Angèle Lewis

Poésie, cotylédons et compagnie. Féministe aussi.

[Le tableau]

En chuchotant Ma mère montre du doigt un tableau Posé Sur le sol de la chambre Me raconte son histoire

On y voit Un bout de table recouverte d'une toile cirée Carreaux blancs et verts Collée à un mur qui se fissure S'effrite s'écaille Un bout de mur recouvert à la chaux

On devine sans le voir le sol de terre battue

Puis Deux petits objets quotidiens Aussi simples que le reste du décor qui les entoure comme une main de grand-mère Un vase rempli de petites fleurs Une louche suspendue au mur

Mais le sujet du tableau n'est Ni la table installée ni la toile cirée ni le mur fêlé ni le vase posé ni la louche accrochée

Il y a aussi une fenêtre en haut à droite Une fenêtre carrée petite croisée modeste Comme tout le reste Du tableau

Mais Ce n'est pas non plus cette fenêtre carrée Qui donne son sens Aux couleurs posées ça et là sur le bois

C'est La lumière qui la traverse Embarquant avec elle l'éclat vert des feuilles d'arbre l'éclat bleu du ciel l'éclat jaune du soleil Elle porte tous ces éclats Comme des éclats de rires bruyants Dans cet intérieur si simple si modeste pour ne pas dire Pauvre Elle colore le mur Comme on esquisse un sourire

L'histoire de ce tableau Des mains du peintre à celles de mon arrière-grand-mère à celles de ma grand-mère à celles de ma propre mère qui finit son récit en le posant dans les miennes

Voici maintenant celui que j'en fait

Les fenêtres sont souvent fermées Entre la mère et la fille Les mots y passent mal déformé par le verre

Entre la fille l'aïeule et la bisaïeule La fenêtre est même soudée Scellée par la Mort qui dessine les frontières à la faux

Mais ce tableau Est une lumière traversante Qui se joue des frontières

Les fenêtres de toutes les générations pourraient être fermées Il y aurait toujours Une lumière à transmettre

[Matin suspendu]

Réveillée Par le jour caché derrière les stores J'entends Les oiseaux La pluie La lumière du printemps qui m'appelle Aussi

Je file hors De la couette J'échappe Au sommeil langoureux Aux bras amoureux Pour boire des yeux Les gouttes de soleil se jouant des nuages

Profiter Des échos de silence insolent De solitude transie Pour capter sur mon transistor la musique de mon corps

Boire Un thé noir Les genoux cachés par la chaleur d'une petite couverture

Les pieds repliés sur le canapé Je ne touche plus le sol Suspendue Aux restes de rêves Lambeaux de couleurs vives

Suspendue À mon cœur funambule Qui cherche et trouve à chaque pas L'équilibre Sur le fil tendu Du désir

[Révolution végétale]

La vie palpite dans tous les interstices Tous les espaces Où passe La lumière la terre l'eau la graine

Les grains de beauté S'épanouissent comme les autres Pour nous rendre à fleur de peau

Les jours rallongent comme le désir D'être au corps à corps De caresser le sol La terre Se réchauffe aux feux rasants du printemps

L’œil vert capte La moindre mousse La moindre pousse Dans le mur Qui viendra Faire exploser la brique de l'intérieur

La vie douce mange la matière brute La main qui glisse sur le sexe fait voler la morale En éclats interstellaires

Bye bye

On ramasse des bouquets pour s'en faire des couronnes On dessine des marguerites à la craie sur les murs de béton On lance des bombes à graines au-dessus des grillages On cueille du bout des lèvres des fleurs De romarin On tend la main Aux menthes ardentes Aux orties qui manies des poignards tout petits Aux roses sauvages qui griffent autant qu'elles séduisent

À toutes les mauvaises herbes Mauvaises graines Qui se tiennent prêtes À prendre la clef des champs trop bien rangés À faire le mur et les pavés À semer le vent pour récolter la fête

[Lever son verre à l'aube]

<< Et l'orage gronde/On a le dos courbé par les trombes d'eau qui tombent/Si tu nous croises dans la nuit/Barre-toi/On a des tatouages invisibles toi tu les vois aussi >>, Aloïse Sauvage, “L'orage”

Je veux un coucher de soleil Je veux le crépuscule des dieux La fin d'un monde Qui marche d'un pas lourd sur des visages qui crient Depuis longtemps

Je veux la fin D'une histoire racontée toujours par les mêmes La mémoire tranchée Pour effacer Les figures de l'ombre Qui ont pourtant toujours été là

Je veux la fin De cette histoire-là Qui oublie délibérément mon Identité Ma Sexualité Qui me force à baisser les yeux quand je suis seule face au miroir Qui fait couler dans mes veines L'anonymat En même temps que mon sang

