Angèle Lewis

Poésie, cotylédons et compagnie. Féministe aussi.

[Montagne]

Mon corps est une montagne Qui abrite le creux d'un lac Noir Je me dresse hors du sol Mes pieds sont des racines Je pousse dans l'obscurité des pierres Pour atteindre l'espace

Je me dresse seule Car je suis louve Qui n'a pas besoin de maîtres Je peuple moi-même mes forêts Et mes grottes

Je danse sous la lune

Je suis montagne À chaque solstice Je grandis Et mes cheveux se couvrent de neige

Je suis montagne Bougeant lentement Au rythme De la tectonique des plaques

Le lac noir au creux de mon ventre Est un refuge Pour celui ou celle Qui s'y laisse glisser

[Tempête]

J'avance. Je m'approche en silence. Je couvre tous les sons, les absorbe sans rien dire. J'avance. Je tire mon manteau sombre derrière moi. Devant moi. Partout où le ciel est libre. J'étends mes bras. J'attire à moi les nuages blancs et – d'un baiser – les teinte de noir. Leur coton léger devient lourd, dur, tranchant – comme une colère tue depuis trop longtemps. Quand, silencieusement, le ciel est recouvert de mon manteau de plomb, je gronde.

Alors le vent se lève, signal du jeu qui commence. Furies en vol, sorcières, sylphides, djinns ! Ils décollent uns à uns, se bousculant, se percutant, fonçant la tête à l'envers contre les volets des maisons, entre les branches d'arbres, sifflant, soufflant, arrachant quelques morceaux au passage – enfants pas sages du temps. Et riant, hurlant ! Messagers de la tempête qui vient, qui se prépare.

Qui est déjà là.

Je gronde encore. Feu et lumière. Premier éclair. Fissure dans le mur du son.

Et la première goutte, la plus lourde, fend l'air comme une lame. Appelle toutes les autres à la chute. C'est le sabbat de la pluie qui s'abat. Sabres se débattant dans le vent, tombant, giclant, se disloquant et submergeant tout. Musique-percussion aux allures de tambours de guerre. On n'entend plus les rires des vents dans le fracas des milliards de gouttes.

Je gronde encore. Feu et lumière. Éclair. Fissure dans le mur du son.

L'électricité fait briller un paysage de fin du monde. Le blanc aveuglant, fugace, fait place à un noir d'encre. Tout est saturé. L'ouïe comme la vue. Même l'odeur de l'eau envahit toutes les autres. L'humaine qui se tiendrait tête nue sous mon ciel ne toucherait qu'un courant entourant toute chose.

Alors peut-être penchera-t-elle la tête en arrière, ouvrira-t-elle la bouche pour goûter ce philtre éclaté. Clair-obscur éclatant. Alors je la verrai. Alors, je ne gronderai pas. Je ferai tomber pour elle le suc-même des vents contraires. Je distillerai l'éclair qui illumine et brûle tout. J'infuserai le son des tambours de la pluie. Et je verserai dans sa bouche entr'ouverte ce cocktail de destruction dans un verre aussi dense et noir que mon manteau de nuées.

Je veux qu'elle garde, quand j'aurai disparu, absorbée par les vents doux, vidée de toute énergie et de toute présence, je veux qu'elle garde au creux du ventre cette essence même de la joie destructrice, immense et nécessaire à la création des mondes.

[L'Ombre]

entre Evgueni Schwarz et la psychanalyse

Chacun·e porte son ombre

Le plus souvent Elle reste au sol ou au mur Bien sage À nos pieds

Mais parfois elle se projette sur Notre propre corps Nous ne sommes alors que l'ombre de nous-mêmes Si elle se loge dans la tête, on ne se reconnaît plus On se déteste, même Tout paraît brouillé quand elle est dans les yeux On s'égare si elle se perd dans nos pieds Et dans la voix Alors gare à qui écoute Tant elle absorbe toutes les couleurs

Mais il ne faudrait pas la prendre comme un parasite ou Un microbe à éliminer On porte l'ombre sur soi Comme On est soi-même son ombre

C'est l'identité en substance Si légère qu'on ne veut pas la voir Si dense qu'elle nous effraie

Pourtant Quand une bataille est à mener Combat d'idées ou de poings Il est bon de se pencher De tremper les doigts dans ce reflet de nuit Et De porter ensuite les mains à ses joues De s'en faire – substance sombre et visqueuse - Des peintures de guerre

[Dans mon ventre]

