Angèle Lewis

Poésie, cotylédons et compagnie. Féministe aussi.

[Dans quel état j'erre]

Petit vide En forme de solitude Qui m'écrit intérieurement Et me fait prendre le stylo

Je le cherche – disons-le franchement - Ce petit état de malaise Cette sensation de filer en diagonale·s plutôt qu'en ligne droite De se pelotonner contre ses petits cauchemars Ses petites inquiétudes Comme contre un oreiller encore tiède de la nuit – reste de nuit, oui, mais qui reste familier -

J'alterne – disons-le aussi - Avec la joie féroce L'impression de puissance absolue La volonté farouche À mon corps dansant-défendant D'être là De ne pas laisser l'invisibilité Me traverser

Mélancolie/euphorie

Et entre tout ça

J'écris j'écris j'écris

Semant des mots Comme le petit Poucet Ses cailloux

Pour retrouver le chemin D'une maison ?

[Ta peau]

Douce Comme un loukoum Comme la farine Comme le flanc poudreux d'une montagne enneigée J'y frotte ma joue Mon avant-bras Le dos de ma main

J'y glisse Car on peut y glisser Tant elle est lisse

Du cou aux épaules Des poignets à la pulpe des doigts Du nombril aux hanches Aux fesses – rehaussées d'un petit duvet fin léger -

Peau Enveloppe fondante et chaude Jusques aux cuisses Jusques aux talons – qui marquent un frein rocailleux pour mieux filer le long de la plante du pied -

Peau Ses plis Ses veines Épousant tous les reliefs Les replis doux de ton sexe Reposé

Et ton ventre

Ton ventre

Comment dire Comment dire que ton ventre Est doux comme un bain en hiver Doux comme une plaine en été Comme une pierre chauffée au soleil du début de l'automne J'y dépose l'oreille La tempe La paume

Il y flotte une odeur légère et sucrée De verveine

Je ferme les yeux Pour mieux me laisser Infuser

[Petit merle inconscient]

“Elle écoutait, silencieuse, cette résignation sauvage qui habitait son cœur par habitude” – Lucie Baratte, Le Chien noir

Il y a un merle Noir comme le jais Noir comme la pupille dans l'ombre Noir comme la lumière se reflète par écho à la surface d'une eau, la nuit Petit merle Au bec lumineux Comme un rayon perdu D'avoir mangé trop de boutons d'or Je dors Avec cet oiseau qui fait son nid Dans ma tête Alouette Maladroite, la chanson – comme le cœur – Au bord des lèvres Je siffle pour masquer La fragilité de mon assurance J'avance D'impuissance En me montrant guerrière Je montre le bec Je montre mes yeux noirs Je veux montrer que je me pose où je veux Mais Me sens privée d'ailes Dès que je crois Avoir perdu le chemin de ma cage

Petit merle inconscient Va nicher ailleurs

Je te garderai sur l'épaule, puisqu'il paraît Qu'on ne se débarrasse pas si facilement De la légèreté de l'enfance Ni des défenses de l'adulte

[Jouer à faire des vagues]

“La tristesse nous laisse entre deux mondes, ni désespoir ni indifférence, elle est une promenade au bord de la catastrophe, mais avec élégance, comme un enfant qui court le long d'une falaise sans percevoir le danger, les yeux dans la fracture du ciel, le dessin des nuages, la douceur du vent” – Anne Dufourmontel, Éloge du risque

J'énumère dans ma tête Les cheveux aux vent Toutes les raisons que j'ai De pétiller De sauter à pieds joints De trembler de rire À la manière D'un tremblement de terre

De danser les bras ouverts

Mais je prends aussi Le risque de la tristesse Qui remet toute chose en son centre

Rien ne m'empêche De descendre dans l'eau Me laisser prendre Par la vague – A l'âme - Noire et immobile de silence Pour entendre l'écho De mes propres pulsations

Il y aura toujours une serviette pour sécher les pensées sombres Qui rafraîchissent mes tempes

[Cœur givré]

