from Bulle de lune
Je vous propose ici les deux premiers chapitres de mon premier #conte initiatique. J'aimerais votre avis. N'hésitez pas à me répondre sur #mastodon (@champiaf@framapiaf.org). Merci de vos retours ! La suite sera publiée régulièrement. #écriture #rédaction
Le Renard qui rêvait d'avoir neuf queues
Conte symbolique sur les rencontres, la transformation et l'amour
Le Premier Terrier
Chant de la Solitude et de la Terre
Cette histoire se passe dans une forêt lointaine dont personne n'a jamais parcouru tous les chemins. Certains sentiers traversent des clairières baignées de lumière. D'autres s'enfoncent dans des vallées si profondes que même le soleil ne semble jamais les avoir visitées. On les choisit, parfois. On se les voit imposés, souvent. Une chose est sûre : toutes les créatures de cette forêt commencent leur voyage sans savoir qui elles deviendront.
Un jour, un renard naquit dans ce lieu mystérieux. Un renard comme tous les autres renards. Fourrure rousse, parsemée de blanc, comme tous les autres. Aucune marque qui le distinguait. Aucun pouvoir non plus, et il ne connaissait rien du monde qui l'entourait. La seule chose qu'il possédait, c'était un regard curieux posé sur un monde immense.
D'anciennes légendes racontent pourtant que certains renards ne seraient pas destinés à rester de simples renards. Au Japon on les appelle kitsune. Ça veut juste dire renard. Mais certains d'entre eux, avec le temps, deviendraient bien plus. Ils prendraient forme humaine, dit-on, capables de franchir la frontière entre le monde sauvage et celui des hommes. Des êtres de connaissance. Parfois protecteurs, parfois trompeurs. Car un renard n'est jamais seulement ce qu'il semble être. Certains y voient un animal rusé, joueur, mystérieux. D'autres savent qu'il peut devenir un guide.
Les plus vieux porteraient neuf queues, signe de leur sagesse et de leur expérience. On les appelle les kyūbi no kitsune. Mais personne ne sait vraiment quand un renard cesse d'être un simple renard. Peut-être que ça ne se voit pas de l'extérieur. Peut-être que la vraie transformation commence bien avant que les autres la remarquent.
Il arrivait à notre jeune renard de croiser d'anciens kitsune. Il les regardait avec admiration et se rêvait grand renard, un jour, avec ses neuf queues. C'était ça pour lui, devenir grand. Un renard accompli. Ces queues, pas juste une récompense. Une preuve. Le signe qu'il aurait enfin atteint la sagesse.
Ce qu'il ignorait encore, c'est que personne ne savait vraiment ce qui faisait apparaître une nouvelle queue. Certains parlaient de sagesse. D'autres d'âge. D'autres d'épreuves. La vérité, elle, appartenait aux chemins qu'il n'avait pas encore parcourus.
Il existe des légendes sur le phénix, cet oiseau qui renaît de ses cendres, disparaît, revient à la vie. Le kitsune ne suit pas ce chemin-là. Il ne brûle pas son passé pour renaître identique. Il le porte. Sans cesse. Il garde la trace de ses rencontres, de ses blessures, de ses épreuves. Le kitsune n'est pas celui qui revient à la vie après avoir tout perdu. C'est celui qui avance après avoir tout traversé. Ses cicatrices cessent peu à peu d'être de simples blessures. Elles deviennent sa mémoire. Sa connaissance. Sa sagesse.
Mais tout ça, le renard l'ignorait encore. Il était au commencement. Une petite queue toute simple, unique, aucune sagesse. Juste un esprit vif. Et cet esprit allait devenir à la fois son premier don et sa première épreuve.
Très tôt, les anciens renards avaient remarqué son intelligence. Pas juste un esprit vif. Il observait, il analysait, il comprenait vite. Et surtout il trouvait des liens que les autres ne voyaient pas. Alors certains lui disaient qu'il était différent, qu'il irait loin. Sauf qu'il existe des paroles qu'on prend pour de l'amour alors qu'elles ne font que célébrer ce qu'on fait, jamais ce qu'on est.
Le jeune renard finit par comprendre : ce que ses compagnons de terrier admiraient, c'était ce qu'il savait. Pas ce qu'il ressentait. Alors à quoi bon ressentir ? Il apprit à penser. Toujours davantage. Comme si comprendre le monde allait finir par lui trouver sa place dedans.
Et pourtant. Plus il portait son regard au loin, plus il s'éloignait des autres. Il ne savait plus jouer, plus rire, plus se comporter simplement avec les renards de son âge. Il n'allait plus vers eux. Il ne se mêlait plus. Il observait.
