Angèle Lewis

Poésie, cotylédons et compagnie. Féministe aussi.

[Petite tristesse]

Vague à l'âme En lame de fond Sous la peau Les mots m'écorchent en écho Scarification du cœur Sans trace au-dehors du corps

C'est con De manquer de confiance La conscience intranquille Vrille Dans une valse absurde Dépourvue de sens

Je pense en boucle Sans pansement pour mes petites blessures Écorchures De silences qui sillonnent Mon crâne comme un vinyle Une musique polyphonique résonne

Mélancolique Pincement mineur au cœur Corde sensible Qui fait vibrer la voix Indécente de petite tristesse

[Enigma]

Mes mots sont des codes Mes textes des histoires à déchiffrer J'écris d'une écriture gazée Par pudeur du cœur Et aussi Parce que les mots sont insuffisants à dire la réalité Tout au plus ils l'enveloppent D'un trompe l’œil pour vous et moi

Si je vous dis “chat” Aura-t-il les des griffes aussi vives dans nos esprits respectifs ? Si je vous dis “table” En bois, en verre, en fer ? Ronde ou rectangulaire ?

Si je vous dis “amour” ... ?

Les mots s'enchâssent dans nos histoires Ils ont du sens On se comprend Mais à demi

Et dans le cas du poème il ne s'agit pas de comprendre Mais de sentir De Ressentir D'éprouver

C'est comme entrer dans le palais des miroirs à la foire Tous vous reflètent Mais Sous un angle différent Au point que l'on peine à se reconnaître

Ou se promener dans une maison Dont chaque objet est relié à une part de nous Par un fil invisible Nous parle Comme si l'on se retrouvait à chaque pièce Et jusque dans la lumière Ou les portes fermées Une maison à l'image de ce que nous sommes

Comme s'il y avait une correspondance Un langage secret Entre la réalité et nous

C'est ce langage que j'utilise Des mots tissés pour faire un motif Dans lequel j'entrelace les fils fins De mon histoire De mes émotions Presque un secret Que je vous partage L'art de laisser une porte ouverte en laissant croire au monde qu'elle est scellée

[Trans·Naissance]

Et si Annoncer une transition Était reçu comme une naissance Les visages éclairés laisseraient briller des yeux curieux La bouche étirée serait prompte À deviner le nouveau prénom À rire À dire Félicitations

On sortirait le champagne On en parlerait à tout le monde Puisqu'au bout d'un certain temps Le corps est marqué par la métamorphose Il devient visible Que quelque-chose se trame Se tisse en secret en soi

Puisse chacun·e recevoir Cette lumière Cette transition Comme une naissance

Les dragées en partage Et fuck la couleur avec laquelle on repeindra la chambre

[Porter son cœur]

Il faut apprendre à porter son cœur Gonflé de désir Ou lourd comme une pierre Comme une bombe Prête à éclater Son cœur frileux Son cœur incertain qui balance sans cesse Son cœur pétillant De la soutenable légèreté de l'être

Apprendre à porter son cœur Comme une chose rare et précieuse Comme on est soi-même rare et précieux·se

Porter son cœur comme le sol nous porte déjà

Savoir que – sans besoin de se la faire – Notre place – pieds sur terre - Est là Quoi qu'on puisse dire Quoi qu'on puisse penser

Là Juste là Où l'on porte son cœur reposé

[Genre]

Il faut faire éclater les cases Faire péter nos murs Arrêter d'essayer de faire rentrer Les ronds les carrés les triangles Dans Les triangles les ronds les carrés Comprendre Qu'on a tou·te·s une forme d'étoile à mille branches

Qu'à moins d'être un·e informaticien·ne bloqué·e dans les années 60 On peut penser autrement qu'en binaire

[Le tableau]

En chuchotant Ma mère montre du doigt un tableau Posé Sur le sol de la chambre Me raconte son histoire

On y voit Un bout de table recouverte d'une toile cirée Carreaux blancs et verts Collée à un mur qui se fissure S'effrite s'écaille Un bout de mur recouvert à la chaux

On devine sans le voir le sol de terre battue

Puis Deux petits objets quotidiens Aussi simples que le reste du décor qui les entoure comme une main de grand-mère Un vase rempli de petites fleurs Une louche suspendue au mur

Mais le sujet du tableau n'est Ni la table installée ni la toile cirée ni le mur fêlé ni le vase posé ni la louche accrochée

Il y a aussi une fenêtre en haut à droite Une fenêtre carrée petite croisée modeste Comme tout le reste Du tableau

Mais Ce n'est pas non plus cette fenêtre carrée Qui donne son sens Aux couleurs posées ça et là sur le bois

C'est La lumière qui la traverse Embarquant avec elle l'éclat vert des feuilles d'arbre l'éclat bleu du ciel l'éclat jaune du soleil Elle porte tous ces éclats Comme des éclats de rires bruyants Dans cet intérieur si simple si modeste pour ne pas dire Pauvre Elle colore le mur Comme on esquisse un sourire

L'histoire de ce tableau Des mains du peintre à celles de mon arrière-grand-mère à celles de ma grand-mère à celles de ma propre mère qui finit son récit en le posant dans les miennes

