*Je vous propose ici les six premiers chapitres de mon premier #conte initiatique. J'aimerais votre avis. N'hésitez pas à me répondre sur #mastodon (@champiaf@framapiaf.org). Merci de vos retours ! La suite sera publiée chaque dimanche. #écriture #rédaction *
Le Renard qui rêvait d'avoir neuf queues
Conte symbolique sur les rencontres, la transformation et l'amour
Le Premier Terrier
Chant de la Solitude et de la Terre
Cette histoire se passe dans une forêt lointaine dont personne n'a jamais parcouru tous les chemins. Certains sentiers traversent des clairières baignées de lumière. D'autres s'enfoncent dans des vallées si profondes que même le soleil ne semble jamais les avoir visitées. On les choisit, parfois. On se les voit imposés, souvent. Une chose est sûre : toutes les créatures de cette forêt commencent leur voyage sans savoir qui elles deviendront.
Un jour, un renard naquit dans ce lieu mystérieux. Un renard comme tous les autres renards. Fourrure rousse, parsemée de blanc, comme tous les autres. Aucune marque qui le distinguait. Aucun pouvoir non plus, et il ne connaissait rien du monde qui l'entourait. La seule chose qu'il possédait, c'était un regard curieux posé sur un monde immense.
D'anciennes légendes racontent pourtant que certains renards ne seraient pas destinés à rester de simples renards. Au Japon on les appelle kitsune. Ça veut juste dire renard. Mais certains d'entre eux, avec le temps, deviendraient bien plus. Ils prendraient forme humaine, dit-on, capables de franchir la frontière entre le monde sauvage et celui des hommes. Des êtres de connaissance. Parfois protecteurs, parfois trompeurs. Car un renard n'est jamais seulement ce qu'il semble être. Certains y voient un animal rusé, joueur, mystérieux. D'autres savent qu'il peut devenir un guide.
Les plus vieux porteraient neuf queues, signe de leur sagesse et de leur expérience. On les appelle les kyūbi no kitsune. Mais personne ne sait vraiment quand un renard cesse d'être un simple renard. Peut-être que ça ne se voit pas de l'extérieur. Peut-être que la vraie transformation commence bien avant que les autres la remarquent.
Il arrivait à notre jeune renard de croiser d'anciens kitsune. Il les regardait avec admiration et se rêvait grand renard, un jour, avec ses neuf queues. C'était ça pour lui, devenir grand. Un renard accompli. Ces queues, pas juste une récompense. Une preuve. Le signe qu'il aurait enfin atteint la sagesse.
Ce qu'il ignorait encore, c'est que personne ne savait vraiment ce qui faisait apparaître une nouvelle queue. Certains parlaient de sagesse. D'autres d'âge. D'autres d'épreuves. La vérité, elle, appartenait aux chemins qu'il n'avait pas encore parcourus.
Il existe des légendes sur le phénix, cet oiseau qui renaît de ses cendres, disparaît, revient à la vie. Le kitsune ne suit pas ce chemin-là. Il ne brûle pas son passé pour renaître identique. Il le porte. Sans cesse. Il garde la trace de ses rencontres, de ses blessures, de ses épreuves. Le kitsune n'est pas celui qui revient à la vie après avoir tout perdu. C'est celui qui avance après avoir tout traversé. Ses cicatrices cessent peu à peu d'être de simples blessures. Elles deviennent sa mémoire. Sa connaissance. Sa sagesse.
Mais tout ça, le renard l'ignorait encore. Il était au commencement. Une petite queue toute simple, unique, aucune sagesse. Juste un esprit vif. Et cet esprit allait devenir à la fois son premier don et sa première épreuve.
Très tôt, les anciens renards avaient remarqué son intelligence. Pas juste un esprit vif. Il observait, il analysait, il comprenait vite. Et surtout il trouvait des liens que les autres ne voyaient pas. Alors certains lui disaient qu'il était différent, qu'il irait loin. Sauf qu'il existe des paroles qu'on prend pour de l'amour alors qu'elles ne font que célébrer ce qu'on fait, jamais ce qu'on est.
Le jeune renard finit par comprendre : ce que ses compagnons de terrier admiraient, c'était ce qu'il savait. Pas ce qu'il ressentait. Alors à quoi bon ressentir ? Il apprit à penser. Toujours davantage. Comme si comprendre le monde allait finir par lui trouver sa place dedans.
Et pourtant. Plus il portait son regard au loin, plus il s'éloignait des autres. Il ne savait plus jouer, plus rire, plus se comporter simplement avec les renards de son âge. Il n'allait plus vers eux. Il ne se mêlait plus. Il observait.
Une drôle de solitude s'installa. Pas celle qu'on choisit. L'autre. Celle qui arrive quand tu finis par croire que personne ne pourra jamais vraiment te comprendre. Et cette solitude se nourrit d'autres blessures. Des mots. Ceux qui font encore plus mal quand ils viennent de ceux dont un enfant attend l'amour. Alors il apprit qu'il valait mieux cacher ses fragilités. En montrant moins, il demandait moins. En demandant moins, il espérait moins.