Une drôle de solitude s'installa. Pas celle qu'on choisit. L'autre. Celle qui arrive quand tu finis par croire que personne ne pourra jamais vraiment te comprendre. Et cette solitude se nourrit d'autres blessures. Des mots. Ceux qui font encore plus mal quand ils viennent de ceux dont un enfant attend l'amour. Alors il apprit qu'il valait mieux cacher ses fragilités. En montrant moins, il demandait moins. En demandant moins, il espérait moins.
Sans même s'en rendre compte, il commença à bâtir quelque chose. Il aurait pu construire une maison, un terrier comme les autres. Il construisit une forteresse. Chaque pierre, une protection. Chaque mur, la promesse que plus jamais il ne souffrirait autant. Et en montant chaque rempart, il s'éloignait un peu plus. Plus la forteresse grandissait, plus il se persuadait que sa solitude venait de l'incompréhension des autres. Pourtant un détail lui échappait : ce n'était pas les autres qui ne pouvaient plus l'atteindre. C'était lui qui avait cessé d'ouvrir la porte.
C'est une nuit de nouvelle lune, une de ces nuits où le silence pèse plus lourd que d'habitude, que le renard vit une lueur étrange danser entre les arbres. Sans un bruit. Sans consumer une seule feuille. Une lueur comme il n'en avait encore jamais vu. Attiré, presque hypnotisé, il la suivit. Pas par courage. Par cette vieille obsession de comprendre son monde, qui le fit sortir de sa forteresse, le temps d'un instant.
La lumière le mena jusqu'à une clairière. Au centre, un très vieux renard. Un pelage plus tout à fait roux, éclairci par les années jusqu'à ce mélange d'ocre pâle et d'argent. Des yeux presque blancs qui avaient l'air d'avoir vu passer les siècles. Derrière lui, de petites flammes dansaient, les mêmes qui l'avaient guidé, rendant son pelage presque blanc.
Le vieil esprit, le regard perdu dans le vide, dit d'une voix grave et douce :
« Tu les vois, toi aussi... »
Notre jeune ami, surpris qu'on l'ait remarqué, hésita avant de répondre :
« Voir quoi ? »
Le vieil esprit sourit.
« Les feux des kitsune. Les kitsunebi. Ils ne se montrent pas aux renards ordinaires. »
Un frisson parcourut l'échine du jeune renard.
« Mais je ne suis qu'un renard. »
Le vieil esprit s'approcha. Il observa longuement la queue de notre visiteur du soir. Puis, lentement, il hocha la tête.
« Non... Tu l'étais. »
Le petit renard se retourna. Sa queue était toujours là. Elle n'avait même pas changé. La même, il en aurait juré.
« Qu'est-ce que tu racontes, vieillard. Et d'abord, pourquoi tu regardes ma queue comme ça. Elle n'a pas changé ! »
« Bien sûr que non. Les plus grandes transformations sont rarement visibles pour celui qui les vit. Mais les yōkai, eux, les reconnaissent. »
Le vieil esprit leva les yeux vers la forêt.
« Tu connais la légende, je pense. Tous les renards naissent avec une queue. Mais certains, au fil des épreuves, cessent d'être de simples renards. Ils deviennent des kitsune. Les anciens disent que leurs métamorphoses finissent par prendre la forme de nouvelles queues. Pas des récompenses. La mémoire vivante de ce qu'ils sont devenus. »
Le jeune renard resta silencieux, à regarder sa queue sans y voir le moindre changement.
Le vieil esprit reprit :
« Ne cherche pas les autres queues. Elles arrivent toujours trop tard pour celui qui les poursuit. Et toujours au bon moment pour celui qui marche. »
Puis :
« Tu t'es longtemps caché des autres. Cette solitude t'a mené jusqu'ici. Mais aucun kitsune ne grandit seul. Va, maintenant, à la rencontre des autres créatures. Certaines te tromperont. Certaines te blesseront. Mais d'autres t'aimeront. Et qui sait, quelques-unes changeront peut-être ta vie. Une seule chose est certaine : toutes te transformeront. »
Sur ces mots le vieil esprit se détourna. Les kitsunebi s'élevèrent entre les arbres, et la clairière retrouva son silence.
Le renard mit longtemps à reprendre ses esprits. Immobile, un long moment, interdit. Pour la première fois de sa vie, il comprit que sa solitude n'était pas une demeure. Juste une étape. Alors il quitta son vieux terrier. Cette forteresse qu'il s'était bâtie. Et il prit la route.
Sans le savoir encore, il venait d'emprunter le chemin des kitsune.
Les Autres
Chant du Feu et des Rencontres
Le monde était bien plus vaste que ce que le jeune kitsune avait imaginé. Des chemins inconnus s'ouvrirent devant lui. Des voix nouvelles résonnèrent à ses oreilles. Des créatures dont les histoires ne ressemblaient en rien à la sienne croisèrent sa route. Et pour la première fois de sa vie, il cessa d'observer les autres de loin. Il marcha vers eux.