Dans mon ventre L'antre D'un lac noir Profond et immuable

Mue de serpent Quand j'y plonge Je m'enrobe – des orteils jusqu'aux lobes - De cette couverture liquide

Petites habitantes Piaillant Au dessus de ma tête Mes émotions volubiles

Le vol se pose Prose d'oiseau Cormoran sombre Qui ne fait qu'un avec l'eau

[Urticante douceur]

J'ai Mes crocodiles intérieurs Mes requins Mes méduses Dents acérées Brûlures Défenses qui me nuancent Qui révèlent une moi Abrasive Qui décape/Qui dérange Qui griffe et qui attaque Par sa langue et ses idées

Plaisir d'aller vite Bondir Crier

Je saute sur le dos des sauriens Joue et discute avec les requins Nage avec mes méduses Vivante et tranquille Dans mes eaux

Murs mouvants Urticants Sans danger pour qui vient y nager Doucement

Pas de danger Pour qui a l'âme légère Des justes Les juges Sont les échos des vagues

Aux mouvements doux La mer sera douce Et ses habitants – et son habitante - Aussi

[Dans le fond]

En eau profonde Sans lumière Ou celle Des planctons-lucioles Espace noir Aux reflets moirés Moi Poids liquide Une goutte dans l'océan de pluie Vaporeuse Dissoute Comme contenue Continuité d'un tout qui s'étend sans s'éteindre Étreinte de silence Je me lance vers le fond Lentement Au rythme des écailles Des filaments Et des courants La solitude en cadeau Car dans l'eau Le cœur bat seul et ensemble Goutte parmi les gouttes Invisible et indivisible Reine Du royaume caché au fond de soi

[Le jardin cimetière]

Un jardin géant Vallonné De l'herbe verte Tirant sur le bleu De grands arbres Tordus et inquiétants Comme des saules pleureurs L'odeur entêtante Mielleuse Des cerisiers noirs Des pivoines Des œillets De la menthe

Et surtout La discrète mélancolie Des plantes carnivores

[La Marche des Géantes]

À tous les féminismes qui me chargent d'une joie féroce

La rue crie et s'écrit sous nos pas Résonne de chants De rires De tambours qui grondent Comme l'onde

Marée montante de géantes

La rue de bouscule S'accule Se prend Prends mon slogan Prends mon chant Sens mon sang Qui bout À bout de souffle On crie Nous femmes, filles, mères, grand-mères On crie à bout portant On ne tire pas la révérence On tire dans le tas Dans l'irrévérence Mot pour mot Pas à pas À corps et à cris

Avec nos fesses Nos cuisses Nos langues fourchues Nos bouches farouches Nos dos dressés

Nos têtes indomptables Même à coup de maquillage Le rire et la rage Forment nos visages Pas sages

La rue est notre page On l'écrit

À corps et à cris À cru À corps perdus Qui se retrouvent en masse Qui s'amassent Fracassent le pavé

On prend la liberté D'être là On prend la liberté À bras le corps À bas Le corps corseté qui craque On attaque Le jour et la nuit

À corps et à cris Encore et encore On jouit De cet espace De cette place Face à face Bas les masques On chasse le mascu De tout âge Qui traîne dans parages

On est armées jusqu'aux lèvres On se lève On s'élève entre sœurs Sororité de sorcières Fières Dominées à prédominance féminine Portées par la horde de celles Qui partagent leurs ailes Leurs regards Leurs voix Leurs chants

Prends prends

Cet espace et cette voix Ils existent Pas sexistes Par toi

[Mauvaise graine]

Dans mon corps J'avais Un jardin d'hiver

Vivante derrière les vitres Qui me tenaient à l'écart De l'air Du vent Qui ébouriffe les cheveux Et porte tous les mots Les plus doux comme les plus brutes Mots déplacés qui bougent trop les lignes Du bien vivre ensemble Branches lisses Tendues Bien vivre ensemble sans vent Pour troubler l'immuabilité des feuilles Chacune à sa bonne place

Puis Je me suis retrouvée Maison au toit défoncé Qui cherche ses racines Maison à ciel ouvert Où s'épanouit La menthe L'ortie Le toit s'effondre sous l'éruption végétale J'irradie Mon cœur-crocus sort de la neige Et s'emballe

Des jardins comme des lieux qui m'habitent Je les porte moi-même au monde Plutôt que de les y chercher

L'herbe pousse dans la faille du mur De l'intérieur Vers l'extérieur

Ça germe Ça vit

Peut-être même Que Ça fleurit