Mon cœur se recouvre d'une fine couche de givre. Sans que je ne me l'explique : le spleen. Je pèse alors quelques grammes de plus. Je penche un peu plus vers le sol. En déséquilibre. Je me sens maladroite en dedans. J'ai la confiance qui fuit et la conscience qui suit. Je m'imagine moitié moins que ce que je suis. Moitié moins agréable. Moitié moins pétillante. Moitié moins désirante. Presque coupée en deux. Chaque partie a une voix : l'une est muette comme un chat, l'autre loquace comme un diable. Cœur givré. Je m’annihile. Irrationnelle. C'est bête. Il y a une paroi entre les émotions et moi. Paravent pudique qui me met dans l'ombre des sens. Sans dessus-dessous. Décalage à tous les étages. Peur givrée que cet état qui me traverse Reste Que je ne ressente plus Que je n'aie plus d'envie Ni d'imagination

Reste Métamorphosée En petite Coquille vide

[Saut]

Bonheur à prendre Quand l'énergie est basse Inquiétante Marasme d'être soi et de ne se croire pas À la hauteur

Sauter la ligne de flottaison – floraison - Comme on saute à la corde Comme on fait le mur

S'évader de soi – de chez soi - Et du mazout d'estime Qui colle à la peau

Prendre une perche – gâteau, soleil, rencontre, exercice - Ne pas la lâcher La planter dans le sol Et sauter

Tendre le bras Attraper la pétillante poussière d'étoiles Une poignée La fourrer dans sa bouche Pour qu'elle crépite dans le ventre

Et puis dormir – pas dupe de cette énergie nouvelle qui effleure à peine la peau - Mais rêver

Et si possible Ouvrir les yeux à l'aube Pour en contempler le feu Et retourner au lit Un peu de braises entre les cils

[Aube rouge]

L'aube rouge M'appelle Je me réveille sans réponse Encore pleine de “qui suis-je” Et d'épaules De nuque D'omoplates Tendues

Mais cette douceur – lumière aux doigts de rose - A quelque chose D'immobile De lent D'apaisant

C'est un liseré coloré Donné À toutes celles qui ont les yeux ouverts

Même à moi Qui me sens pourtant Comme la plus lointaine La plus nue Et la plus maladroite Des étoiles

[Chevauchée d'océan]

Des vagues Des vagues Des vagues

Bandes de chevaux Écumants Fonçant droit sur ma poitrine Ma nuque Mes cuisses Courant tout autour Filant droit vers La terre Les pierres

Bouillant d'excitation Bousculant tout Dernier élan près du bord Se cabrant à l’assaut du sable Et au-delà encore Dans le souffle des embruns

Combien de mustangs fantômes Ont ainsi débarqués Passant de l'eau à l'air Chevauchés par les filles du vent Fuyant les brisant Pour atteindre les crêtes

[Une pierre dans le ventre]

Perdre le masque Ne plus faire semblant D'être touchée D'être intéressée Se sentir brute Et vivante Ne plus sourire Ne plus être légère

Prendre poids Prendre place

Retrouver son pouvoir

[Dolmen]

La pierre et le cercle Deux forces

La pierre est presque Immobile Puissante Par son poids Sa densité Minéral lié à tout ce qui l'a précédé Posée Enracinée dans le sol Lente et concentrée

Elle fait baisser les épaules Entrouvrir la bouche S'affermir le regard Aligner les mots Durs / denses Galets jetés sur l'eau Ricochent, résonnent, coulent Absorbés Par cellui qui écoute

La pierre est une force

Le cercle File vite Vrille véloce vivifiante Siffle comme le vent Fait fi de tout Se faufile Façonne tout vers l'avant Le mot sort trop vite Les pensées fusent Fusées d'idées Étoiles filantes Fracas vite réparé Sons éclatés Danse danse danse

Le cercle est une force

J'ai les deux dans les mains Mais c'est comme essayer de retenir Du sable

Elles cohabitent Disparaissent Reviennent rivales J'avale Comme je peux Ces forces fuyantes Qui coulent dans mes veines Et agitent ma langue