Je veux La fin de cette histoire-là Je veux la nuit

Une nuit de fête D'explosions De confettis De jouissances De feux d'artifice De rires en cascade De jus de fruits ou d'alcool Une nuit qui pétille Où les langues se délient Dans le délire Le désir Le délice De refaire le monde

Une nuit dans l'herbe à la belle étoile Ou sous la pluie lourde d'un orage Qui attend Depuis longtemps De crever De jouer sa musique sur les pavés D'abreuver La terre qui se gorge d'eau Qui se fait ruisseau rivière fleuve Charriant les douleurs et les fièvres Les méfaits et les crimes La conscience tranquille De celleux qui s'en lavent les mains

Des trombes d'eau arrosant La colère puissante Qui pousse au ventre Des blessé·e·s Qui lèvent leur verre Trinquent À l'orage qui gronde À la honte Qui change de camp Trinquent À l'aube qui vient Éclairer les regards – mieux vaut tard que jamais -

Nous nous tenons debout Les mains serrées Un pied posé Dans la nuit L'autre Dans la flaque du jour Nos ombres en peintures de guerre sur les joues L'irrévérence dans les yeux Et au coin de la langue

Je veux Un matin qui chante un soleil qui brille pour nous aussi Je veux Un matin qui nous regarde dans les yeux Qui nous reconnaisse Et nous demande Pardon

Je veux Un matin sans gueule de bois ni retour de bâton Le cœur brûlant À serrer la main De tou·te·s celleux nourris par la nuit Et qui ont tant à apprendre À celleux qui jusque-là pensaient Que le jour Leur appartenait

[Rafales]

Le vent file à toute allure Vers on ne sait où Avec quelle colère Quelle volonté Il repousse poubelles vélos autos Tentes mal arrimées qui roulent faire un tour Un petit voyage à travers champs

Les feuilles d'arbres s'invitent à l'intérieur Dès qu'on ouvre la porte

Si ce vent pouvait Traverser mon cœur Sans dessus-dessous Je ne doute pas Qu'il le remettrait A l'endroit

[Jour de fin d'hiver]

<< Dis-moi donc ce que tu comptes faire/ De ta sauvage et précieuse petite vie ? >>, Mary Oliver, “Le Jour d'été”

À un moment où tout lâche Tout Ou presque À un moment dur Où la Mort rôde Où la folie guette Où le désespoir gronde – orage lointain qui menace et ne crève jamais – Est-ce qu'il n'est pas juste de Tendre la main Pour saisir au vol le bonheur Qui palpite au coin D'un regard rieur

Je veux sentir mon manteau quitter mes épaules A la manière d'un oiseau

Je veux sentir ma vie Un peu sauvage Un peu précieuse Qui palpite dans le creux des arbres Et dans l'air chargé Du parfum des pruniers

[Jets de vapeur]

J'ai des nuages Qui courent sous ma peau Tantôt Des nuages d'orage Gonflés de mots grêlés De mots durs comme des poings fermés Tantôt Des nuages d'aurore Qui colorent Mes joues de teintes roses et délicates Et prêtent à mon regard Le feu rasant de l'aube

Le vent passe comme le temps Chassant un nuage puis l'autre Amenant un nuage puis l'autre

Et toujours dans mon cœur La mécanique s'applique A fabriquer du brouillard Dans un jet de vapeur

[Dégel]

On irradie La main serrée dans l’une de l’autre On s’accroche comme deux maillons de chaîne Les autres anneaux Sont invisibles Mais nous tiennent

La tête sur l’épaule Le moment se fait doux Les mots coulent en filet d’eau D’une rivière en dégel Les sons circulent dans nos bouches et dans nos oreilles La glace se relâche Les mains se réchauffent comme des tartines grillées Le masque glisse en larmes perlées Les joues libérées dessinent un sourire fatigué

La main serrée dans l’une de l’autre On s’accroche Sororité Adelphité

[Serrer la main aux étoiles]

À vous tou·te·s Dans le secret des mains serrées Je vous souhaite de garder – de savoir - Toute la poussière d'étoiles Que vous avez au creux du ventre Et sur toute votre peau

[Foehn]

Être au fond Au fond du gouffre de soi Sentir ses propres mâchoires comme des crocs Comme des barreaux Qui ferment tout accès à la sortie Ethos de fauve Dont l’œil frise Vrille Visse tous les verrous Vise toute évasion

Au moindre sourcil froncé Je tombe à mes pieds Pam Je tombe à genoux Au fond de l'eau Étourdie L'air est plus dense L'eau est plus lourde Les yeux me brûlent Et j'ai le sentiment De brasser du vent

Déracinée Je n'encaisse plus rien

Le foehn me tire hors de terre Fille de l'air Je me laisse faire J'espère Ne plus peser sur rien