Angèle Lewis

Poésie, cotylédons et compagnie. Féministe aussi.

[Jour de fin d'hiver]

<< Dis-moi donc ce que tu comptes faire/ De ta sauvage et précieuse petite vie ? >>, Mary Oliver, “Le Jour d'été”

À un moment où tout lâche Tout Ou presque À un moment dur Où la Mort rôde Où la folie guette Où le désespoir gronde – orage lointain qui menace et ne crève jamais – Est-ce qu'il n'est pas juste de Tendre la main Pour saisir au vol le bonheur Qui palpite au coin D'un regard rieur

Je veux sentir mon manteau quitter mes épaules A la manière d'un oiseau

Je veux sentir ma vie Un peu sauvage Un peu précieuse Qui palpite dans le creux des arbres Et dans l'air chargé Du parfum des pruniers

[Jets de vapeur]

J'ai des nuages Qui courent sous ma peau Tantôt Des nuages d'orage Gonflés de mots grêlés De mots durs comme des poings fermés Tantôt Des nuages d'aurore Qui colorent Mes joues de teintes roses et délicates Et prêtent à mon regard Le feu rasant de l'aube

Le vent passe comme le temps Chassant un nuage puis l'autre Amenant un nuage puis l'autre

Et toujours dans mon cœur La mécanique s'applique A fabriquer du brouillard Dans un jet de vapeur

[Dégel]

On irradie La main serrée dans l’une de l’autre On s’accroche comme deux maillons de chaîne Les autres anneaux Sont invisibles Mais nous tiennent

La tête sur l’épaule Le moment se fait doux Les mots coulent en filet d’eau D’une rivière en dégel Les sons circulent dans nos bouches et dans nos oreilles La glace se relâche Les mains se réchauffent comme des tartines grillées Le masque glisse en larmes perlées Les joues libérées dessinent un sourire fatigué

La main serrée dans l’une de l’autre On s’accroche Sororité Adelphité

[Serrer la main aux étoiles]

À vous tou·te·s Dans le secret des mains serrées Je vous souhaite de garder – de savoir - Toute la poussière d'étoiles Que vous avez au creux du ventre Et sur toute votre peau

[Foehn]

Être au fond Au fond du gouffre de soi Sentir ses propres mâchoires comme des crocs Comme des barreaux Qui ferment tout accès à la sortie Ethos de fauve Dont l’œil frise Vrille Visse tous les verrous Vise toute évasion

Au moindre sourcil froncé Je tombe à mes pieds Pam Je tombe à genoux Au fond de l'eau Étourdie L'air est plus dense L'eau est plus lourde Les yeux me brûlent Et j'ai le sentiment De brasser du vent

Déracinée Je n'encaisse plus rien

Le foehn me tire hors de terre Fille de l'air Je me laisse faire J'espère Ne plus peser sur rien

[Caresse]

Je sens Des tonnes d'eau Sur ma peau Leur poids me leste Et me moleste Elles me maintiennent au fond Mais c'est toujours une façon – belle manière - D'avoir les pieds sur terre

Mon bras est engourdi J'ai l'épaule qui mollit Englouti Mon corps se tait Sourire défait comme un lacet Il faudrait un zip ou un scratch Piqué aux chaussures des bambins Les plaquer sur mon visage Que quelque-chose puisse y tenir Qu'on puisse se dire “Ah. Tout va bien”

Engloutie sous les tonnes d'eau Je sens simplement La douceur de la vase Douceur de l'argile qui a La douceur d'une caresse

Faut-il que je sois triste Pour imaginer La caresse D'une terre Noyée

[Face à la vague]

Faire face Sans faux semblants Au désir Au vide Au mal Aux maux Admettre la défaite Mourir à petits feux Qui s'éteignent en braises tristes Au lieu d'éclater en feux d'artifice

Regarder en face L'horizon bouché Par la vague d'un tsunami Mur d'eau Qui finira par nous écraser

A quoi bon regarder Les bras ballants La Mort Dans les yeux

De face ou de dos Elle nous touchera l'épaule comme on joue à chat Et ce sera fini

Alors je préfère encore Mettre un masque de carnaval Jouer à faire rire les cœurs à prendre Les saisir et les embrasser Danser sous la neige Rêver à des mondes utopiques Et les fouler pieds nus la nuit venue

Si la magie disparaît sous la vague Je préfère encore que mon cœur ardent Disparaisse avec elle

[Neige]

La neige tombe Comme la cendre D'un volcan arctique et fantastique Dont les flots de lave Ne seraient que des nuages blancs Jouant à chat avec le vent

Paysage fantôme Où la mort n'existe pas Où les pierres chantent en silence Où les plantes dansent Légères Sous leur manteau de fourrure d'eau Dentelle de glace en boucles d'oreilles

Les arbres somnolent doucement Les paupières fermées Par un matelas blanc

[L'eau courante]

La voie aisée Ferme Et claire Comme l’eau courante qui file malgré les roches Qui avance non pas dans la direction décidée Mais dans la direction qui va Portée par la gravité J’avance les faits Sans peur et sans reproche Je vais Dans la direction qui coule Comme l’eau courante qui file malgré les roches Peut-être arrêtée un temps par un lac Salé Puis Fille d’eau douce Je file d’une caresse aussi légère que le duvet d’une abeille Caresse piquante pour qui ne voit que le dard C’est ainsi Portée par la gravité J’avance les faits Sans peur et sans reproche Je vais

[Jour d'anniversaire]

Cela commence par une tranche de panettone Et un thé Au goût de tartine grillée Cela continue avec l'album “Debut” de Björk Comme si c'était le début D'une nouvelle ère Qui me donne pourtant l'envie d'écouter un air ancien Une musique enracinée dans le temps Puis cela se poursuit par un bain Chaud Chaud Chaud Au point que je me tiens suspendue au-dessus de l'eau Genoux repliés comme une enfant patiente/impatiente Goûtant la vapeur qui monte Jusqu'à tremper les pieds Les ressortir vite Les tremper à nouveau Sentir des picotements sur ma peau

Je me plonge ainsi en pointillés À la lumière des bougies posées sur le bord Dont les petites flammes saluent Le brouillard qui joue dehors

Je lis les poèmes de Johan Grzelczyk Qui parle des jours d'incendies Moi qui suis maintenant tout à fait dans l'eau

Je liste mes envies Un vélo forgé dans l'éclair Un micro pour garder l'empreinte des murmures de la neige Des CD transpirants de rock grisant de jazz chaloupé d'ambiances allongées de mélodies pour dilettante Une exposition dissidente un spectacle interdit un concert clandestin un restaurant caché derrière une grande armoire comme aux temps non-révolus de la prohibition Une fête énorme pieds nus dans l'herbe sous le champ des étoiles

Trente ans Je ne me suis jamais – je crois – sentie aussi enracinée Aussi prête à éclore pour recevoir l'automne Je sens l'eau qui coule dans mes veines Et le vent qui m'ébouriffe

Le feu au creux du ventre Remonte chaque année un peu plus Dans ma voix Dans mes yeux Dans ma tête

Les jours d'incendie Seront vifs Éclatants Et bien sûr D'une joie ravageuse