Angèle Lewis

Poésie, cotylédons et compagnie. Féministe aussi.

[Avis aux lecteurs·trices]

Je cherche une poésie Aux allures de tremblement de terre Aux mouvements de la lave Coulant Sur les flancs des volcans

Je cherche une poésie Qui chante comme les feuilles Traversées par le vent Qui cache des secrets Que seules savent les pierres

Je veux des textes qui tombent en cascade Comme l'eau des ruisseaux

Qui marquent autant de sillons sur le sol Qui traversent autant le ventre de la terre Que ton propre ventre Lecteur Lectrice

Je veux t'emmener en eaux profondes Où jaillissent des créatures fabuleuses Ou en surface fine Où l'air se confond avec la pluie Qui tisse des toiles avec les araignées

Gouttes légères Tu t'en feras des colliers En perles de mots

Je te promènerai En jardin En forêt

Hybride

Tu ne sauras peut-être pas Si tu avances entre les arbres Ou s'ils poussent déjà Le long de ton bras

On peut voler la tête en bas Et avoir le ciel dans les yeux Danser au rythme des plaques tectoniques Calé sur celui des battements du cœur

Intérieur/extérieur Tu caches peut-être un jardin d'hiver Des steppes ou des Abysses L'espace interstellaire – Même dans l'obscurité des océans Se cachent des planètes -

Sache voir en toi Les paysages que tu abrites Afin de savoir en toi Où tu habites

Iris de ton oeil/Iris tout en feuilles Le pavillon au creux de ton oreille Est aussi un lieu Où tous les mots Bruissent et s'éveillent.

[nuit]

Plaque de verre Sombre Piquetée d'étoiles

Toile tendue Au-dessus De nos têtes

Éclats furtifs D'étoiles filantes

Tente D'en cueillir sur le toit Allongé·e·s Sur la couverture

[Ciel et serpents]

Des éclairs En squelettes de serpents Sur des nuages si fragiles Si pâles Qu'ils ne semblent pas à leur place.

A l'horizon, Le ciel est bleu comme un bord de mer Un trait d'encre dilaté – Chenille duveteuse d'aquarelle - Sépare les reptiles de feu De l'océan.

A l'ouest, Des montagnes à l'envers Taillées dans les nuages.

Le ciel a décidé De se faire paysage Ou bien peut-être est-ce moi Qui ait envie d'aller Explorer.

Y partir en voyage.

[Racines]

Mon cœur cherche ses racines Je suis plante qui meurt d'eau Je sonde de mes radicelles L'espace autour

Je cherche des yeux Des oreilles Et du bout des doigts Un lieu lumineux qui me nourrisse Dans la carte des constellations familiales

Je me souhaite presque Étoile filante ou fille de l'air Tant je manque de ciel

[À la fleur des cheveux]

Et si On pouvait se planter Par la racine de nos cheveux

On se poserait au sol Pour une sieste Et puis On se rendrait compte que nos mèches sont p·l·a·n·t·é·e·s Dans la terre Et À quelques centimètres Une pousse Châtaigne ou Blonde ou Brune ou ...

Et on regarderait Sans pouvoir lever complètement la tête Liée À la terre

On sortirait alors Une paire de ciseaux De couture Petite et dorée En forme d'oiseau Pour ne pas effrayer la pousse Dont les cotylédons s'ouvrent à peine au monde

Et on couperait Mèche Après Mèche Jusqu'au dernier fil de cheveu du sol

Et tout doucement On se lèverait

On s'éloignerait à reculons Empruntant au chat Ses pas de voleurs – Empreintes de velours -

On s'éloigne On s'éloigne On s'éloigne Et une fois de dos On continuerait sa sieste Quelques centimètres plus loin

[Jardin d'intérieur]

Si j'étais une pièce Peut-être un jardin À l'étage d'une maison Au toit troué/défoncé

Je m'engouffre dans les interstices Je mousse sur les murs Je tombe en lierre sur la façade Je bourgeonne – timidement - En peuplier

C'est une ancienne salle de bain

Dans la baignoire aux pattes de lion J'accueille Les feuilles Qui pourrissent en humus Odeurs de champignons La décomposition Recompose La matière Qui se dresse en rameaux En fougères Qui repoussent Le sol Pour le soleil

J'éclate en fleurs jaunes de cresson Pour lui faire concurrence En marguerite, moi aussi j'ai mes rayons

La nuit Tout se ferme J'entends la pluie

La pièce se fait à nouveau Salle d'eau Les gouttes accrochent les murs Je les retiens Je bois J'avale Désaltérée

Il n'y a plus qu'à attendre La roseur de l'aube Pour tout recommencer

[Sous ton ciel]

Entre ciel et terre Quand je suis avec toi Je nage Sous la mousse des nuages Sous la voûte Dont tu est la clef Suspendue Je fais plus que respirer Comme si l'air – le vent - Me traversait de part en part

Aérienne

Je ne sens plus le sol Je suis dans un bain chaud Je ne pense plus Je suis

J'existe au monde

Et quand tu pars Je dois ré- apprendre À avaler ma salive À marcher droit À tenir À résonner seule

Sentir le sol à nouveau

[Invasion]

Comme s'il préparaient une invasion D'une infinie lenteur Les nuages s'amassent Aux têtes des montagnes Ils roulent des épaules Des genoux Du cou Arrondissent le dos Et se laissent tomber Ils déversent leur poids Poche d'eau Qui ne demande qu'à crever

Les mains de brume s'accrochent aux arbres Laissent filer Leurs doigts de fumée Masse compacte Presque immobile Tant il lui faut des heures Pour avaler les pentes Mais elle les avale Avide Et la terre qui se dresse Verte Disparaît

Aspirée Par le blanc Et le silence

[Refuge]

Les arbres Refuge quand le temps va trop vite Quand je dors Immobile Enracinée Qu'il m'est bon de me poser entre leurs branches À attendre Le jour

Ils se font cachette Complices vivants et muets Sans visage Doux Ils tendent leurs bras énormes et noueux Pour m'accueillir Je me recueille Et me recroqueville Dans leur creux Descendant dans leur tronc Cabane De silence Écureuil ou petit insecte Je suis en invitée Et me fais bouche close – bouton de rose -

J'écoute J'attends Attentive À mûrir Fruit dur parmi les noix

[Toile d'amour]

Les étoiles filantes Quand on fait l'amour Toiles Tissées de nos bras De nos doigts Étoiles filantes Lentes Dans nos respirations Qui luminent Nos corps