Angèle Lewis

Poésie, cotylédons et compagnie. Féministe aussi.

[Réflexion]

Je réfléchis Face au miroir Narcisse Je me vois mélangée en reflets D'esprit et de corps

Je chasse la surface Et m'enfonce En eaux profondes

Je ne souris pas

J'ai les yeux fermés Pour me couler dans l'onde L'épaisseur Et le silence

Je me sens nette Sans le regard des autres Qui jettent le trouble Malgré eux Malgré moi

Pas de regards Si ce n'est le mien Je me compose trop Dans le reflet de l'autre

Alors Je me dépose dans le fond Je m'y fond Seule au sol Sous le poids de l'eau Affleurant La douceur de la vase Et des algues Et des petits poissons

C'est dans ce silence que je peux me perdre Quand j'ai peur De perdre qui je suis

Reflet abîmé Fêlure du miroir Aux allures de canyon Une plaie dans la terre qui tremble

J'y tombe J'y plonge Comme si sonder la plaie Était le chemin pour savoir comment la soigner

[Faire face à l'ombre]

Je cherche à aller plus loin Dans cet état Qui tantôt M'avale et me noie Tantôt Me laisse hébétée sur la rive Puis heureuse D'atteindre une terre nouvelle Avant de chuter à nouveau Sous le regard D'une plante carnivore

Je n'ai pas peur d'être engloutie dans la nuit Elle m'enveloppe de brume, d'étoiles et de silence

Je n'ai pas peur de descendre dans les sous-sols sombres Refuges clandestins, labyrinthes de recoins où l'on peut Se cacher

Je n'ai pas peur de m'enfoncer dans la forêt Des renard qui creusent la terre Des insectes qui dentellent le sol

Je n'ai pas peur De traverser cet état noir Qui me presse De larmes Qui donne à voir mon corps Dans l'ombre Et mes failles A la lumière

Car je suis la feuille et la terre qui tremblent Pour renverser racines et cimes Mettre le monde à l'envers Révéler des passages Enfouis Et oubliés Il y a longtemps

Je cherche A aller plus loin Je n'ai pas peur du noir Je préfère la tristesse et l'angoisse A des illusions de sourires Qui veulent faire croire Que tout va bien

[Inondation]

Des larmes Des larmes Des larmes Chute

Ne rien dire – chut – Ne pas se dire Que l'on va mal Et puis mal de quoi ? D'où viennent ces idées Qu'est-ce qui fait que Je me trouve Molle Laide Et transparente ? Que je veux faire disparaître mon ventre Creuset de mes désirs ? Que je pleure pleure pleure En cherchant le noir ? Que mes mots se perdent dans ma gorge Pour se coucher Sur le papier ?

Où est passée la magie Où sont passés les rêves

[Les nuages sous la peau]

Les nuages sont gris Satinés Hier ils étaient gris pâle Avant-hier gris orage

Ils brillent de pluie Qui tombe en perles Comme des colliers brisés Sur mes cheveux Mon front Mes lunettes Mes joues Mes épaules Mes mains Mes cuisses Tandis que j'avance – ou plutôt me laisse glisser – Dans la pente Vers la maison

Il fait gris aussi sous ma peau Tandis que j'avance – ou plutôt me laisse glisser - Vers le spleen Automnal

Le temps viendra de l'éclaircie Alors Je finirai par y voir clair

[Sorcière]

Qu'à cela ne tienne Je serai sorcière Plume légère Jeu de magie et d'effronterie Entrée par effraction dans Les rêves Pour gratter le vernis Du réel austère

Qu'à cela ne tienne Je serai sorcière Qui libère Une jeune fille qui ternit à vue d’œil Ombragée/étouffée Par une famille aux mailles liées

Qui libère Un petit garçon harassé de travail Paralysé par la peur d'un ogre Qui l'exploite Qui attend De le voir se laisser mourir Pour pouvoir boire son sang

Tous deux paralysés Par la peur de lutter

Alors Je serai sorcière Les mains serrées sur une branche Blanche Solide Éclatante Sur laquelle je m'envole

Alors Je serai sorcière Je défends Et me défends Avec la force, la confiance, la puissance Que me confèrent Les autres Piliers Soutiens Murs qui se dressent Frontières/barrières/appui pour sauter Dans le jardin de l'autre côté

Sorcière Qui vole Se moque Et délie les nœuds Comme les loyautés Qui délivre par le rire Et la complicité

Sorcière Pouvoir immanent Qui se transmet Se sème S'étend comme des racines Plongent Refont surface Et vie

Sorcière Rejeton de dragon Pétillance et irrévérence Irruption d'une étincelle Dans le réel

