Angèle Lewis

Poésie, cotylédons et compagnie. Féministe aussi.

[Les racines de la langue]

Les corps écrivent Serrent le bois du crayon de bois Ou le plastique du stylo bic

Les corps écrivent

Les plantes se penchent Intriguées Sur ces tiges tournées Courbées Repliées Sur le papier Repliées Sur la technologie du langage

Se couchant presque sur la page Des corps Nourris de lumières d'eau claire et d'histoires Les racines plantées sur les coussins du canapé Happés Par les mots Qui se bousculent sur la feuille Qui se souvient D'avoir un jour été verte Dans la douceur du matin

Dans un coin L'eau bout comme les cerveaux Pour prendre le parfum du thé ou du café L'eau coule Dans les veine et dans l'encre Dans la tasse qui arrose La machine nerveuse Qui invente et compose Se décompose Se métamorphose En mots

Tous Les éléments font mouvement Danse discrète des lettres De l'écriture Qui attache les corps Les cœurs Les crocs A des phrases qui résonnent en écho

Des phrases qui font racines Sous-bois Ou cimes

Canopée ou canapé Dans l'espace et dans le temps De nos langues textuelles et mélangées Nous sommes tous Et toutes Forêt

[Cène familiale]

Tout le monde fume Rit Boit Parle Et chante

De bout en bout la table est pleine De convives et d'assiettes Vides Et nos ventres pleins Le sont autant Que le plaisir gourmand d'être là

Les rires fusent On interpelle untel en coupant son voisin Qui tend l'oreille à la voisine Qui tend la main pour passer un morceau de pain A l'autre voisin Celui qui nous appelait pour un prendre un verre de vin

Certain·e·s se lèvent On les rappelle Ou on invente un chant pour les faire revenir

Un enfant qu'on croyait couché descend les escaliers Attrape un adulte qui Le raccompagne à son lit Invente un conte sur le pouce Repoussant l'insomnie

La fête s'allonge aussi C'est un anniversaire

On brûle tout par les deux bouts La bougie sur le gâteau Les cigarettes au bout du bec Le verre de rhum chauffant la gorge Incendie la parole Car surtout On brûle d'entendre les meilleurs blagues Celles qui sont des histoires vraies Des souvenirs de voyage Ou de fou du village

Les plus terribles aussi

Celles qui viennent de loin Qui redonnent sens aux mots Que tout le monde écoute Le silence en écho

Le rire brise l'instant Et la parole reprend Grand mélange de mots Qui s'écoulent à grand flots

De bout en bout la table est pleine De convives et d'assiettes

Tout le monde fume Rit Boit Parle Et chante

[Beat, basse, rythme & poésie]

Assise sur un fauteuil gris Ou vert – l'éclairage est traître – Je sirote la bière Encore fraîche La seule Qui sera bue par moi ce soir

Je feuillette je lis Un recueil de Prévert trouvé par hasard À portée de main de regard Au milieu de la nuit

Dans un bar Qui crache des beat et des basses Moi Je lis de la poésie

Mes comparses sont parties Elles dansent Elles ont fui vers la piste de trans Pour sentir le son dans leurs os Elles se déhanchent À contretemps de mon rythme de poétesse Assise Sirotante Lisante Écrivante

Voilà Je touche à l'endroit de la solitude qui me plaît Où je suis à ma place Où je vis le temps Comme je l'entends

Il est minuit passé Et c'est juste le bon moment pour Boire du Prévert Lire de la bière Laisser la musique me traverser Le cul posé sur le papier Que je griffonne Gratter la liberté Comme une mi-temps prolongée Ou un ticket de loto Que je suis toujours sûre de gagner

[La politique 2 – La Montgolfière de Monsieur Poutou]

J'ai rêvé Qu'en examinant les programmes des candidat·e·s Poutou et son équipe proposaient La location d'une montgolfière