Sans même s'en rendre compte, il commença à bâtir quelque chose. Il aurait pu construire une maison, un terrier comme les autres. Il construisit une forteresse. Chaque pierre, une protection. Chaque mur, la promesse que plus jamais il ne souffrirait autant. Et en montant chaque rempart, il s'éloignait un peu plus. Plus la forteresse grandissait, plus il se persuadait que sa solitude venait de l'incompréhension des autres. Pourtant un détail lui échappait : ce n'était pas les autres qui ne pouvaient plus l'atteindre. C'était lui qui avait cessé d'ouvrir la porte.
C'est une nuit de nouvelle lune, une de ces nuits où le silence pèse plus lourd que d'habitude, que le renard vit une lueur étrange danser entre les arbres. Sans un bruit. Sans consumer une seule feuille. Une lueur comme il n'en avait encore jamais vu. Attiré, presque hypnotisé, il la suivit. Pas par courage. Par cette vieille obsession de comprendre son monde, qui le fit sortir de sa forteresse, le temps d'un instant.
La lumière le mena jusqu'à une clairière. Au centre, un très vieux renard. Un pelage plus tout à fait roux, éclairci par les années jusqu'à ce mélange d'ocre pâle et d'argent. Des yeux presque blancs qui avaient l'air d'avoir vu passer les siècles. Derrière lui, de petites flammes dansaient, les mêmes qui l'avaient guidé, rendant son pelage presque blanc.
Le vieil esprit, le regard perdu dans le vide, dit d'une voix grave et douce :
« Tu les vois, toi aussi... »
Notre jeune ami, surpris qu'on l'ait remarqué, hésita avant de répondre :
« Voir quoi ? »
Le vieil esprit sourit.
« Les feux des kitsune. Les kitsunebi. Ils ne se montrent pas aux renards ordinaires. »
Un frisson parcourut l'échine du jeune renard.
« Mais je ne suis qu'un renard. »
Le vieil esprit s'approcha. Il observa longuement la queue de notre visiteur du soir. Puis, lentement, il hocha la tête.
« Non... Tu l'étais. »
Le petit renard se retourna. Sa queue était toujours là. Elle n'avait même pas changé. La même, il en aurait juré.
« Qu'est-ce que tu racontes, vieillard. Et d'abord, pourquoi tu regardes ma queue comme ça. Elle n'a pas changé ! »
« Bien sûr que non. Les plus grandes transformations sont rarement visibles pour celui qui les vit. Mais les yōkai, eux, les reconnaissent. »
Le vieil esprit leva les yeux vers la forêt.
« Tu connais la légende, je pense. Tous les renards naissent avec une queue. Mais certains, au fil des épreuves, cessent d'être de simples renards. Ils deviennent des kitsune. Les anciens disent que leurs métamorphoses finissent par prendre la forme de nouvelles queues. Pas des récompenses. La mémoire vivante de ce qu'ils sont devenus. »
Le jeune renard resta silencieux, à regarder sa queue sans y voir le moindre changement.
Le vieil esprit reprit :
« Ne cherche pas les autres queues. Elles arrivent toujours trop tard pour celui qui les poursuit. Et toujours au bon moment pour celui qui marche. »
Puis :
« Tu t'es longtemps caché des autres. Cette solitude t'a mené jusqu'ici. Mais aucun kitsune ne grandit seul. Va, maintenant, à la rencontre des autres créatures. Certaines te tromperont. Certaines te blesseront. Mais d'autres t'aimeront. Et qui sait, quelques-unes changeront peut-être ta vie. Une seule chose est certaine : toutes te transformeront. »
Sur ces mots le vieil esprit se détourna. Les kitsunebi s'élevèrent entre les arbres, et la clairière retrouva son silence.
Le renard mit longtemps à reprendre ses esprits. Immobile, un long moment, interdit. Pour la première fois de sa vie, il comprit que sa solitude n'était pas une demeure. Juste une étape. Alors il quitta son vieux terrier. Cette forteresse qu'il s'était bâtie. Et il prit la route.
Sans le savoir encore, il venait d'emprunter le chemin des kitsune.
Les Autres
Chant du Feu et des Rencontres
Le monde était bien plus vaste que ce que le jeune kitsune avait imaginé. Des chemins inconnus s'ouvrirent devant lui. Des voix nouvelles résonnèrent à ses oreilles. Des créatures dont les histoires ne ressemblaient en rien à la sienne croisèrent sa route. Et pour la première fois de sa vie, il cessa d'observer les autres de loin. Il marcha vers eux.
Pour la première fois, le renard découvrit le monde des autres. Il comprit qu'il n'était pas le seul à porter des blessures. Que derrière chaque sourire pouvait se cacher une douleur. Que derrière chaque maladresse pouvait se cacher une peur.
Ce contact lui fit aussi découvrir quelque chose qu'il n'avait jamais ressenti. La chaleur.
Les créatures de la forêt avaient une coutume. Quand la nuit tombait, elles se rassemblaient autour d'un grand feu. Chacun y racontait librement ses histoires. Des chants s'élevaient de l'orée du bois. Des rires éclataient. Et pendant ces instants-là, certains oubliaient leur solitude.
