Angèle Lewis

Poésie, cotylédons et compagnie. Féministe aussi.

[Le cercle]

Le centre est un cercle Spirale qui se contracte Ou s'expand S'étend Rarement se détend

Le centre est un ventre Des émotions Colère / Tristesse / Joie / Peur / Désir

Ventre – centre de tout S'émeut Se meut Respire Par des mouvements d'opposition – inspire / expire -

On dit que les trous noirs aspirent toute La matière

Ce ventre-là Prend mon énergie

Mais je sens En même temps Comme je serais morte Si ce cercle-là Vorace Ne vivait pas en moi

[À pierre fendre]

Je sens que j'apprivoise La pierre en moi Quelque-chose d'immuable – ou qui bouge si lentement qu'on ne le distingue pas - Et d'enraciné dans le sol

Seule Je me sens d'une densité À n'avoir pas même besoin D'encaisser les chocs Je me sens en sécurité Je ne m'excuse plus Je me sens plus sûre De moi

L'identité n'est plus fendue Fondue en l'autre J'ai la sensation De faire bloc Avec moi-même

[Des mots pour se défendre]

Des mots pour se défendre Pour se dire soi Se poser sur le papier Pour se dire d'exister vraiment Pas seulement Dans le regard de l'autre Des mots tissés de soi

Des mots pour se défendre Éviter de fondre Disparaître – paraître / pas être – Sous un regard Plaqué Comme un papillon de décoration Ne devenir qu'une image Qui reflète la leur – leurre - La vôtre La tienne

Lueur

Des mots Pour se défendre Pour exister à soi Pour se dire Se définir S'imaginer Se raconter Créer Des histoires Avoir La main sur sa propre fiction Se plonger dans l'encre En arabesques En pleins et en déliés Délivrés Ivresse de se livrer

Des mots pour se défendre De ce que l'autre voit À travers ses yeux de Frère Sœur Chef·fe Collègue Enfant Parent·e Voisin·e Employé·e Banquièr·e – même un regard de chat - Sera De toute façon Une image Kaléïdoscopique Fracturée Superposée Stéréotypée Idéalisée Méprisante Indifférente De ce que je suis

Donc Une fiction

Autant choisir celle qui me plaît Dans le seul œil de mes Ami·e·s Et Partenaire·s

Une fiction Au plus proche de mon identité

Je serai donc Poétesse Professoresse Féministe Végétarienne Pansexuelle Tatouée Nullipart Couturière Anarchiste Cuisinière Jeudemotiste Femme Blanche

Voilà Mes mots pour me défendre

[Le masque]

À quoi est-ce que je tiens ? Moi ? À quoi tient ce que je suis ? Qui suis-je ? La compilation de quoi ? Quelles strates de quoi ? De qui ?

À qui est-ce que je tiens ? De qui est-ce que je tiens ?

Pourquoi ai-je l'impression de me Désagréger Morceler Fondre Sous le regard Sous les mots De l'autre

Suis-je friable – comme un sucre Amovible – comme une poupée Poreuse – comme une pierre de lave Décomposable – comme une feuille morte Pour qu'il soit si facile de me sentir Effritée Disloquée Creusée Décomposée Sous le regard Sous les mots De l'autre

Suis-je vraiment Individue Pour me sentir si simplement Divisée

Quelle colle les autres utilisent-t-ils Pour se tenir ?

Il y a dans mes mains Un masque Cassé en deux

Quelle colle les autres utilisent-ils À quoi est-ce que je tiens

[Histoire du patriarcat]

C’est une histoire D’inégalités

De femmes qui ont la culture Du soin Au point d’oublier celui Qu’elles se doivent à elles-mêmes

De jeunes hommes qui s’expriment femmes Et que l’on regarde de travers Avec un regard qui n’a que deux yeux Qui ressemblent à deux cases – féminin/masculin-

De vieillards Dont l’homosexualité Disparaîtrait Parce que – non mais quand même – Ils sont trop vieux

De lesbiennes invisibles Dès l’enfance Et jusqu’à la maison de retraite

De petits garçons qui n’ont pas Le droit de pleurer – on ne le leur a pas donné et il ne leur vient pas à l’esprit De l’arracher de force -

De femmes Sans pouvoir Sans défense Quand on les interpelle entre deux rues Par surprise Et qu’elles ont oublié leurs baskets Quand on les interpelle entre deux portes Par surprise Et qu’elles ne peuvent pas répondre

D’hommes Pleins de pouvoirs Pleins de paroles Qui ont appris à voir un corps sans défense Avec un regard de propriétaire Qui n’ont pas appris À se taire À écouter À partager

De guerrillères aux seins nus Aux poils drus Qui refusent un corps publicitaire Pour crier Que leur chair Leur peau Leurs muscles Leur appartiennent

C’est une histoire d’inégalités De luttes De se regarder en face

C’est une histoire de prise de pouvoir

D’inventer d’autres blagues Qui résonnent Qui transforment la norme Qui marquent au cœur Que nous n’avons pas peur Que notre rire est renversant

Prendre le pouvoir du rire

D’inventer des images Qui claquent Qui coupent Qui dessinent Qui représentent le monde Sous un autre regard Et sous d’autres couleurs