Pour aller au bout de ma démarche politique – et faire rêver les petits - Bien sûr Je passe commande

L'objet arrive sur l'herbe Comme livré par un drone invisible Livraison express Au milieu de la nature

Mon téléphone sonne Et comme si la magie avait décidé de faire crédit pour l'occasion C'est Philippe au bout du fil Qui fait le service après vente Qui demande si tout est bien arrivé Oui oui je réponds Merci C'est une chouette idée

C'est une chouette idée monsieur Poutou parce que vous voyez Là avec des copaines On décortique Les professions de foi L'histoire des partis et leur héritage Les éléments de langage En croisant nos regards avec Les comptes-rendus d'associations Les bilans de mandat Les articles et les entretiens devant la caméra

Bref On fait le taff

Et moi Je devais m'occuper du candidat Macron Je jure que j'ai fait le taff Et que ça m'a rendue triste

Alors Quand j'ai vu votre montgolfière là Je me suis dit Qu'il y avait un peu de magie là-dedans Une magie de l'enfance nécessaire à la politique Vous voyez ce que je veux dire ?

Silence Non Monsieur Poutou ne voit pas ce que je veux dire J'ai hésité J'ai avalé ma salive Et j'ai développé

Ben En politique il y a une mise à distance des émotions Et je dis pas C'est nécessaire aussi d'être rationnel·le Mais je crois que Les équations froides Laissent de côté la fragilité humaine Le désir Une partie de la vie dans son ensemble Et détruisent lentement La sensibilité Et l'empathie

Ça fait très adulte Parce que ça fait très solide Et très responsable

Mais quelqu'un·e qui remise quelque part son cœur Pour mieux réfléchir Ça me fout un doute

La sorcière Starhawk dit que S'il y avait des crèches A côté des salles de réunion du CAC 40 Sans doute Les décisions prises seraient Disons Au moins pensées sur un temps plus long

Enfin je pense Que les adultes sont tous des enfants Et qu'à l'oublier On se leurre et s'ampute D'une partie de notre identité

On ne s'émeut plus D'un animal qui souffre D'une main gercée tendue dans la rue D'une morte qui aurait dû être sauvée D'un oiseau et d'un arbre et d'une terre Qui expirent meurent et disparaissent

On ne soutient plus le regard De notre propre disparition Ni même De l'enfant que nous étions

Alors Votre montgolfière là monsieur Poutou Avec son tissu rouge – j'espère que tout le budget du NPA n'y est pas passé - Elle est précieuse Comme un momento mori Comme une note au futur “Penser un jour à réenchanter le monde” – ou au moins les frontières de France Puisque frontières il y a -

Votre montgolfière elle aide à prendre de la hauteur À voir au-delà de la mosaïque des champs En monoculture

Bref Votre montgolfière a la magie de l'enfance nécessaire à la politique

J'entends qu'il hoche la tête – incroyable ce que l'on peut entendre dans un rêve – Qu'il dit Je comprends On se remercie une dernière fois On raccroche

Et je me dis Que c'est ça que j'essaie de faire avec la poésie De mettre sur le monde Des mots naïfs crédules légers Des mots qui cassent un peu l'assurance D'une pensée qui se croit aussi sérieuse et responsable Que ce banquier de père dans Mary Poppins Ou cet autre père comptable Dans Peter Pan Ou cette sale sorcière d'Ombrage Qui torture jusqu'au sang Un Harry Potter adolescent – et en souriant -

Que chacun·e trouve sa montgolfière Trouve la légèreté brûlante Du feu et de l'air

Que chacun·e rende à la dite “politique” Les couleurs de l'arc-en-ciel Ou la nuit noire de l'anarchie Tout Tout pour remplacer ces pauvres couleurs pastel Qui jettent un regard pâle Pressé Et sans émotion Sur le monde

[La politique 1 – Calmez-vous]