Le renard resta d'abord à distance. Comme d'habitude, il observait. Mais contrairement à sa vie d'avant, il ne regardait plus seulement pour comprendre ou analyser. Il observait aussi par simple curiosité.
Et un soir, il se décida. Il entra dans le cercle. Et il ressentit quelque chose qu'il cherchait depuis sa naissance. Un sentiment d'appartenance. Faire partie d'un groupe.
Qu'il était loin, le froid de son terrier. Très, très loin. Il était près du feu. Et il s'y sentait bien. Tellement bien. Doux, chaud, agréable. Il ne voulait plus le quitter. Il voulait rester près de ces flammes. Toujours plus près. Il avait vécu trop longtemps dans le noir, et quand une créature sort d'une longue nuit, ça lui fait du bien de penser que toute lumière est un guide. Que toute lueur mérite d'être suivie.
Le renard voulut tout connaître. Tout expérimenter. Tout ressentir. Toute rencontre était bonne à prendre. Lui qui avait toujours refusé de s'approcher des autres se mit à courir d'une fête à l'autre, d'une sensation à la suivante. Mais s'il avait découvert le monde qui l'entourait, il ne s'était pas encore découvert lui-même.
Sans qu'il s'en aperçoive, le feu devint à son tour une nouvelle prison. Différente. Si la première était faite de murs, celle-là était faite de flammes.
Le renard pensait être libre parce qu'il n'avait plus de barrières. Mais des chaînes invisibles venaient entraver en douce cette liberté. Les chaînes des désirs qu'on suit sans jamais les interroger. Il ne se posait pas une question pourtant essentielle. Combien de ces désirs étaient vraiment les siens ? Combien n'étaient que des manques qui cherchaient à se remplir ?
Le renard ne connaissait pas encore cette différence. Il cherchait. Sans trop savoir quoi. Il pensait chercher les autres. En réalité il fuyait son propre silence. Il continua à accumuler les expériences sans se soucier des nuits qui devenaient plus longues. Des réveils plus difficiles.
Quand la chaleur du feu laissa place aux cendres.
Un matin le renard se réveilla loin du cercle des créatures. Très loin. Il regarda autour de lui. Personne.
Il avait voulu échapper à la solitude. Et il y était parvenu. Mais il en découvrit une bien plus profonde. Celle qui apparaît quand tu t'éloignes de toi-même.
Honteux, il pensa disparaître. Quitter la forêt pour de bon. Abandonner ce chemin qui semblait n'avoir aucun sens.
Il avait tellement marché qu'il arriva au bord d'une mer. Il la regarda, immense devant lui. Elle semblait capable d'effacer toutes les traces. Toutes les erreurs. Toutes les douleurs.
Il s'apprêta à s'y jeter. Mais quelque chose l'arrêta. Peut-être le souvenir du vieux renard. Peut-être sa queue devenue la preuve qu'un grand destin l'attendait, la preuve qu'il s'était transformé. Peut-être cette part inconnue de lui-même qui refusait encore d'abandonner. Le renard comprit alors quelque chose. On ne guérit pas du manque en remplissant chaque espace vide. Parfois il faut apprendre à habiter le vide.
Il laissa la mer derrière lui et retourna dans la forêt. Différent. Pas sage, loin de là. Mais un peu moins aveugle. Un peu plus éclairé.
C'est ainsi qu'apparut sa deuxième queue.
Cette queue était différente de celle qu'il avait depuis sa naissance. Elle portait la marque du feu. Les traces des flammes qui l'avaient attiré, puis brûlé. Un rappel : si le feu éclaire, il consume aussi. Le renard avait voulu brûler sa solitude. Il n'avait fait que l'emporter avec lui.
Le renard découvrait une drôle de vérité. On peut être entouré de créatures, entendre leurs voix, partager leurs repas, et pourtant porter en soi un silence que personne ne voit.
Le Refuge
Chant de l'Amour reçu
Le renard était de retour dans la forêt. Il avait quitté les flammes et ne voulait pas revenir au même endroit. Une créature qui a connu le feu ne regarde plus jamais la chaleur de la même manière. Elle peut réchauffer. Elle peut brûler aussi.
Pendant un moment, le renard resta silencieux. Il avait découvert les autres. Les plaisirs de la forêt. Les nuits où les créatures se rassemblaient. Mais il avait aussi découvert une vérité douloureuse. Ce n'est pas parce qu'on est entouré d'une multitude d'autres présences qu'on est réellement rencontré.
Alors il reconstruisit un terrier. Pas aussi fermé qu'avant. Pas complètement ouvert non plus. Il avait appris à laisser entrer la lumière. Il n'avait pas encore appris à laisser entrer quelqu'un.
Jusqu'au jour où il fit une nouvelle rencontre. Cette créature était différente. Elle ne ressemblait à rien de ce qu'il avait connu avant. Elle se fichait des couleurs brillantes de sa queue, qu'il aimait parfois montrer en se vantant. Elle n'avait rien à faire de son intelligence. Et surtout elle ne cherchait pas à profiter de sa force.