[L'univers du loup]

Je tourne autour d'un loup Qui ressemble à s'y méprendre Au centre de l'univers

Tout circule Tout est mouvement perpétuel

Loup des contes Du fond des bois J'aimerais m'allonger sur le sol de feuilles de la forêt De cette forêt de loup Qui est le centre de tout Toucher son pelage Sa chaleur Ses crocs Plonger dans ses yeux Bleus Jaunes Verts Parfois noirs

Le centre du monde est un trou noir Disent Les scientifiques

Pupille immense Que je regarde Qui me regarde Avec l'espoir d'un enfant, la nuit, Qui guette Dos à la terre Face au ciel La danse des nébuleuses Ou celle D'une étoile filante solitaire Passant seulement Pour qu'il puisse faire un vœu

[Dans quel état j'erre]

Petit vide En forme de solitude Qui m'écrit intérieurement Et me fait prendre le stylo

Je le cherche – disons-le franchement - Ce petit état de malaise Cette sensation de filer en diagonale·s plutôt qu'en ligne droite De se pelotonner contre ses petits cauchemars Ses petites inquiétudes Comme contre un oreiller encore tiède de la nuit – reste de nuit, oui, mais qui reste familier -

J'alterne – disons-le aussi - Avec la joie féroce L'impression de puissance absolue La volonté farouche À mon corps dansant-défendant D'être là De ne pas laisser l'invisibilité Me traverser

Mélancolie/euphorie

Et entre tout ça

J'écris j'écris j'écris

Semant des mots Comme le petit Poucet Ses cailloux

Pour retrouver le chemin D'une maison ?

[Ta peau]

Douce Comme un loukoum Comme la farine Comme le flanc poudreux d'une montagne enneigée J'y frotte ma joue Mon avant-bras Le dos de ma main

J'y glisse Car on peut y glisser Tant elle est lisse

Du cou aux épaules Des poignets à la pulpe des doigts Du nombril aux hanches Aux fesses – rehaussées d'un petit duvet fin léger -

Peau Enveloppe fondante et chaude Jusques aux cuisses Jusques aux talons – qui marquent un frein rocailleux pour mieux filer le long de la plante du pied -

Peau Ses plis Ses veines Épousant tous les reliefs Les replis doux de ton sexe Reposé

Et ton ventre

Ton ventre

Comment dire Comment dire que ton ventre Est doux comme un bain en hiver Doux comme une plaine en été Comme une pierre chauffée au soleil du début de l'automne J'y dépose l'oreille La tempe La paume

Il y flotte une odeur légère et sucrée De verveine

Je ferme les yeux Pour mieux me laisser Infuser

[Petit merle inconscient]

“Elle écoutait, silencieuse, cette résignation sauvage qui habitait son cœur par habitude” – Lucie Baratte, Le Chien noir

Il y a un merle Noir comme le jais Noir comme la pupille dans l'ombre Noir comme la lumière se reflète par écho à la surface d'une eau, la nuit Petit merle Au bec lumineux Comme un rayon perdu D'avoir mangé trop de boutons d'or Je dors Avec cet oiseau qui fait son nid Dans ma tête Alouette Maladroite, la chanson – comme le cœur – Au bord des lèvres Je siffle pour masquer La fragilité de mon assurance J'avance D'impuissance En me montrant guerrière Je montre le bec Je montre mes yeux noirs Je veux montrer que je me pose où je veux Mais Me sens privée d'ailes Dès que je crois Avoir perdu le chemin de ma cage

Petit merle inconscient Va nicher ailleurs

Je te garderai sur l'épaule, puisqu'il paraît Qu'on ne se débarrasse pas si facilement De la légèreté de l'enfance Ni des défenses de l'adulte

[Jouer à faire des vagues]

“La tristesse nous laisse entre deux mondes, ni désespoir ni indifférence, elle est une promenade au bord de la catastrophe, mais avec élégance, comme un enfant qui court le long d'une falaise sans percevoir le danger, les yeux dans la fracture du ciel, le dessin des nuages, la douceur du vent” – Anne Dufourmontel, Éloge du risque

J'énumère dans ma tête Les cheveux aux vent Toutes les raisons que j'ai De pétiller De sauter à pieds joints De trembler de rire À la manière D'un tremblement de terre

De danser les bras ouverts

Mais je prends aussi Le risque de la tristesse Qui remet toute chose en son centre

Rien ne m'empêche De descendre dans l'eau Me laisser prendre Par la vague – A l'âme - Noire et immobile de silence Pour entendre l'écho De mes propres pulsations

Il y aura toujours une serviette pour sécher les pensées sombres Qui rafraîchissent mes tempes