Ça tombe comme la pluie A l'intérieur de moi

Quelle merde Mais quelle merde Il manque Ça manque de Je manque de

Où sont les paillettes Où sont les mains sur l'épaule et le regard qui dit Ça va bien se passer Et la main sûre d'elle qui dit Bon, le problème est le suivant, voici la solution On va se serrer les coudes Ça va le faire Go

Mais rien Rien

Rien dans les urnes sur La solidarité L'adelphité Le dérèglement climatique Le changement de ce bloody système démocratique aux relents monarchiques – calmez-vous : je n'ai pas dit que nous étions en monarchie, lâchez tout de suite votre clavier -

Je ne sais pas

Il y a dans notre maison qui brûle Des gens qui meurent Parce qu'ils sont trans Des gens qui meurent Parce qu'ils sont pauvres Des gens qui meurent Parce qu'ils n'ont pas de chambre Des gens qui souffrent Parce qu'on attend d'eux qu'ils fassent la vaisselle avec le crachat qu'on leur jette – et en souriant s'il vous plaît – Des gens qui souffrent Parce qu'ils sont violés à tout âge Des gens qui souffrent En travaillant

Des gens qui souffrent et meurent de tout ça à la fois

Et je dis pas C'est vrai C'est vrai qu'il y a aussi de belles choses Dans cette maison Que l'on dit nôtre par droit de vote De belles idées De belles lois De beaux musées Gratuits tous les premiers dimanches de chaque mois Des syndicats Des droits de grève Des journaux et des voix Qui font contre-pouvoir Et que l'on étouffe pas Une école publique, gratuite et obligatoire Des condamnations Pour président sortant Et pas toujours honnête avec l'argent

Ok Donc Ok

Mais Parce qu'il y a quelques “mais” Quand même Qui m'empêchent de croire Que notre grande coloc Soit la plus belle baraque dont on puisse rêver

Mais Donc Puisqu'il faut encore convaincre et persuader Je mettrai ma capuche noire Pour coller des mots comme des notes de musique Ou des notes à nous-même Je repeindrai les murs en arc-en-ciel J'ouvrirai la porte de ma chambre J'irai marcher sous les parapluies En criant à me fendre la gorge Pour attirer l'attention Des gens raisonnables Qui ont laissé leur empathie et leur confiance à autrui Au même endroit que le chant des oiseaux Qui disparaissent lentement Au moment Où j'écris ces mots

Qui sait Peut-être qu'un jour la poésie Donnera un autre rythme au cœur De celleux qui se piquent De faire De la politique

[Brûler la nuit]

8 mars

Dans la nuit Des formes se bousculent Se rapprochent S'allient comme l'eau Comme des gouttes Glissent Se rassemblent Se font marée montante débordant d'attente

Tou·te·s les animal·e·s sont là Et tou·te·s Poussent des cris Le mien est strident Inimitable

La meute fait corps Derrière des mots qui disent des torts Que l'on crie que l'on bannit La meute fait corps Derrière des mots que l'on dit en rythme Le cœur battant sur le pavé

Rituel sous le ciel Entre les murs de la ville

Les regards s'attrapent avec plaisir Avec l’œil qui pétille Qui brille Qui reconnaît Qui découvre On tient au fil des yeux et de la voix D'une ou deux ou trois compagnes Qui retissent aussi la trame De la rue

Autour Des électrons libres Veillent à ce que la traversée Se fasse en puissance Et en douceur

Sous les lumières électriques Les feux que nous allumons ne vacillent pas Ils étincellent entre nos mains Ils chauffent nos gorges à nous brûler Et nous en tirons quelques-uns En feux d'artifices Rouges et verts Entre les enseignes qui disparaissent dans la foulée Dans la fumée Noire Portée à bout de bras Noire Comme cette anarchie chérie Couleur du deuil De nos illusions perdues Et de la nuit sans étoiles