Elle regarda simplement le renard. Le vrai. Celui qui doutait. Celui qui avait peur. Celui qui, derrière ses certitudes, portait encore les blessures de son premier terrier. Et elle décida de rester avec lui.
Le renard était décontenancé. Il ne comprenait pas. Pour lui l'affection se méritait. Il fallait prouver, réussir, apporter quelque chose, être assez intéressant pour ne pas être abandonné. Mais cette créature ne lui demandait rien de tout cela. Elle ne lui demandait pas de devenir quelqu'un d'autre pour l'aimer. Sa simple présence disait au contraire : tu peux rester toi-même, et malgré ça, je veux rester près de toi.
Quelque chose d'inconnu venait de se produire. Le renard fut aimé.
Cela aurait dû être simple. Un accomplissement. La fin de ses recherches. Mais les chemins intérieurs sont rarement aussi commodes. Car le renard découvrit une chose qu'il n'avait jamais comprise. Recevoir l'amour, ce n'est pas encore savoir aimer.
Lui aussi aimait cette créature, il en était sûr. Mais il ignorait qu'une part de cet amour était encore mélangée à une vieille peur. La peur de retourner au froid. La peur de perdre ce qu'il venait de trouver. La peur de redevenir seul. Alors parfois il se serrait contre elle non seulement par amour, mais aussi par crainte. Cette différence, invisible, était pourtant essentielle. Car aimer quelqu'un pour ce qu'il est est différent d'aimer quelqu'un parce qu'il nous empêche de tomber. L'autre ne doit pas devenir un remède à nos blessures. Il avait voulu faire de cette créature un abri contre l'hiver. Il lui faudrait comprendre qu'une créature n'est pas un refuge où l'on cache ses tempêtes. Une personne est un autre monde. C'est peut-être là une des premières illusions de l'amour. On croit aimer l'autre. On a surtout peur de perdre ce qu'il fait naître en nous.
Deux êtres ne grandissent pas en fusionnant, mais en restant chacun pleinement eux-mêmes. Le renard ne connaissait pas encore cette juste distance. Il aimait déjà profondément. Mais il aimait encore avec la peur. Il lui faudrait d'autres rencontres pour découvrir qu'aimer ne consiste pas à retenir l'autre, mais à vouloir qu'il demeure libre, même lorsque cette liberté nous échappe.
Les saisons passèrent. Le renard avançait désormais avec cette compagne qui avait choisi de marcher à ses côtés. Pour la première fois depuis longtemps, la forêt lui semblait moins vaste. Moins froide aussi.
Un beau matin, en traversant le reflet d'un ruisseau, quelque chose attira son regard. Derrière lui, une nouvelle queue venait d'apparaître. Il demeura immobile un instant. Son cœur se remplit d'une joie immense. Il se souvint du vieux renard. Il avait donc dit vrai. Il avançait. Il devenait peu à peu un véritable kitsune. Il accomplissait son rêve. Il leva les yeux vers le ciel et sourit. Cette queue, se dit-il, c'est la récompense de cette rencontre. La preuve, s'il en fallait une, qu'il avait enfin découvert l'amour.
Le renard poursuivit sa route, fier de ce nouveau signe que la forêt lui avait offert.
Le Renardeau
Chant du Don
Le renard continuait son chemin. En plus de sa compagne, une nouvelle présence marchait désormais à ses côtés. Une petite créature fragile, nouvelle, inconnue.
Il avait connu l'amour comme une lumière qui venait vers lui. La douceur d'être choisi. La paix de savoir qu'une autre créature pouvait regarder ses blessures sans détourner les yeux. Mais avec l'arrivée de ce petit être, c'est une toute autre forme d'amour qu'il allait découvrir. Pas un amour qui vient remplir un manque. Un amour qui vient offrir.
Au début le renard n'exprima rien d'autre qu'un peu de peur, voire du dédain. Une créature si petite ne pouvait en aucun cas lui apporter ce qu'il cherchait depuis longtemps. Elle était incapable de réparer ses blessures. Incapable de lui donner la certitude d'être quelqu'un de bien. Cette petite bête avait seulement besoin de lui. Et encore. Pas du renard brillant, pas de celui qui avait réponse à tout. Non. Juste de sa présence.
Et la petite créature grandissait. Elle découvrait la forêt, posait des questions. Bien sûr il lui arrivait de se tromper, de tomber. Mais elle se relevait. Le renard comprit une chose difficile. Son rôle n'était pas de construire un monde autour d'elle. Son rôle était de l'aider à construire son propre monde.
Ce fut une révolution silencieuse. Depuis toujours le renard cherchait sa place dans le monde. La preuve de sa valeur. Une raison d'être reconnu. Et voilà que ce petit animal lui montrait qu'il pouvait y avoir une autre manière d'exister. Non pas en étant admiré, mais en prenant soin.
Le renard venait de découvrir une nouvelle forme d'amour. Celui du jardinier pour la plante qu'il cultive. Le jardinier ne possède pas la fleur. Il ne peut pas commander au soleil de briller. Il ne peut pas forcer les racines à pousser. Il doit accompagner. Protéger. Et surtout accepter le temps que cela prend.
