveau de l’estomac ne me laissait plus aucun répit. Je me résignai à aller consulter. La médecienne, après avoir écouté mes explications, me proposa une échographie. J’eus un mouvement de recul. « Ce n’est pas réservé aux personnes enceintes, ce genre de truc ? » lançai-je perplexe. Elle éclata de rire : « Pas du tout – et puis, vous savez, ce n’est pas au niveau de l’estomac que poussent les enfants... ». Je ravalai mon ignorance et acceptai. Une fois l’appareil posé sur le haut de mon ventre et l’écran branché, la doctoresse changea de visage et laissa échapper une exclamation de stupeur. Je tournai la tête pour voir à mon tour. Il y avait quelque chose dans mon estomac. Ça avait forme humaine, mais une forme adulte – comme une personne en miniature et... ça me ressemblait beaucoup.

Je ressortis du cabinet avec une ordonnance longue comme le bras ainsi qu’une liste impressionnante de spécialistes à consulter. Mais j’avais déjà choisi mon option : je fonçai dans la première pharmacie venue et achetai le vomitif le plus puissant qui se trouvât en vente libre. La chose ne tarda pas à sortir, toussant et éternuant avec force.

« Une douche, ce ne serait pas trop demander ? » finit-elle par articuler, l’air vindicatif. Secouant ma stupeur, je saisis l’homoncule entre mon pouce et mon index droits et le passai sous le robinet. Il cracha et pesta contre l’eau trop froide. Je le posai tant bien que mal sur un bout de serviette. Mon alter ego s’en saisit et s’en drapa avec hauteur. À présent que ma douleur était partie, je me sentais d’une humeur formidable. « Et dire que j’ai hésité avec un laxatif » ne pus-je m’empêcher de lâcher, les larmes aux yeux. « Très drôle. ». La petite personne me toisa avec un mépris qui m’ôta soudain toute envie de rire. « Si je suis là, c’est parce que j’en avais assez de te contempler ne rien faire de ta vie. Et tout ce que tu trouves à faire, c’est sortir des plaisanteries scabreuses ! Quand est-ce que tu grandiras un peu ! » Je la contemplai avec surprise et me retins de lui faire remarquer qu’en termes de taille, elle n’avait pas trop à la ramener. Mais elle poursuivait déjà : « T’inquiète. Moi, je vais grandir. Et quand j’aurai atteint ta taille, je te remplacerai. C’est mieux comme ça, toi tu pourras continuer à glandouiller et moi, je nous rendrai enfin utile à quelque chose. » Je réfléchis, le petit être n’avait pas tort finalement, peut-être serait-il plus à même que moi de donner du sens à ma vie – je procrastinais depuis si longtemps déjà.

« Euh, ok. Pourquoi pas. » finis-je par lâcher. L’homoncule avait déjà doublé de taille. Je renonçai à lui proposer des vêtements avant qu’il finisse sa croissance, ce qui fut achevé en cours de nuit ; après avoir vidé mon frigo, il avait exigé que je lui commande pizza sur pizza. Mon compte en banque en avait pris un coup.

Le lendemain, je restai tranquillement à rêvasser à mon habitude alors que ma persona s’activait dans tous les sens. Il en fut de même les jours, les semaines et les mois suivants.

Lorsque notre « première contribution d’importance à l’histoire de humanité » fut achevée, j’avais atteint la taille d’une pilule contraceptive. Mon alter ego me contempla alors une dernière fois – puis m’avala.