Prendre le pouvoir des images

D’inventer des poèmes Qui disent les rêves autrement Qui vous regardent avec un œil fauve Qui lèche sa plaie Qui sent la beauté insaisissable de sa fourrure

Prendre le pouvoir du poème

D’inventer des sons Qui parlent pour nous Par nous Des discours Des chuchotements Des chants Des cris Qui s’arrachent à la douleur Qui susurrent des caresses Qui font danser sous la pluie

Prendre le pouvoir des sons

C’est une histoire D’histoires De luttes De pouvoirs

Histoire de Revenir sur celles qui ont été effacées Se souvenir de celles qui ont été oubliées Créer celles qui n’existent pas encore

C’est une histoire de se sentir assez puissant·e·s Pour prendre soin de soi-même S’aimer Aimer sa sexualité

C’est une histoire de se sentir assez puissant·e·s Pour rire Pour pleurer Pour crier Pour être présent·e Pour sortir du brouillard Pour se défendre Pour défendre son identité Pour entendre sa voix

C’est une histoire de se sentir assez puissant·e·s Pour créer créer créer Jusqu’à obtenir Un espace partagé Sur un pied – sur un corps - D’égalité

[Brume]

Ambiance cotonneuse

Tout est vert tendre Vert menthe La brume monte Du sol Solitude de silence Impression d'une Couverture de sécurité Ambiance au goutte à goutte

Tout est vert sombre La pluie tombe Sur un ton doux Danse de l'eau En l'air

Tout est vert comme mes yeux Qui révèlent l'envers Du décor à corps végétal

Tiges tendues Feuilles qui boivent Pétales qui lissent leurs pistils

La brume La pluie Les fleurs Et le vent Qui ébouriffe les cheveux des arbres

Sous ma peau L'écorce

[Jour 53]

Je reste en suspens – suspense - Sur un fil Funambule Dans ma bulle confinée Je tourne en boule En boucle Mes pensées Qui tournent Trop pour mon corps qui ne bouge pas Ou si peu

Je me sens noyau Resserrée sur moi-même Comprimée dans mon fruit À savoir que je n'ai rien d'autre à faire Qu'attendre Éventuellement Un jour Peut-être Qu'attendre De pouvoir toucher terre M'y planter M'y répandre

Attendre Bien au chaud dans mon fruit

J'ai trop chaud

J'aimerais presque que ma peau éclate Se brise J'aimerais que ma vie d'intérieur soit une page Que je puisse déchirer Pour sentir de l'air Des visages Voir des corps Pas des textes Entendre ma propre voix parler plus fort Parce que l'autre est loin L'entendre me répondre Crier dans la rue Courir sur les routes

Je suis sur le fil J'attache mes lacets Mais je ne franchis pas le seuil – pas encore -

Les peurs me retiennent

[Petit bain]

Je me baigne Dans la mer aux méduses Petites boules de lumières Souples Qui jouent avec leurs filaments Comme les chats avec leur queue

Guirlandes traînantes Dans le sillon des vagues

Je nage de nuit dans l'eau noire Me laisse porter Par l'eau salée Fraîche Silence Je sens les mouvements lents Des habitantes de l'eau Contre ma peau

Je ne suis nulle part Et au milieu de tout

Mon souffle a le bruit du ressac Mes poumons se gonflent Mon visage relâché Flotte Comme tout mon corps

Je ne sens plus le sol Et sa pesanteur J'effleure Du bout des doigts L'air à fleur d'eau

Les orteils chatouillé au ballet des méduses Fleurs d'eau Qui oscillent dans l'onde

[D'un morceau de roche]

Roche Je m'arrache et déroge Au vivant Je ricoche sur l'élan des mots Cristallisation des sons

Minérale Pierre ou montagne Je gagne L'espace des échos

Les murailles taillent ma peau Les collines, les vallées Façonnent mes reliefs Du cou jusqu'aux creux du corps Mes poumons soufflent la fusion Dans mes veines S'invite la lave

Dans mon ventre Crépite la poudre D'un feu d'artifice

Reste de poussière d'étoile Tombée Au commencement des mondes

[Visage en reflet]

Je me penche au-dessus de l'eau Mon reflet m'observe Regard de surface Qui manque de profondeur

Si quelqu'un·e vient à ma rencontre Ce sera comme une pierre Lancée Un ricochet

Mon visage se diffracte S'éclate Se kaléidoscopise Se métamorphose Se recompose Pour ressembler à son propre reflet Sa propre voix

Une image de moi Qui gomme la différence Et raccourcit le chemin Entre ellui et moi

Pas tout à fait ellui Plus tout à fait moi

Mon image se perd Pour devenir un reflet Montrable à qui a besoin de me voir

Eau courante Sourire fluide

Comme l'eau désaltère Je me noie dans l'altérité

Dans l'autre Qui me donne la sensation De n'être Non plus un lac uni Immense Et contenu par la montagne Mais un rideau diffus de pluie Dont chaque goutte Est un morceau de miroir Dans lequel l'autre se voit Tandis que moi Je me cache derrière