Pour la première fois, le renard découvrit le monde des autres. Il comprit qu'il n'était pas le seul à porter des blessures. Que derrière chaque sourire pouvait se cacher une douleur. Que derrière chaque maladresse pouvait se cacher une peur.
Ce contact lui fit aussi découvrir quelque chose qu'il n'avait jamais ressenti. La chaleur.
Les créatures de la forêt avaient une coutume. Quand la nuit tombait, elles se rassemblaient autour d'un grand feu. Chacun y racontait librement ses histoires. Des chants s'élevaient de l'orée du bois. Des rires éclataient. Et pendant ces instants-là, certains oubliaient leur solitude.
Le renard resta d'abord à distance. Comme d'habitude, il observait. Mais contrairement à sa vie d'avant, il ne regardait plus seulement pour comprendre ou analyser. Il observait aussi par simple curiosité.
Et un soir, il se décida. Il entra dans le cercle. Et il ressentit quelque chose qu'il cherchait depuis sa naissance. Un sentiment d'appartenance. Faire partie d'un groupe.
Qu'il était loin, le froid de son terrier. Très, très loin. Il était près du feu. Et il s'y sentait bien. Tellement bien. Doux, chaud, agréable. Il ne voulait plus le quitter. Il voulait rester près de ces flammes. Toujours plus près. Il avait vécu trop longtemps dans le noir, et quand une créature sort d'une longue nuit, ça lui fait du bien de penser que toute lumière est un guide. Que toute lueur mérite d'être suivie.
Le renard voulut tout connaître. Tout expérimenter. Tout ressentir. Toute rencontre était bonne à prendre. Lui qui avait toujours refusé de s'approcher des autres se mit à courir d'une fête à l'autre, d'une sensation à la suivante. Mais s'il avait découvert le monde qui l'entourait, il ne s'était pas encore découvert lui-même.
Sans qu'il s'en aperçoive, le feu devint à son tour une nouvelle prison. Différente. Si la première était faite de murs, celle-là était faite de flammes.
Le renard pensait être libre parce qu'il n'avait plus de barrières. Mais des chaînes invisibles venaient entraver en douce cette liberté. Les chaînes des désirs qu'on suit sans jamais les interroger. Il ne se posait pas une question pourtant essentielle. Combien de ces désirs étaient vraiment les siens ? Combien n'étaient que des manques qui cherchaient à se remplir ?
Le renard ne connaissait pas encore cette différence. Il cherchait. Sans trop savoir quoi. Il pensait chercher les autres. En réalité il fuyait son propre silence. Il continua à accumuler les expériences sans se soucier des nuits qui devenaient plus longues. Des réveils plus difficiles.
Quand la chaleur du feu laissa place aux cendres.
Un matin le renard se réveilla loin du cercle des créatures. Très loin. Il regarda autour de lui. Personne.
Il avait voulu échapper à la solitude. Et il y était parvenu. Mais il en découvrit une bien plus profonde. Celle qui apparaît quand tu t'éloignes de toi-même.
Honteux, il pensa disparaître. Quitter la forêt pour de bon. Abandonner ce chemin qui semblait n'avoir aucun sens.
Il avait tellement marché qu'il arriva au bord d'une mer. Il la regarda, immense devant lui. Elle semblait capable d'effacer toutes les traces. Toutes les erreurs. Toutes les douleurs.
Il s'apprêta à s'y jeter. Mais quelque chose l'arrêta. Peut-être le souvenir du vieux renard. Peut-être sa queue devenue la preuve qu'un grand destin l'attendait, la preuve qu'il s'était transformé. Peut-être cette part inconnue de lui-même qui refusait encore d'abandonner. Le renard comprit alors quelque chose. On ne guérit pas du manque en remplissant chaque espace vide. Parfois il faut apprendre à habiter le vide.
Il laissa la mer derrière lui et retourna dans la forêt. Différent. Pas sage, loin de là. Mais un peu moins aveugle. Un peu plus éclairé.
C'est ainsi qu'apparut sa deuxième queue.
Cette queue était différente de celle qu'il avait depuis sa naissance. Elle portait la marque du feu. Les traces des flammes qui l'avaient attiré, puis brûlé. Un rappel : si le feu éclaire, il consume aussi. Le renard avait voulu brûler sa solitude. Il n'avait fait que l'emporter avec lui.
Le renard découvrait une drôle de vérité. On peut être entouré de créatures, entendre leurs voix, partager leurs repas, et pourtant porter en soi un silence que personne ne voit.