Il fallut longtemps au renard, ne serait-ce que pour apaiser ce trouble en lui. Prendre soin d'un autre n'avait rien d'une victoire. C'était un travail discret, patient. Un travail qui recommençait chaque matin.
Une œuvre ne tient pas grâce à la seule beauté de ses pierres. Elle tient parce que, jour après jour, quelqu'un veille à ce qu'aucune ne soit oubliée. Notre ami le renard comprenait peu à peu que l'amour ressemblait davantage à cet ouvrage silencieux qu'à l'élan des premiers jours.
Les saisons passèrent. Le renardeau grandissait, s'éloignant parfois du terrier familial pour mieux revenir et raconter ce qu'il avait découvert au détour d'un sentier. Et chaque fois, le renard éprouvait une joie étrange. Pas celle de voir un être lui ressembler, car le renardeau ne lui ressemblait en rien. Celle de le voir devenir lui-même.
Un matin comme les autres, alors qu'il faisait sa toilette, le renard aperçut derrière lui une quatrième queue qui venait d'apparaître. Comme chaque fois il prit quelques minutes pour réaliser ce qui lui arrivait. Et comme les fois précédentes, il se dit que décidément, ce vieux renard avait eu du flair. Encore une ! Il avançait. Il faisait un pas de plus vers le grand kitsune qu'il rêvait de devenir.
Qu'avait-il accompli, cette fois, pour mériter cette nouvelle queue ? Était-ce cette famille qu'il avait bâtie ? Cet enfant qui grandissait sous son regard ? La preuve que la forêt reconnaissait enfin les efforts qu'il avait consentis ? Le renard n'aurait su le dire. Mais il accueillit cette nouvelle queue comme on reçoit un présent, avec gratitude et une certaine fierté.
La Mine
Chant du Fer et des Chaînes
Le renard avait appris l'amour du foyer. Il avait découvert qu'une présence pouvait transformer une existence. Il avait compris qu'aimer ne consiste pas seulement à recevoir une lumière, mais à en devenir parfois le gardien pour quelqu'un d'autre. Mais la forêt était immense et le renard avait encore beaucoup de chemin à parcourir.
Un jour, alors qu'il explorait un sentier qu'il ne connaissait pas encore, il arriva devant une immense cité creusée dans une montagne. On appelait ce lieu La Mine.
La Mine ne ressemblait à rien de ce qu'il avait pu rencontrer jusque-là. Les créatures s'y rassemblaient par milliers. Chacun s'activait, les uns extrayant des pierres rares, les autres construisant des outils, d'autres encore planifiant de nouvelles façons de transformer la matière.
Le renard fut littéralement fasciné. Lui qui aimait apprendre, comprendre, résoudre des problèmes, La Mine éveilla en lui une sensation étrange. L'envie de participer à quelque chose de plus grand que lui.
Lorsqu'il se présenta aux portes de La Mine, il fut reçu par ses gardiens.
« Regarde toutes ces pierres. Elles sont la preuve de la valeur de ceux qui ont participé à leur extraction et à l'édification de cette cité. Plus tu contribueras, plus tu compteras. Plus tu construiras, plus tu seras reconnu. »
Ces paroles réveillèrent quelque chose d'ancien en lui. Une vieille blessure. Une vieille croyance qu'il croyait avoir laissée de côté. Un dogme qui affirmait que sa place dans la société se méritait, et qu'il devait prouver qu'il avait le droit d'y siéger.
Il accepta de participer à l'édification de la ville. À l'agrandissement des murs. Il se mit à travailler. Beaucoup. Toujours davantage. Au début c'était un bonheur. Il apprenait des choses nouvelles. Il avait le sentiment de progresser, de créer. Il était fier de ce qu'il accomplissait. Mais rapidement il ne prit plus autant de plaisir à bâtir. Il construisait avant tout pour la reconnaissance. Il ne voulait plus simplement bien faire pour lui. Il voulait se rendre indispensable.
Peu à peu ses journées se remplirent de pierre. Les pierres qu'il extrayait. Les pierres qu'il transportait. Les pierres qu'il empilait. Il aurait aimé les tailler, mais il ne pouvait pas encore. Il n'était pas qualifié, lui répondait-on. Alors, voulant prouver qu'il en serait capable un jour, il démultiplia ses efforts. Extraire toujours plus. Transporter toujours plus. Empiler toujours plus.
Un soir, en rentrant dans son terrier fort tard après avoir passé tant de temps à La Mine, il remarqua quelque chose d'étrange. Ses pattes étaient couvertes de poussière, son pelage marqué, ses épaules lourdes. Mais ce n'était pas cela qui l'inquiéta. Il se rendit compte qu'il avait oublié une chose. Pourquoi il était entré dans la Mine. Lui qui voulait participer à la construction de la cité, lui qui pensait apprendre toujours plus, il avait fini par croire qu'il n'existait qu'à travers ce qu'il produisait.
La Mine lui avait offert une nouvelle illusion. Différente des précédentes. Tout jeune, il avait cru être supérieur parce qu'il comprenait plus vite. Puis il avait cru exister parce qu'il était aimé. Maintenant, il croyait avoir de la valeur parce qu'il était utile.
