Angèle Lewis

Poésie, cotylédons et compagnie. Féministe aussi.

[Cœur givré]

Mon cœur se recouvre d'une fine couche de givre. Sans que je ne me l'explique : le spleen. Je pèse alors quelques grammes de plus. Je penche un peu plus vers le sol. En déséquilibre. Je me sens maladroite en dedans. J'ai la confiance qui fuit et la conscience qui suit. Je m'imagine moitié moins que ce que je suis. Moitié moins agréable. Moitié moins pétillante. Moitié moins désirante. Presque coupée en deux. Chaque partie a une voix : l'une est muette comme un chat, l'autre loquace comme un diable. Cœur givré. Je m’annihile. Irrationnelle. C'est bête. Il y a une paroi entre les émotions et moi. Paravent pudique qui me met dans l'ombre des sens. Sans dessus-dessous. Décalage à tous les étages. Peur givrée que cet état qui me traverse Reste Que je ne ressente plus Que je n'aie plus d'envie Ni d'imagination

Reste Métamorphosée En petite Coquille vide

[Saut]

Bonheur à prendre Quand l'énergie est basse Inquiétante Marasme d'être soi et de ne se croire pas À la hauteur

Sauter la ligne de flottaison – floraison - Comme on saute à la corde Comme on fait le mur

S'évader de soi – de chez soi - Et du mazout d'estime Qui colle à la peau

Prendre une perche – gâteau, soleil, rencontre, exercice - Ne pas la lâcher La planter dans le sol Et sauter

Tendre le bras Attraper la pétillante poussière d'étoiles Une poignée La fourrer dans sa bouche Pour qu'elle crépite dans le ventre

Et puis dormir – pas dupe de cette énergie nouvelle qui effleure à peine la peau - Mais rêver

Et si possible Ouvrir les yeux à l'aube Pour en contempler le feu Et retourner au lit Un peu de braises entre les cils

[Aube rouge]

L'aube rouge M'appelle Je me réveille sans réponse Encore pleine de “qui suis-je” Et d'épaules De nuque D'omoplates Tendues

Mais cette douceur – lumière aux doigts de rose - A quelque chose D'immobile De lent D'apaisant

C'est un liseré coloré Donné À toutes celles qui ont les yeux ouverts

Même à moi Qui me sens pourtant Comme la plus lointaine La plus nue Et la plus maladroite Des étoiles

[Chevauchée d'océan]

Des vagues Des vagues Des vagues

Bandes de chevaux Écumants Fonçant droit sur ma poitrine Ma nuque Mes cuisses Courant tout autour Filant droit vers La terre Les pierres

Bouillant d'excitation Bousculant tout Dernier élan près du bord Se cabrant à l’assaut du sable Et au-delà encore Dans le souffle des embruns

Combien de mustangs fantômes Ont ainsi débarqués Passant de l'eau à l'air Chevauchés par les filles du vent Fuyant les brisant Pour atteindre les crêtes

[Une pierre dans le ventre]

Perdre le masque Ne plus faire semblant D'être touchée D'être intéressée Se sentir brute Et vivante Ne plus sourire Ne plus être légère

Prendre poids Prendre place

Retrouver son pouvoir

[Dolmen]

La pierre et le cercle Deux forces

La pierre est presque Immobile Puissante Par son poids Sa densité Minéral lié à tout ce qui l'a précédé Posée Enracinée dans le sol Lente et concentrée

Elle fait baisser les épaules Entrouvrir la bouche S'affermir le regard Aligner les mots Durs / denses Galets jetés sur l'eau Ricochent, résonnent, coulent Absorbés Par cellui qui écoute

La pierre est une force

Le cercle File vite Vrille véloce vivifiante Siffle comme le vent Fait fi de tout Se faufile Façonne tout vers l'avant Le mot sort trop vite Les pensées fusent Fusées d'idées Étoiles filantes Fracas vite réparé Sons éclatés Danse danse danse

Le cercle est une force

J'ai les deux dans les mains Mais c'est comme essayer de retenir Du sable

Elles cohabitent Disparaissent Reviennent rivales J'avale Comme je peux Ces forces fuyantes Qui coulent dans mes veines Et agitent ma langue

[Le cercle]

Le centre est un cercle Spirale qui se contracte Ou s'expand S'étend Rarement se détend

Le centre est un ventre Des émotions Colère / Tristesse / Joie / Peur / Désir

Ventre – centre de tout S'émeut Se meut Respire Par des mouvements d'opposition – inspire / expire -

On dit que les trous noirs aspirent toute La matière

Ce ventre-là Prend mon énergie

Mais je sens En même temps Comme je serais morte Si ce cercle-là Vorace Ne vivait pas en moi

[À pierre fendre]

Je sens que j'apprivoise La pierre en moi Quelque-chose d'immuable – ou qui bouge si lentement qu'on ne le distingue pas - Et d'enraciné dans le sol

Seule Je me sens d'une densité À n'avoir pas même besoin D'encaisser les chocs Je me sens en sécurité Je ne m'excuse plus Je me sens plus sûre De moi

L'identité n'est plus fendue Fondue en l'autre J'ai la sensation De faire bloc Avec moi-même

[Des mots pour se défendre]

Des mots pour se défendre Pour se dire soi Se poser sur le papier Pour se dire d'exister vraiment Pas seulement Dans le regard de l'autre Des mots tissés de soi

Des mots pour se défendre Éviter de fondre Disparaître – paraître / pas être – Sous un regard Plaqué Comme un papillon de décoration Ne devenir qu'une image Qui reflète la leur – leurre - La vôtre La tienne

Lueur

Des mots Pour se défendre Pour exister à soi Pour se dire Se définir S'imaginer Se raconter Créer Des histoires Avoir La main sur sa propre fiction Se plonger dans l'encre En arabesques En pleins et en déliés Délivrés Ivresse de se livrer

Des mots pour se défendre De ce que l'autre voit À travers ses yeux de Frère Sœur Chef·fe Collègue Enfant Parent·e Voisin·e Employé·e Banquièr·e – même un regard de chat - Sera De toute façon Une image Kaléïdoscopique Fracturée Superposée Stéréotypée Idéalisée Méprisante Indifférente De ce que je suis

Donc Une fiction

Autant choisir celle qui me plaît Dans le seul œil de mes Ami·e·s Et Partenaire·s

Une fiction Au plus proche de mon identité

Je serai donc Poétesse Professoresse Féministe Végétarienne Pansexuelle Tatouée Nullipart Couturière Anarchiste Cuisinière Jeudemotiste Femme Blanche

Voilà Mes mots pour me défendre

[Le masque]

À quoi est-ce que je tiens ? Moi ? À quoi tient ce que je suis ? Qui suis-je ? La compilation de quoi ? Quelles strates de quoi ? De qui ?

À qui est-ce que je tiens ? De qui est-ce que je tiens ?

Pourquoi ai-je l'impression de me Désagréger Morceler Fondre Sous le regard Sous les mots De l'autre

Suis-je friable – comme un sucre Amovible – comme une poupée Poreuse – comme une pierre de lave Décomposable – comme une feuille morte Pour qu'il soit si facile de me sentir Effritée Disloquée Creusée Décomposée Sous le regard Sous les mots De l'autre

Suis-je vraiment Individue Pour me sentir si simplement Divisée

Quelle colle les autres utilisent-t-ils Pour se tenir ?

Il y a dans mes mains Un masque Cassé en deux

Quelle colle les autres utilisent-ils À quoi est-ce que je tiens