Angèle Lewis

Poésie, cotylédons et compagnie. Féministe aussi.

[Constellations]

Trouver sa place Ou plutôt Accueillir celle qu'on a Qu'on nous propose Qu'on nous fait

Repousser du bout du doigt La sensation qui monte A chaque fois que l'on ne se sent pas bien là Juste là où l'on est

Repousser doucement la peur De ne faire partie d'aucun monde

Tenter de renoncer aux techniques du type – liste non exhaustive - 1) Imposer ses choix – même les plus anodins - Genre imposer la glace en bâtonnet plutôt que la glace en pot Par peur de ne pas être écoutée Ou encore 2) Se fondre dans la masse Dans le groupe Dans l'autre Avec l'idée de correspondre à l'image que qui que ce soit attend de nous Mais aussi 3) Se remettre en question au point De se dire que le cas est désespéré Que l'on est cinglé·e/cassé·e/éclaté·e Un genre de monstre un peu barjo Au point de se dire aussi Qu'il vaut mieux s'isoler que de toucher celles et ceux qu'on aime Des filaments brûlants de nos angoisses

Trouver sa place Dans la constellation des relations Lever les yeux pour voir l'espace Au-dessus De soi Au lieu de baisser les yeux vers le gouffre qui s'ouvre au-dessous

Lever les yeux Voir comme le ciel est grand Large Profond Insondable

Trouver les contours de son propre rayonnement Se regarder comme tel Étoile Pas un météore en fusion type Armageddon Pas une géante rouge au bord de l'explosion Pas – non plus – le centre de l'univers

Juste ça Juste soi Étoile Un peu radioactive Un peu brûlante Un peu suspendue dans le vide Et aussi – pour cela Précisément pour cela - Brillante brillante brillante À accrocher des rêves aux regards À guider qui se perd en mer À porter une partie du monde Dans la constellation des mondes

[Qu'il faut porter l'obscur]

Le temps s'écoule en suspension Le monde autour de moi est nu Comme mon esprit tendu Vers une direction que je ne connais pas encore J'espère que mon corps Avancera Posera ses pas au bon endroit Marchera pour ma tête Qui reste immobile sur les épaules Se dégageant de toute responsabilité Je perds le nord Le sud l'est et l'ouest Le haut et le bas L'intérieur même

Que l'obscur est sombre Ça paraît simple dit comme ça

J'ai l'impression d'être au bord d'une falaise De chercher encore un chemin invisible dans le vide Alors qu'il n'y a qu'à rebrousser chemin Revenir en arrière Voyager dans le temps Ou disparaître dans celui d'une chute

Elle dit ça la sorcière Qu'il faut rêver l'obscur Qu'il faut en prendre soin Que toute femme qui regarde en elle Est de celles Qui se baladent nues avec la puissance de la nuit

Moi je suis perdue Avec sous la peau Une obscurité si dense que je n'y vois rien Une partie de moi Coupée du temps de l'espace et du monde Je ne me sens pas puissante Je me sens si fragile Que je fuis le sommeil et le lit Pour ne pas ajouter d'ombre Aux lumières qui disparaissent déjà Restant tard à écrire Me levant tôt pour écrire Comme si la page blanche Et les lettres d'encre Pouvaient seules tatouer la peau de l'intérieur Donner des mots au silence de tombe Faire sonner les clochettes d'argent Et laisser des gouttes de rosée d'aurore Sur les toiles d'araignées Qui font dentelle Sur le plafond de ma boîte crânienne

[Prise au vent]

Je me sens comme un pissenlit en graines Prête à décoller À partir avec le vent Me désunir Lâcher l'attache Savoir le sol sous mes pieds sans le toucher Sentir La légèreté de l'être Ne plus tomber comme la pluie Mais trouver une façon Dans la fragilité De voir quelle force résiste Quelle prise existe Prise au vent ou prisonnière De liens qui libèrent

[Désir fauve]

Le désir est joueur Il naît Disparaît Ressurgit Reste en surface S'efface Meurt pendant des jours Ressuscite Pointe le bout du nez ou de la patte Timide Peu à peu S'installe Mais jamais tout à fait

Il faut montrer patte blanche A son tour L'apprivoiser comme un renard ou une amitié

Accepter de le voir loin Parfois se laisser brûler

Drôle de fauve Avec autant de fourrure en camouflage Que de griffes en défense Que de caresses en amour

[Petite tristesse]

Vague à l'âme En lame de fond Sous la peau Les mots m'écorchent en écho Scarification du cœur Sans trace au-dehors du corps

C'est con De manquer de confiance La conscience intranquille Vrille Dans une valse absurde Dépourvue de sens

Je pense en boucle Sans pansement pour mes petites blessures Écorchures De silences qui sillonnent Mon crâne comme un vinyle Une musique polyphonique résonne

Mélancolique Pincement mineur au cœur Corde sensible Qui fait vibrer la voix Indécente de petite tristesse

[Enigma]

Mes mots sont des codes Mes textes des histoires à déchiffrer J'écris d'une écriture gazée Par pudeur du cœur Et aussi Parce que les mots sont insuffisants à dire la réalité Tout au plus ils l'enveloppent D'un trompe l’œil pour vous et moi

Si je vous dis “chat” Aura-t-il les des griffes aussi vives dans nos esprits respectifs ? Si je vous dis “table” En bois, en verre, en fer ? Ronde ou rectangulaire ?