Voici maintenant celui que j'en fait

Les fenêtres sont souvent fermées Entre la mère et la fille Les mots y passent mal déformé par le verre

Entre la fille l'aïeule et la bisaïeule La fenêtre est même soudée Scellée par la Mort qui dessine les frontières à la faux

Mais ce tableau Est une lumière traversante Qui se joue des frontières

Les fenêtres de toutes les générations pourraient être fermées Il y aurait toujours Une lumière à transmettre

[Matin suspendu]

Réveillée Par le jour caché derrière les stores J'entends Les oiseaux La pluie La lumière du printemps qui m'appelle Aussi

Je file hors De la couette J'échappe Au sommeil langoureux Aux bras amoureux Pour boire des yeux Les gouttes de soleil se jouant des nuages

Profiter Des échos de silence insolent De solitude transie Pour capter sur mon transistor la musique de mon corps

Boire Un thé noir Les genoux cachés par la chaleur d'une petite couverture

Les pieds repliés sur le canapé Je ne touche plus le sol Suspendue Aux restes de rêves Lambeaux de couleurs vives

Suspendue À mon cœur funambule Qui cherche et trouve à chaque pas L'équilibre Sur le fil tendu Du désir

[Révolution végétale]

La vie palpite dans tous les interstices Tous les espaces Où passe La lumière la terre l'eau la graine

Les grains de beauté S'épanouissent comme les autres Pour nous rendre à fleur de peau

Les jours rallongent comme le désir D'être au corps à corps De caresser le sol La terre Se réchauffe aux feux rasants du printemps

L’œil vert capte La moindre mousse La moindre pousse Dans le mur Qui viendra Faire exploser la brique de l'intérieur

La vie douce mange la matière brute La main qui glisse sur le sexe fait voler la morale En éclats interstellaires

Bye bye

On ramasse des bouquets pour s'en faire des couronnes On dessine des marguerites à la craie sur les murs de béton On lance des bombes à graines au-dessus des grillages On cueille du bout des lèvres des fleurs De romarin On tend la main Aux menthes ardentes Aux orties qui manies des poignards tout petits Aux roses sauvages qui griffent autant qu'elles séduisent

À toutes les mauvaises herbes Mauvaises graines Qui se tiennent prêtes À prendre la clef des champs trop bien rangés À faire le mur et les pavés À semer le vent pour récolter la fête

[Lever son verre à l'aube]

<< Et l'orage gronde/On a le dos courbé par les trombes d'eau qui tombent/Si tu nous croises dans la nuit/Barre-toi/On a des tatouages invisibles toi tu les vois aussi >>, Aloïse Sauvage, “L'orage”

Je veux un coucher de soleil Je veux le crépuscule des dieux La fin d'un monde Qui marche d'un pas lourd sur des visages qui crient Depuis longtemps

Je veux la fin D'une histoire racontée toujours par les mêmes La mémoire tranchée Pour effacer Les figures de l'ombre Qui ont pourtant toujours été là

Je veux la fin De cette histoire-là Qui oublie délibérément mon Identité Ma Sexualité Qui me force à baisser les yeux quand je suis seule face au miroir Qui fait couler dans mes veines L'anonymat En même temps que mon sang

Je veux La fin de cette histoire-là Je veux la nuit

Une nuit de fête D'explosions De confettis De jouissances De feux d'artifice De rires en cascade De jus de fruits ou d'alcool Une nuit qui pétille Où les langues se délient Dans le délire Le désir Le délice De refaire le monde

Une nuit dans l'herbe à la belle étoile Ou sous la pluie lourde d'un orage Qui attend Depuis longtemps De crever De jouer sa musique sur les pavés D'abreuver La terre qui se gorge d'eau Qui se fait ruisseau rivière fleuve Charriant les douleurs et les fièvres Les méfaits et les crimes La conscience tranquille De celleux qui s'en lavent les mains

Des trombes d'eau arrosant La colère puissante Qui pousse au ventre Des blessé·e·s Qui lèvent leur verre Trinquent À l'orage qui gronde À la honte Qui change de camp Trinquent À l'aube qui vient Éclairer les regards – mieux vaut tard que jamais -

Nous nous tenons debout Les mains serrées Un pied posé Dans la nuit L'autre Dans la flaque du jour Nos ombres en peintures de guerre sur les joues L'irrévérence dans les yeux Et au coin de la langue

Je veux Un matin qui chante un soleil qui brille pour nous aussi Je veux Un matin qui nous regarde dans les yeux Qui nous reconnaisse Et nous demande Pardon

Je veux Un matin sans gueule de bois ni retour de bâton Le cœur brûlant À serrer la main De tou·te·s celleux nourris par la nuit Et qui ont tant à apprendre À celleux qui jusque-là pensaient Que le jour Leur appartenait

[Rafales]

Le vent file à toute allure Vers on ne sait où Avec quelle colère Quelle volonté Il repousse poubelles vélos autos Tentes mal arrimées qui roulent faire un tour Un petit voyage à travers champs

Les feuilles d'arbres s'invitent à l'intérieur Dès qu'on ouvre la porte

Si ce vent pouvait Traverser mon cœur Sans dessus-dessous Je ne doute pas Qu'il le remettrait A l'endroit