Il avait longtemps pensé construire son existence. Mais à force de construire, quelque chose d'étrange s'était produit. Il ne reconnaissait plus très bien celui qui tenait la pierre. Regarde ce que je sais. Regarde qui m'aime. Regarde ce que je produis. Le renard ne s'était pas encore demandé qui il était lorsque personne ne le regardait. Le travail qui devait être un moyen de construire son existence était en train de devenir une manière de s'en éloigner.
Le renard venait de découvrir cette étrange contradiction. Il avait donné une partie de lui-même à chaque pierre, il avait participé à l'édification de beaucoup de choses. Mais à force de construire, il ne savait plus très bien ce que cette construction avait fait de lui.
Il regarda longuement ses pattes couvertes de poussière. Pour la première fois depuis longtemps, il ne chercha pas à savoir ce qu'il pourrait encore construire demain. Il se demanda simplement qui il était lorsque ses pattes cessaient de travailler.
Bien sûr La Mine n'était pas mauvaise. Le travail ne l'était pas plus. Créer, encore moins. Le problème, ce n'était pas la pierre. Le problème, c'était d'avoir oublié que celui qui taille la pierre est tout aussi important que l'existence de l'œuvre.
Le renard regarda toutes les pierres accumulées autour de lui. Il n'était pas pauvre, pas dépourvu. Son terrier était même devenu plus confortable. Mais il comprit qu'il pouvait posséder beaucoup de choses et pourtant être absent à lui-même.
Petit à petit pourtant il entendit autre chose que le bruit des pioches frappant la pierre. Autre chose que le bruit des chariots que l'on pousse. Autre chose que le fracas du minerai que l'on décharge. Il entendit les voix des autres créatures.
Il se rendit compte qu'il n'était pas le seul dans sa situation. D'autres créatures aussi étaient fatiguées. Il n'était pas le seul à avoir oublié ses rêves. D'autres avaient remplacé leurs désirs par les attentes de La Mine.
La Mine n'était pas seulement un lieu. Elle portait son lot de questions. Peut-on participer au monde sans s'y perdre ? Peut-on construire sans devenir soi-même un outil ? Peut-on donner une partie de son énergie sans y perdre son âme ? Tant de questions dont il ne trouvait pas la réponse. Jusqu'au jour où il accepta de ne pas en avoir.
Alors il quitta la Mine, sans colère ni mépris. Sans rejeter le travail. Il partit simplement chercher quelque chose qu'il avait oublié. Qui il était.
Sa cinquième queue apparut, couverte de la poussière de La Mine, portant la fatigue et les traces des nuits passées à chercher une valeur dans le regard des autres. Mais elle était surtout le témoin d'une nouvelle sagesse : aucune œuvre extérieure ne peut remplacer le travail intérieur.
Le renard avait appris à aimer une autre créature, à prendre soin des autres, mais il devait encore apprendre à prendre soin de lui-même. Car une créature qui s'abandonne entièrement au monde finit parfois par ne plus avoir rien d'elle-même à offrir.
Le Lion Vert
Chant du Miroir intérieur
Le renard quitta la Mine et prit une décision qui, à ses yeux, comptait parmi les plus importantes qu'il ait eu à prendre. Une décision qui faisait trembler les créatures les plus téméraires. Visiter un lieu rempli de mystères, dont certains récits certifiaient que ceux qui y pénétraient n'en ressortaient jamais les mêmes. Un lieu de tous les fantasmes. On disait même qu'il s'y trouvait un terrible lion. Et pas n'importe quel lion. Un lion d'une couleur impossible. Un lion vert.
En quittant la mine le renard emprunta un chemin oublié. Celui que peu de créatures acceptaient d'emprunter. Le chemin de la descente. Lui qui avait toujours cru que pour devenir meilleur il fallait absolument monter, il décida d'enfin écouter la voix d'un vieux sage qui un jour lui avait dit :
« Celui qui ne descend jamais en lui-même risque de passer sa vie à chercher à l'extérieur ce qu'il porte déjà au fond de lui. »
Au bout du chemin oublié, le renard trouva une grotte. Sombre. Humide. Inquiétante. Au-dessus de l'entrée, une inscription ancienne était gravée, des mots qui, selon certaines croyances, avaient été laissés là par de très anciennes créatures et avaient traversé les siècles. V.I.T.R.I.O.L. Le renard ignorait le sens de ces lettres. Il s'agissait en fait des initiales d'une maxime. Visita Interiora Terrae Rectificando Occultum Lapidem. « Visite l'intérieur de la Terre, et en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée. »
L'endroit était sombre. Humide. Inquiétant. Pourtant le renard avait pris sa décision. Il entra sous la terre. Il descendit. Plus il avançait, moins il trouvait de réponses. Les seules choses qu'il trouvait étaient des souvenirs, des peurs, des regrets, des colères, des moments où il avait été blessé, des moments où lui-même avait blessé.