Si je vous dis “amour” ... ?

Les mots s'enchâssent dans nos histoires Ils ont du sens On se comprend Mais à demi

Et dans le cas du poème il ne s'agit pas de comprendre Mais de sentir De Ressentir D'éprouver

C'est comme entrer dans le palais des miroirs à la foire Tous vous reflètent Mais Sous un angle différent Au point que l'on peine à se reconnaître

Ou se promener dans une maison Dont chaque objet est relié à une part de nous Par un fil invisible Nous parle Comme si l'on se retrouvait à chaque pièce Et jusque dans la lumière Ou les portes fermées Une maison à l'image de ce que nous sommes

Comme s'il y avait une correspondance Un langage secret Entre la réalité et nous

C'est ce langage que j'utilise Des mots tissés pour faire un motif Dans lequel j'entrelace les fils fins De mon histoire De mes émotions Presque un secret Que je vous partage L'art de laisser une porte ouverte en laissant croire au monde qu'elle est scellée

[Trans·Naissance]

Et si Annoncer une transition Était reçu comme une naissance Les visages éclairés laisseraient briller des yeux curieux La bouche étirée serait prompte À deviner le nouveau prénom À rire À dire Félicitations

On sortirait le champagne On en parlerait à tout le monde Puisqu'au bout d'un certain temps Le corps est marqué par la métamorphose Il devient visible Que quelque-chose se trame Se tisse en secret en soi

Puisse chacun·e recevoir Cette lumière Cette transition Comme une naissance

Les dragées en partage Et fuck la couleur avec laquelle on repeindra la chambre

[Porter son cœur]

Il faut apprendre à porter son cœur Gonflé de désir Ou lourd comme une pierre Comme une bombe Prête à éclater Son cœur frileux Son cœur incertain qui balance sans cesse Son cœur pétillant De la soutenable légèreté de l'être

Apprendre à porter son cœur Comme une chose rare et précieuse Comme on est soi-même rare et précieux·se

Porter son cœur comme le sol nous porte déjà

Savoir que – sans besoin de se la faire – Notre place – pieds sur terre - Est là Quoi qu'on puisse dire Quoi qu'on puisse penser

Là Juste là Où l'on porte son cœur reposé

[Genre]

Il faut faire éclater les cases Faire péter nos murs Arrêter d'essayer de faire rentrer Les ronds les carrés les triangles Dans Les triangles les ronds les carrés Comprendre Qu'on a tou·te·s une forme d'étoile à mille branches

Qu'à moins d'être un·e informaticien·ne bloqué·e dans les années 60 On peut penser autrement qu'en binaire

[Le tableau]

En chuchotant Ma mère montre du doigt un tableau Posé Sur le sol de la chambre Me raconte son histoire

On y voit Un bout de table recouverte d'une toile cirée Carreaux blancs et verts Collée à un mur qui se fissure S'effrite s'écaille Un bout de mur recouvert à la chaux

On devine sans le voir le sol de terre battue

Puis Deux petits objets quotidiens Aussi simples que le reste du décor qui les entoure comme une main de grand-mère Un vase rempli de petites fleurs Une louche suspendue au mur

Mais le sujet du tableau n'est Ni la table installée ni la toile cirée ni le mur fêlé ni le vase posé ni la louche accrochée

Il y a aussi une fenêtre en haut à droite Une fenêtre carrée petite croisée modeste Comme tout le reste Du tableau

Mais Ce n'est pas non plus cette fenêtre carrée Qui donne son sens Aux couleurs posées ça et là sur le bois

C'est La lumière qui la traverse Embarquant avec elle l'éclat vert des feuilles d'arbre l'éclat bleu du ciel l'éclat jaune du soleil Elle porte tous ces éclats Comme des éclats de rires bruyants Dans cet intérieur si simple si modeste pour ne pas dire Pauvre Elle colore le mur Comme on esquisse un sourire

L'histoire de ce tableau Des mains du peintre à celles de mon arrière-grand-mère à celles de ma grand-mère à celles de ma propre mère qui finit son récit en le posant dans les miennes

Voici maintenant celui que j'en fait

Les fenêtres sont souvent fermées Entre la mère et la fille Les mots y passent mal déformé par le verre

Entre la fille l'aïeule et la bisaïeule La fenêtre est même soudée Scellée par la Mort qui dessine les frontières à la faux

Mais ce tableau Est une lumière traversante Qui se joue des frontières

Les fenêtres de toutes les générations pourraient être fermées Il y aurait toujours Une lumière à transmettre