Angèle Lewis

Poésie, cotylédons et compagnie. Féministe aussi.

[Sang blague]

Soupe soupe soupe Les ennuis servis à la louche La bouche Ne ferme plus complètement Je dors les lèvres ouvertes À la guérison Priant pour ne pas avaler en ronflant Une araignée qui passe

Je fais des blagues Sans trop sourire Je vois la vie en rouge et bleu Couleurs du sang qui tantôt inonde mes gencives Tantôt s'étend en nuage sous ma peau Sur mon menton Pour marquer le coup

La douleur pulse un peu Aimable et discrète La langue joue avec les bagues Nouvelles locataires de mon palais buccal Salutaires, mais irritantes

Muqueuses gonflées mais sans désir Je peine à embrasser Craignant même le choc Avec la lèvre aimée

[Accident]

J'ai la main qui tremble Frisson de froid Frisson de peur Frisson de choc De chute En avant Les dents Ont embrassé le sol Terreux et feuillu – j'eus cru l'humus plus moelleux – Petite danse des incisives Canines Et molaires Un bout s'envoie en l'air Vite Récupéré au creux de la main

Valse à trois temps Chute Sommeil Marche

A la maison Au local d'SOS dentiste Aux urgences

Pitié-Salpêtrière Ne fermez pas la bouche, je vous en prie C'est bien, tu es courageuse

Valse de quelques dents Vers l'avant Valse des lumières sous mes yeux Sous mes pas Qui flanchent

On m'assois Dans un fauteuil roulant aux allures de trône

Derrière moi, on chuchote mon nouveau prénom “Le trauma”

[Écrire à la lumière]

Aux identités multiples de celles et ceux qui écrivent

Écrire à la lumière Projette une part d'ombre

Tremper sa plume au rayon de lune S'y accrocher Comme l'araignée à son fil

Profiter de la lueur qui se faufile Pour tracer une ligne d'encre Trait de lumière Qui file Se ficher dans la pénombre Comme une flèche enflammée Atteint sa cible en brûlant

Le fil du texte Comme celui de l'épée Coupe cellui qui s'y frotte

On se dessine un profil avantageux Ethos robuste et protecteur – prometteur - Poéte·sse maudit ou romantique Toujours un peu héroïque Masque de papier qui brûle à peine gratté

Le stylo est un silex Les étincelles nous échappent Nous rappellent La forme fragile de nos visages maladroits

Les mots Nous rappellent En esquissant un sourire aussi doux qu'amusé Que nous ne choisirons Ni ne saurons Jamais Tout à fait Qui nous sommes

[A la lumière du brouillard]

Le brouillard Diffuse une lumière Presque orageuse Floue Humide Orangée Qui vient dorer Les feuilles déjà dorées Par l'automne A cela s'ajoute L'odeur du chocolat chaud Qui flotte à l'intérieur Comme la brume au dehors

Une petite rose tardive S'accroche encore à son rosier

[Allumer les étoiles]

A Rachel, Jupiter et Saturne

Je veux arracher à l'ombre sa lumière Me balader sur la face cachée de la lune Avec une lampe torche Lever le voile Révéler les aspérités

Le noir rend tout trop lisse

Comme les poissons se caches sous la roche Les pensées sont insaisissables Quand elles se fondent Dans le sable abyssal – inconscient – Du fond des océans

Il est temps D'appeler la lumière Des étoiles doubles De l'hiver

[Réflexion]

Je réfléchis Face au miroir Narcisse Je me vois mélangée en reflets D'esprit et de corps

Je chasse la surface Et m'enfonce En eaux profondes

Je ne souris pas

J'ai les yeux fermés Pour me couler dans l'onde L'épaisseur Et le silence

Je me sens nette Sans le regard des autres Qui jettent le trouble Malgré eux Malgré moi

Pas de regards Si ce n'est le mien Je me compose trop Dans le reflet de l'autre

Alors Je me dépose dans le fond Je m'y fond Seule au sol Sous le poids de l'eau Affleurant La douceur de la vase Et des algues Et des petits poissons