Il rencontra le jeune renard qu'il avait été, celui qui croyait devoir être supérieur pour être reconnu. Il rencontra le renard qui avait couru vers les flammes, celui qui avait confondu intensité et liberté. Il rencontra le renard qui avait été aimé sans encore savoir aimer pleinement. Il rencontra le renard qui avait découvert le don, celui qui avait appris à prendre soin d'un autre être sans attendre de lui qu'il répare ses propres blessures. Il rencontra le renard qui avait travaillé jusqu'à en oublier son propre visage.
Au début il essaya de lutter contre ces images douloureuses. L'épreuve était terrible et il voulait les effacer, les vaincre. Puis il céda. Il accepta de les regarder. Et il comprit. On ne devient pas soi-même en détruisant les parties anciennes de son être. On devient soi-même en les acceptant et en apprenant à les comprendre.
Alors il vit le passage derrière ces images. Et il l'emprunta. Un passage étrangement lumineux. Étrangement calme. Un passage qui descendait toujours plus profondément sous terre. C'est là qu'il le vit. Un lion. Un lion immense. Mais pas seulement. Ce lion était celui des légendes. C'était le lion au pelage vert.
Le renard resta immobile. Il connaissait le danger de la puissance. Et celle-ci lui rappelait celle du feu. Pourtant. Pourtant la puissance émanant de ce lion semblait bien différente. Le lion aurait pu dévorer le renard, n'en faire qu'une bouchée s'il avait voulu. Mais au lieu de cela, il le regardait.
Au bout d'un moment indéterminé, le renard ayant perdu toute notion du temps depuis qu'il avait pénétré la grotte, le lion demanda soudain :
« Pourquoi es-tu venu ? »
Si le renard avait bien retenu une leçon de ses expériences précédentes, c'est qu'il faut se méfier des réponses trop faciles. Il aurait pu dire qu'il cherchait la sagesse, la paix, ou tout simplement à devenir meilleur. Mais il prit un instant avant de répondre.
« Je cherche à comprendre ce que je suis lorsque je n'ai plus rien à prouver. »
Le lion ne répondit rien et demeura silencieux un moment. Enfin il demanda :
« Alors pourquoi portes-tu encore toutes ces armures ? »
Le renard ne comprit pas. Il porta son regard vers son corps et ne vit que son pelage, ses pattes, ses queues.
« Mais je ne porte aucune armure. Je suis là, simplement couvert de mon pelage, mes pattes, mes queues. »
Le lion vert ne répondit pas. Il se contenta de le regarder, immobile.
Le renard se sentait perdu. Il avait parcouru tant de chemins, affronté tant d'épreuves. Il pensait enfin toucher un but qui lui permettrait d'acquérir encore plus de sagesse, une nouvelle queue pour avancer vers son objectif de neuf queues. Alors il se rappela le chemin parcouru. Son ancien terrier et toutes ces années passées à construire des murs. Toutes ces fois où il avait préféré paraître fort plutôt que d'avouer qu'il avait peur. Toutes ces fois où il était parti avant d'être abandonné. Toutes ces fois où il avait cherché à être utile, brillant, aimé, nécessaire. Puis peu à peu, il comprit. Ses armures n'étaient pas faites de métal. Elles étaient faites de tout ce qu'il avait appris à faire pour ne plus souffrir. Le silence, la fuite, l'orgueil, le travail, le besoin d'être aimé. Il les avait portées si longtemps qu'il avait fini par les confondre avec lui-même. Il leva la tête vers le lion vert. Ce dernier s'approcha d'un vieux mur et posa une patte contre l'une des pierres.
« Regarde. »
Le renard regarda sans comprendre. Puis le lion en désigna une autre. Puis une autre encore.
« Tu les reconnais ? »
Le renard secoua la tête.
« Je ne vois que des pierres. »
« Alors regarde mieux. »
Le renard posa à son tour la patte sur la première. Une vision surgit alors dans son esprit. Le jeune renard regardait les autres jouer sans parvenir à les rejoindre. Il ne savait pas comment entrer dans leur monde. Il finit par conclure qu'il était différent. Il retira la patte de la pierre. La vision disparut aussitôt.
Il posa la patte sur la deuxième pierre que le lion avait désignée. Une discussion avec ceux qui l'entouraient, où il essayait d'expliquer ce qu'il ressentait, mais où personne ne semblait réellement l'entendre. Il apprit à garder certaines choses pour lui. À nouveau il retira la patte. La vision disparut.
La vision de la troisième pierre le montrait, lui qui avait toujours été reconnu pour son intelligence, découvrant qu'il pouvait se tromper. Plutôt que d'accepter cette vulnérabilité, il avait appris à transformer l'échec en humiliation qu'il ne faudrait plus jamais laisser paraître.
En touchant la quatrième pierre il se vit construire les murs de son tout premier terrier, sa fameuse forteresse. Au départ pour se protéger. Puis il avait réalisé qu'il préférait parfois rester derrière ces murs plutôt que de prendre le risque d'être blessé.
La cinquième pierre lui montra quelqu'un se rapprochant de lui, mais la relation devenait dangereuse pour ses défenses. Alors il s'était retiré. Il s'était persuadé qu'il avait choisi de partir, alors qu'en réalité il avait peur que l'autre parte avant lui.