La colère nous consume tant Et si bien Qu'à la fin nous sommes un poing serré Fatigué·e·s Mais riant criant toujours Jusqu'au dernier pas ensemble Jusqu'au dernier regard ensemble Jusqu'au dernier mot ensemble

Et là Comme les animal·e·s sauvages que nous sommes parfois Chacun·e s'en va Vers la dite civilisation Qui porte en elle pourtant les violences Que nous avons un instant enseveli dans la nuit

Portant sur soi Le souvenir La force Le savoir Et l'idée d'un futur D'une autre Nuit réuni·e·s

Et peut-être D'un soleil qui brûlera du feu Que nous portons Crions Vers cette dite civilisation

[Les petites filles sauvages]

J'ai rêvé que j'écrivais un texte Qui s'appelait “Les petites filles sauvages”

Et je ne sais pas Si ce sont des petites filles qui poussent où elles veulent Comme les orties Les pâquerettes Et les pissenlits

Si ce sont celles qui habitent les bois Torse nu Cheveux hirsutes A se gaver de mûres et de myrtilles Au point d'avoir les lèvres teintées de bleu Et les dents de lait Teintées de rouge

Ou peut-être que ce sont celles Qui peuplent la jungle des villes Du terrain vague au bitume En jupe longue où jogging Cheveux courts ou battant dans le dos En baskets en trottinette Le regard rieur Et les genoux écorchés Comme les paumes

Qui sont-elles ensuite ?

Des grandes personnes qui ont leur désir tatoué Tracé Entrelacé Sur les lignes de la main Au creux de leurs poings

Les petites et les grandes filles sauvages Savent qu'elles ont le cœur Du lapin De la biche Du merle De la renarde Du lynx Et de la louve

Un cœur intranquille Impatient Indomptable

Qui suit une piste insondable Même pour elles Même pour le chasseur ou la chasseresse Qui aurait pour elles Le cœur le plus débordant d'amour Ou de tendresse

[Poème boréal]

À Joséphine Bacon

Je rencontre une poétesse innu Parlant une langue inouïe Une langue De lichen et de vent Qui dentelle les mots en Papakassiku – le maître du caribou Nutshimit – la terre Kununiti – le vent Nutiki – la neige Aimun – le mot Une langue Dans laquelle le mot “poème” n'existe pas Dans laquelle le mot “poème” a été inventé Car il n'est pas besoin de nommer Une langue entière qui est poème

Les mots sont des échos Des voix qui se sont tues Mêlées à celles qui se souviennent Qui cherchent à la trace Dans la neige ou ailleurs Des morceaux de mémoire Accrochés au tambour et À la danse lente des étoiles

Sous l’œil du caribou Du courant des rivières et de l'aurore boréale Même la plus nue et la plus petite des pierres Est un poème nomade

[L'écho des crocs]

Dé-chaînée Des liens du bout de la langue Des liens comme des veines Écoute bien Des veines en lien à S'accrocher à l'autre pour respirer Pour s'irriguer Pour essayer De tenir debout De but en blanc Envers et contre tout Et même à contretemps

L'amour à l'autre Chevillé au corps En serrant les crocs À croquer le cou Et craquant la nuque pour accuser le coup L'amour à l'autre Tient à autre Chose que ces liens-là

Je lance la quête des désirs en porte-voix Des solitudes qui s'étonnent d'être là Du corps entier qui se retrouve porté Par deux jambes deux bras

C'est la quête des liens sans peur et sans contrôle La quête de mes mains Ouvertes à la parole

[Plantez-la là]

Le cœur à cran s'épanouit Dans le vent Cœur accro à l'air libre Vibre La tête en l'air Et les pieds seuls au sol J'enfonce mes racines

Je ne sais ce qui me pousse Mais ce n'est pas une mauvaise herbe

Je cherche dans la terre Un soleil incertain et secret Et une eau dormante Qui se réveille

Je vole au vent des graines plantées dans un mur Qui se fissure J'avale à vif la vie qui vient Bien sûr