C'est dans ce silence que je peux me perdre Quand j'ai peur De perdre qui je suis

Reflet abîmé Fêlure du miroir Aux allures de canyon Une plaie dans la terre qui tremble

J'y tombe J'y plonge Comme si sonder la plaie Était le chemin pour savoir comment la soigner

[Faire face à l'ombre]

Je cherche à aller plus loin Dans cet état Qui tantôt M'avale et me noie Tantôt Me laisse hébétée sur la rive Puis heureuse D'atteindre une terre nouvelle Avant de chuter à nouveau Sous le regard D'une plante carnivore

Je n'ai pas peur d'être engloutie dans la nuit Elle m'enveloppe de brume, d'étoiles et de silence

Je n'ai pas peur de descendre dans les sous-sols sombres Refuges clandestins, labyrinthes de recoins où l'on peut Se cacher

Je n'ai pas peur de m'enfoncer dans la forêt Des renard qui creusent la terre Des insectes qui dentellent le sol

Je n'ai pas peur De traverser cet état noir Qui me presse De larmes Qui donne à voir mon corps Dans l'ombre Et mes failles A la lumière

Car je suis la feuille et la terre qui tremblent Pour renverser racines et cimes Mettre le monde à l'envers Révéler des passages Enfouis Et oubliés Il y a longtemps

Je cherche A aller plus loin Je n'ai pas peur du noir Je préfère la tristesse et l'angoisse A des illusions de sourires Qui veulent faire croire Que tout va bien

[Inondation]

Des larmes Des larmes Des larmes Chute

Ne rien dire – chut – Ne pas se dire Que l'on va mal Et puis mal de quoi ? D'où viennent ces idées Qu'est-ce qui fait que Je me trouve Molle Laide Et transparente ? Que je veux faire disparaître mon ventre Creuset de mes désirs ? Que je pleure pleure pleure En cherchant le noir ? Que mes mots se perdent dans ma gorge Pour se coucher Sur le papier ?

Où est passée la magie Où sont passés les rêves

[Les nuages sous la peau]

Les nuages sont gris Satinés Hier ils étaient gris pâle Avant-hier gris orage

Ils brillent de pluie Qui tombe en perles Comme des colliers brisés Sur mes cheveux Mon front Mes lunettes Mes joues Mes épaules Mes mains Mes cuisses Tandis que j'avance – ou plutôt me laisse glisser – Dans la pente Vers la maison

Il fait gris aussi sous ma peau Tandis que j'avance – ou plutôt me laisse glisser - Vers le spleen Automnal

Le temps viendra de l'éclaircie Alors Je finirai par y voir clair

[Sorcière]

Qu'à cela ne tienne Je serai sorcière Plume légère Jeu de magie et d'effronterie Entrée par effraction dans Les rêves Pour gratter le vernis Du réel austère

Qu'à cela ne tienne Je serai sorcière Qui libère Une jeune fille qui ternit à vue d’œil Ombragée/étouffée Par une famille aux mailles liées

Qui libère Un petit garçon harassé de travail Paralysé par la peur d'un ogre Qui l'exploite Qui attend De le voir se laisser mourir Pour pouvoir boire son sang

Tous deux paralysés Par la peur de lutter

Alors Je serai sorcière Les mains serrées sur une branche Blanche Solide Éclatante Sur laquelle je m'envole

Alors Je serai sorcière Je défends Et me défends Avec la force, la confiance, la puissance Que me confèrent Les autres Piliers Soutiens Murs qui se dressent Frontières/barrières/appui pour sauter Dans le jardin de l'autre côté

Sorcière Qui vole Se moque Et délie les nœuds Comme les loyautés Qui délivre par le rire Et la complicité

Sorcière Pouvoir immanent Qui se transmet Se sème S'étend comme des racines Plongent Refont surface Et vie

Sorcière Rejeton de dragon Pétillance et irrévérence Irruption d'une étincelle Dans le réel