Lorsqu'il toucha la sixième pierre il crut revoir la même scène que la précédente. Quelqu'un se rapprochait de lui. Mais cette fois-là il l'avait repoussée avec mépris, se considérant supérieur à elle.
Ainsi chaque fois que le renard posait la patte sur une nouvelle pierre du mur, un nouveau souvenir douloureux remontait à la surface.
Le renard resta longtemps silencieux. Puis il murmura :
« Je voudrais les enlever. Faire tomber ce mur. »
Le lion vert ne bougeait pas. Il se contentait de regarder le renard et lui demanda :
« Pourquoi ? »
« Parce qu'elles m'ont fait souffrir. »
Le lion regarda alors le renard avec une étrange douceur.
« Oui. »
Il marqua une pause.
« Mais ce qui t'a blessé n'est pas nécessairement ce qui doit disparaître. »
Le renard ne répondit pas. Pour la première fois, il regardait ses blessures sans chercher immédiatement à les réparer. Il comprit alors quelque chose qu'il n'avait encore jamais compris. Il avait passé une grande partie de sa vie à vouloir devenir quelqu'un d'autre. Quelqu'un de plus fort, plus sage, plus aimé, plus utile, plus... parfait. Mais le travail qui l'attendait désormais n'était pas de détruire celui qu'il avait été. C'était de le regarder en face. De comprendre pourquoi il avait construit ces murs et d'apprendre enfin à vivre sans avoir besoin de les cacher.
Le lion vert se détourna.
« Tu ne peux pas changer ce qui t'est arrivé, renard. »
Puis il ajouta :
« Mais tu peux décider de ce que tu en feras. »
Le renard regarda une dernière fois les pierres. Elles étaient toujours là, mais elles ne lui semblaient plus tout à fait les mêmes. Il ne les voyait plus seulement comme le poids de son passé. Il commençait à comprendre qu'elles pouvaient aussi devenir les matériaux de son œuvre.
Le lion reprit :
« La souffrance n'est pas toujours une sagesse. Mais une souffrance traversée avec conscience peut devenir une sagesse. »
Le renard regarda en silence les pierres alignées. Certaines lui faisaient encore mal, d'autres lui donnaient honte, pour d'autres encore il aurait préféré ne jamais avoir à les regarder. Pourtant, elles étaient là. Et c'était peut-être précisément cela qu'il lui fallait désormais apprendre. Non pas les faire disparaître, mais comprendre ce qu'elles avaient fait de lui.
Le renard comprit alors qu'il avait passé une grande partie de sa vie à repousser certaines parties de lui-même. Ce qu'il jugeait trop faible. Trop honteux. Trop douloureux.
Enfin le lion vert conduisit le renard jusqu'à une pierre. Une pierre sombre, imparfaite, marquée.
« Est-ce la pierre cachée ? » demanda le renard.
Le lion répondit simplement :
« Non. »
Le renard fut surpris.
« Alors pourquoi me la montres-tu ? »
Le lion posa doucement sa patte sur la pierre.
« Parce que tu cherches encore un objet à trouver. Mais la pierre cachée n'est pas quelque chose que tu possèdes. C'est ce que tu deviens lorsque tu acceptes enfin de travailler sur toi. »
Le silence se fit. Le renard resta encore quelques instants les yeux fixés sur la pierre mystérieuse. Lorsqu'il détourna enfin le regard, le lion vert avait disparu. Il était de nouveau seul, au fond de la caverne.
Comme il était arrivé au bout de ce chemin souterrain, il décida de remonter des profondeurs. Il n'avait pas découvert un secret qui lui donnerait toutes les réponses, mais il avait découvert quelque chose de plus précieux. La capacité de continuer à chercher sans désespérer de ne pas être arrivé.
Lorsqu'il retrouva la lumière de la forêt, il s'arrêta. Quelque chose avait changé. Il se retourna et la vit. La sixième queue venait d'apparaître. Comme à chaque fois il prit quelques minutes pour apprécier ce nouvel appendice et sourit. Il pensa au long chemin parcouru depuis son premier terrier. Aux murs qu'il avait construits. Aux feux qu'il avait suivis. Aux êtres qu'il avait rencontrés. À l'amour qu'il avait découvert. À l'enfant qu'il avait accompagné. À toutes les pierres qu'il avait transporté et à toutes celles qu'il venait de regarder en face.
Cette nouvelle queue était une nouvelle confirmation. Il avançait. Il changeait. Il grandissait. Oui, c'était cela finalement, devenir un véritable kitsune. Et devant lui se dessinait toujours le même horizon. Neuf queues. Neuf traces de cette existence qu'il rêvait, depuis son enfance, de vivre. Plus que trois. C'était tout ce qui lui manquait. Mais pour la première fois, il ne ressentit aucune urgence à les obtenir. Il avait encore du chemin à parcourir. Alors il reprit simplement sa route.
Il n'était pas devenu parfait, loin de là. Il savait seulement qu'il lui restait encore beaucoup à comprendre. Et, pour la première fois, cette pensée ne lui fit plus peur.